Derrière l’image saine des étals espagnols, les pesticides restent omniprésents. Selon un rapport d’Ecologistas en Acción fondé sur des données officielles de l’AESAN, près de sept fruits sur dix consommés en Espagne contiennent aujourd’hui des résidus détectables de pesticides, parfois sous forme de véritables “cocktails” chimiques.


L’Espagne aime se présenter comme le grand potager de l’Europe. Fruits gorgés de soleil, agrumes éclatants, promesse méditerranéenne et alimentation saine… Le pays exporte ses récoltes sur tout le continent. Mais derrière cette vitrine agricole, une autre réalité apparaît dans les analyses sanitaires.
Selon le rapport Directo a tus hormonas 2026, publié à partir des données officielles de l’AESAN, 46 % des aliments analysés en Espagne en 2024 contenaient au moins un résidu de pesticide. Pour les fruits, le chiffre grimpe à 69,5 %.
Ces résultats ne signifient pas que les produits dépassent systématiquement les seuils autorisés par l’Union européenne. La grande majorité respecte même les limites légales fixées par la réglementation européenne. Mais l’étude met en lumière une présence devenue quasi routinière des résidus chimiques dans l’alimentation quotidienne.
Le sujet inquiète d’autant plus que les pesticides apparaissent rarement seuls. Selon le rapport, près d’un tiers des aliments analysés présentaient plusieurs substances simultanément. Certaines analyses dépassaient les dix pesticides différents. Dans un échantillon de raisin, les chercheurs ont même relevé quatorze substances chimiques distinctes.
Raisins, oranges, tomates : les aliments les plus touchés
Les raisins de table apparaissent parmi les produits les plus exposés. Sur 70 échantillons analysés, les chercheurs ont identifié 47 pesticides différents. Dans un cas, une seule grappe cumulait quatorze substances chimiques.
Le constat dépasse largement le raisin. Les poivrons doux concentrent 37 pesticides détectés, les oranges 33, les tomates 31, le melon 25, tandis que pommes, poires et mandarines dépassent également des niveaux élevés.
Au total, l’étude recense 127 pesticides différents dans les aliments commercialisés en Espagne en 2024. Parmi eux, 48 sont considérés comme des perturbateurs endocriniens susceptibles d’interférer avec le système hormonal. Les analyses relèvent aussi la présence de 14 PFAS, ces “polluants éternels” connus pour leur très forte persistance dans l’environnement comme dans l’organisme humain.
Autre point sensible : 59 substances détectées ne sont plus autorisées dans l’Union européenne. Leur présence ne signifie pas nécessairement une infraction. Certaines peuvent provenir d’aliments importés, de contaminations anciennes ou rester tolérées sous certains seuils réglementaires prévus par la législation européenne.
Almería, la province espagnole en tête des exportations de fruits et légumes
L’“effet cocktail” des pesticides inquiète les chercheurs
Les auteurs du rapport insistent sur un point : la majorité des produits respectent les seuils légaux européens. Mais selon eux, le problème se situe ailleurs.
Aujourd’hui, les normes évaluent principalement les pesticides un par un. Or, dans la réalité, les consommateurs sont exposés à des mélanges de substances chimiques dont les effets combinés font encore l’objet de recherches et de débats scientifiques.
C’est ce que les spécialistes appellent “l’effet cocktail”. Plusieurs études alertent désormais sur les risques potentiels liés à une exposition répétée à ces combinaisons, notamment en matière de perturbations hormonales ou de risques sanitaires accrus.
Le pesticide le plus retrouvé dans les analyses est l’imazalil, un fongicide utilisé notamment sur les agrumes pour prolonger leur conservation pendant le transport et la distribution. Cette substance est soupçonnée d’avoir des effets perturbateurs sur le système hormonal.
Produits locaux ou importés : un écart important. L’étude pointe une forte différence selon l’origine des produits. Les aliments locaux apparaissent nettement moins contaminés : 61 % d’entre eux ne contenaient aucun pesticide détectable, contre seulement 28 % pour les produits importés. Ecologistas en Acción recommande donc de privilégier autant que possible les produits locaux, de saison et issus de l’agriculture biologique lorsque le budget le permet.
L’Espagne, géant agricole sous pression environnementale
Cette étude s’inscrit dans un débat beaucoup plus large sur les limites du modèle agricole intensif espagnol. Car derrière la puissance exportatrice du pays, les indicateurs environnementaux virent progressivement au rouge.
Selon Eurostat, l’Espagne est devenue en 2024 le deuxième pays de l’Union européenne en volume de ventes de pesticides, avec près de 60.000 tonnes commercialisées, juste derrière la France. À eux seuls, ces deux géants agricoles concentrent une large partie des produits phytosanitaires utilisés sur le continent.
En parallèle, plusieurs travaux scientifiques alertent sur l’augmentation des rejets d’azote liés à la sur-fertilisation des cultures. D’après European Environment Agency, l’Espagne fait partie des rares pays européens où cette pollution continue d’augmenter depuis 2010, à rebours de la tendance observée dans une grande partie de l’Union européenne.
Pour de nombreux chercheurs, le modèle agricole espagnol atteint aujourd’hui ses limites : produire toujours plus pour rester compétitif, tout en tentant de réduire l’impact environnemental et sanitaire d’une agriculture devenue extrêmement intensive.
Sur le même sujet













