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L'Espagne, championne de la croissance… mais pas du niveau de vie

L'Espagne enchaîne les bonnes performances économiques et figure parmi les moteurs de la croissance européenne. Pourtant, le niveau de vie de ses habitants reste inférieur à la moyenne de l'Union européenne. Comment expliquer ce paradoxe ? La réponse se trouve en grande partie dans un indicateur souvent moins commenté que le PIB : le PIB par habitant.

Un jeune couple consulte des factures et un smartphone à la terrasse d'un café à Madrid, avec les gratte-ciel des Cuatro Torres en arrière-plan au coucher du soleil, illustrant le contraste entre la croissance économique espagnole et les préoccupations liées au pouvoir d'achat.Un jeune couple consulte des factures et un smartphone à la terrasse d'un café à Madrid, avec les gratte-ciel des Cuatro Torres en arrière-plan au coucher du soleil, illustrant le contraste entre la croissance économique espagnole et les préoccupations liées au pouvoir d'achat.
@Image générée par IA via DALL·E – OpenAI
Écrit par Paul Pierroux-Taranto
Publié le 29 juin 2026

Les chiffres du PIB racontent une histoire. Le PIB par habitant en raconte une autre. C'est dans cet indicateur, souvent relégué au second plan, que se niche une grande partie du paradoxe économique espagnol. Là où le premier mesure la richesse produite par un pays, le second la rapporte au nombre d'habitants et offre une image plus fidèle du niveau de vie. Corrigé des différences de prix grâce aux standards de pouvoir d'achat (SPA), il permet aussi de comparer les économies européennes sur une base homogène.

C'est lui qui raconte l'autre histoire de la croissance espagnole.

 

Croissance record, richesse en retrait

À première vue, difficile de trouver une ombre au tableau. Le PIB espagnol a encore progressé de 0,6 % au premier trimestre 2026 et de 2,7 % sur un an, selon l'INE. Depuis la sortie de la pandémie, l'économie espagnole surperforme et écrase la plupart de ses voisins européens. Emploi, tourisme, exportations de services… Les moteurs tournent. Mais ces bons chiffres ne disent pas forcément ce que vivent les ménages.

 

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Selon les dernières données d'Eurostat, le PIB par habitant espagnol représente environ 92 % de la moyenne de l'Union européenne lorsqu'il est corrigé des différences de pouvoir d'achat. Malgré une croissance parmi les plus fortes du continent, l'Espagne reste donc sous la moyenne européenne en termes de richesse par habitant.

L'écart est encore plus marqué avec les économies les plus prospères : le Luxembourg atteint 239 % de la moyenne européenne, l'Irlande 211 %, les Pays-Bas 136 % et l'Allemagne 115 %. Même la France (98 %) et l'Italie (96 %) conservent une avance sur l'Espagne.


 

Pourquoi le PIB par habitant progresse moins vite en Espagne

Une première explication tient à la démographie. Ces dernières années, l'Espagne a accueilli un nombre important de nouveaux habitants, majoritairement en âge de travailler. Cette évolution soutient l'activité économique, stimule la consommation et répond aux besoins du marché du travail.

Mais elle produit aussi un effet statistique : lorsque la richesse créée augmente en même temps que la population, le PIB par habitant progresse moins vite que le PIB total. Autrement dit, un pays peut s'enrichir sans que la richesse moyenne de ses habitants augmente dans les mêmes proportions.

Cela ne signifie pas que l'immigration appauvrit l'Espagne, bien au contraire. Elle contribue à soutenir la croissance, à compenser le vieillissement démographique et à répondre aux pénuries de main-d'œuvre. En revanche, tant que la richesse produite par chaque travailleur n'augmente pas suffisamment, la hausse de la population freine mécaniquement la progression du PIB par habitant.

 

Le défi de la productivité

De nombreux économistes estiment que l'une des principales limites du modèle de croissance espagnol réside dans la faiblesse des gains de productivité. En d'autres termes, l'Espagne crée beaucoup d'emplois, mais la richesse produite par heure travaillée progresse relativement lentement.

Rafael Doménech (BBVA Research) résume cette situation par une formule : la croissance repose aujourd'hui davantage sur le moteur de l'emploi que sur celui de la productivité. Concrètement, l'économie produit davantage de richesses parce que davantage de personnes travaillent, plus que parce que chaque travailleur produit davantage de valeur.

Dans ces conditions, une hausse de l'emploi ne se traduit pas nécessairement par une progression équivalente des revenus ou du niveau de vie.


 

Le poids des microentreprises

Cette faiblesse de la productivité tient aussi à la structure du tissu économique espagnol. Environ 94 % des entreprises comptent moins de dix salariés. Cette fragmentation limite souvent les capacités d'investissement, d'innovation, d'automatisation et d'internationalisation.

L'Espagne dispose pourtant de secteurs particulièrement compétitifs : infrastructures, énergies renouvelables, industrie agroalimentaire, services numériques ou tourisme haut de gamme. Mais l'économie reste dominée par de petites entreprises dont les marges d'investissement sont plus limitées que celles des grands groupes européens.

 

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La croissance, mais pour qui ?

C'est là que le décalage devient le plus visible pour les ménages. Depuis la poussée inflationniste de 2022, les salaires ont certes augmenté, mais les dépenses contraintes aussi. L'alimentation, l'énergie et, surtout, le logement pèsent de plus en plus lourd dans le budget des familles.

Dans les grandes villes comme Madrid, Barcelone, Valence, Malaga ou Palma, la flambée des loyers absorbe une part croissante des revenus. Résultat : malgré les hausses de salaires observées ces dernières années, beaucoup d'Espagnols ont le sentiment que leur pouvoir d'achat progresse peu, voire que leur niveau de vie stagne.

 

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Une impression qui se retrouve aussi dans les comparaisons européennes. Alors que plusieurs pays autrefois moins riches, comme la Pologne, le Portugal, la Croatie ou la Roumanie, ont nettement réduit leur écart avec la moyenne de l'Union européenne, l'Espagne progresse plus lentement. Elle reste dans une position intermédiaire : plus riche que de nombreux pays d'Europe centrale et orientale, mais encore en retrait par rapport aux économies les plus prospères d'Europe occidentale et du Nord.
 

L'immigration, un moteur de croissance ? Le rôle économique de l'immigration fait l'objet de débats. En Espagne, plusieurs études estiment que l'arrivée de nouveaux actifs a contribué à soutenir la croissance ces dernières années, dans un contexte de faible natalité et de vieillissement de la population. Selon une analyse d'Oxford Economics, un scénario sans immigration pourrait conduire à un PIB par habitant inférieur d'environ 12 % d'ici à 2060. Les économistes soulignent néanmoins que cet apport démographique ne suffit pas, à lui seul, à résoudre les défis structurels de l'économie espagnole, en particulier en matière de productivité.


 

Transformer la croissance en niveau de vie

S'il n'existe pas de consensus absolu sur les solutions, de nombreux économistes estiment que la poursuite de la croissance ne suffira pas, à elle seule, à améliorer durablement le niveau de vie. Pour eux, l'un des principaux enjeux consiste à accroître les gains de productivité, notamment par des investissements dans l'innovation, la recherche, les nouvelles technologies, la formation ou encore la montée en gamme du tissu productif. À plus long terme, ces facteurs sont généralement considérés comme des leviers essentiels pour soutenir les salaires réels et renforcer le potentiel de croissance de l'économie espagnole.

Car l'Espagne n'est pas une économie en difficulté. Elle crée des emplois, attire des investissements, exporte davantage de services et demeure l'un des moteurs de la croissance européenne. Mais le PIB ne raconte qu'une partie de l'histoire. Le PIB par habitant rappelle que produire davantage ne se traduit pas nécessairement par une amélioration équivalente du niveau de vie.

Au fond, le véritable défi espagnol n'est plus seulement de faire croître l'économie. Il est de faire en sorte que cette croissance se traduise, enfin, par une amélioration tangible du niveau de vie de ses habitants.
 

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