Lundi 25 octobre 2021
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Linarejos Moreno : "La France m’a appris les valeurs de la République"

Par Pablo Barrios | Publié le 16/09/2021 à 17:23 | Mis à jour le 24/09/2021 à 15:43
Photo : Jerónimo Álvarez
linarejos moreno

Linarejos Moreno est une artiste visuelle, professeur de l'Université Complutense. Elle vit entre le Sentier à Paris et Carabanchel à Madrid. Formée entre la France et l’Espagne, elle vient tout juste d’obtenir la nationalité française.  Pour cette rentrée, les éditions la Fabrica (PhotoEspaña) nous présente à Madrid son expo Rituel et Mécanisme à la PHE Gallery. Interview exclusive.

 

Pouvez-vous nous parler de votre relation avec la France ?

La France est le pays où je me suis construite comme personne. Je suis née en Espagne mais je suis partie en France quand j’ai fini mes études aux Beaux-Arts. Je ne savais pas parler français mais j’avais une connaissance de la France et de la société profonde. Alors j’ai commencé à travailler dans l’industrie textile et à apprendre en même temps le français. Par hasard, je suis passée par un espace où une affiche qui annonçait la recherche de quelqu’un sachant dessiner. C’était un atelier de dessin textile. Voilà, j’ai réussi les épreuves de dessin et c’était mon premier travail en France. Alors, on m’a envoyée dans les usines de production à Lyon pour participer activement dans les dessins textiles. C’était un milieu où je me sentais assez à l’aise. Je venais juste de connaitre l’usine de ma famille. En France, je suis rentrée en contact avec une population immigrante nord-africaine, une population plus diverse que celle que je connaissais en Espagne qui était plutôt catholique et patriarcale. Cette expérience m’a rendu socialement plus consciente.

Six mois plus tard à Paris, je connais quelqu’un qui travaille au Zen+DCO, une agence prestigieuse de design de expositions, et j’ai commencé dans ce domaine où je resterai plus tard. En même temps, j’ai commencé fortement à travailler en tant qu’artiste. Le développent de mon travail artistique a été touché par le besoin de transmettre des connaissances dans les expositions scientifiques. La France m’a offert une grande formation au niveau de la gestion des expositions et m’a appris les valeurs de la République, la liberté, l’égalité et la fraternité qui m’accompagneront toute ma vie. Ce n’est pas hasard que ma fille s’appelle Marianne. Très récemment, j’ai demandé la nationalité française car je crois très sincèrement à certains idéaux et certaines valeurs de la politique et la culture française. Finalement, je suis très fière d’avoir obtenue la nationalité française toute en restant toujours Espagnole.


Artistiquement, quels sont vos centres d´intérêts et vos préoccupations ?

Le sujet de mon travail a tourné autour de la répercussion de la production, de la productivité et du capital dans la société. Je travaille énormément avec les usines et les espaces de production. Je devais avoir à peu près 25 ans quand je suis rentrée pour la première dans l’usine de ma famille lorsqu’elle allait être démolie. Alors je me suis rendue compte que je n’étais jamais entrée auparavant dans un espace de production mais aussi de pouvoir. En ce moment précis, j’ai pris conscience de comment certains sujets vivent en dehors de ces espaces de production. Beaucoup de personnes m’ont demandé si je travaillais avec la mémoire et je répondais que je travaillais avec l’imagination. Ceci est la clé de mon travail. Je travaille dans ces espaces en étant consciente qu’ils ne m’ont pas appartenu. C’est précisément cette négation qui devient une possibilité. Les sujets qui habitent aux marges de la productivité peuvent construire un autre futur justement parce qu’il n’est pas encore écrit. Cela me permet de contextualiser mon travail. Je travaille avec ces restes du système économique et social pour construire un autre avenir.

linarejos moreno

 

En quoi un artiste ressemble-t-il à un scientifique ?

J’arrive à la science qui est très présente dans mon travail à travers la technologie, étant donné qu’elle est très liée aux espaces de production et, vice versa, les espaces de production m’ont dirigé à la technologie et aux machines. Je travaille avec la science en employant la subjectivité et en introduisant l’individu. Normalement, nous pensons que les sciences doivent être objectives et que l’art est subjectif. Je conçois la science depuis une perspective totalitaire et globale. Ce ne sont pas des espaces de connaissance isolés mais bel et bien dépendants.

Je conçois la science depuis une perspective totalitaire et globale

Quelle est votre méthodologie par rapport à votre processus créatif ? Suivez-vous les mêmes démarches sur tous vos projets artistiques ?

Lorsque je travaille sur des projets photographiques, je ne me promène pas avec une caméra. Je travaille comme un cinéaste. D’abord, je recherche des espaces intéressants sur lesquels je décide raconter des histoires. Ensuite, je viens avec une équipe qui m’aide à réaliser une action ou une intervention. Ces espaces sont souvent liés à la productivité et à des personnes qui ont un lien avec l’espace : par exemple, les travailleurs d’une usine ou leurs épouses. J’utilise souvent des story-boards pour faciliter la communication entre les membres de l’équipe. Finalement, je prends des photos avec une caméra en grand format et j’imprime les images sur des surfaces picturales au studio. Ensuite, ces impressions sont incorporées dans des installations avec des objets que j’ai récupéré dans ces espaces, par exemple des fers et des machines qui sont mis en dialogue avec les documentations des actions et des interventions. Bien-sûr, il existe aussi des photographies isolées mais la méthodologie de mettre en dialogue les objets se répète assez souvent.

linarejos moreno


Comment contemplez-vous la relation entre la science et l´art dans la culture technoscientifique de la société actuelle ? Pouvez-vous nous parler de la dimension cognitive de l´art dans la société de la connaissance ?

Mon approche à la science est toujours liée à la productivité, à la production et au capitalisme. La science s’est séparée de l’art avec la révolution industrielle mais ce n’était pas le cas auparavant. La connaissance et l’objectivité n’ont pas toujours été ensemble. Nous ne demandions pas aux scientifiques d’être objectifs avant la révolution industrielle et c’est à ce moment précis que nous demandions aux scientifiques, aux artistes, entre autres, d’être une extension de la machine. Par exemple, les scientifiques doivent prendre des images neutres et ne peuvent pas faire intervenir leur subjectivité. Dans l’histoire de la science, nous nommons cette époque celle de la reproductivité mécanique.

Mon approche à la science est toujours liée à la productivité, à la production et au capitalisme

Les scientifiques et les artistes avant la modernité étaient ceux qui avaient la capacité de transmettre la connaissance que les objets réels portaient en soi. À titre d’exemple, les dessins anatomiques devaient être capables de transmettre une connaissance sans être objectifs. Cette transition dans la compréhension de la connaissance et le sens de l’objectivité se produit grâce au développement du système économique actuel pendant la période de la révolution industrielle.


La connaissance comme on la comprend actuellement représente une période assez courte dans l’histoire de l’humanité. Celle-ci est liée à des transformations économiques et sociales. Mon approche à la science est totalitaire. Je ne crains pas d’y mettre de la subjectivité et d’autres éléments qui ne sont pas considérés objectifs dans des narratives scientifiques. C’est un aspect de mon travail à prendre en considération dans de nombreuses collaborations avec des Musées de la science et de la technologie qui ne veulent pas dépasser la limite de « l’objectivité ». Cependant, ils sont conscients de que mes installations ont une grande capacité à transmettre des connaissances. Les artistes, nous avons une plus grande liberté pour traiter certains concepts scientifiques que d’autres métiers ne possèdent pas. Du coup, nous abordons l’espace et les connaissances scientifiques d´une manière très différente.

 

Par exemple, dans un de mes projets artistiques de l’espace de la Tabacalera à Madrid, j’avais reproduit une petite pile Volta de 30 centimètres du XIXe siècle dans 50 lavabos de l’espace des usines de tabac qui s’est dépliée le long de 400 m2. L’électricité se transmettait d’une plaque de cuivre de zinc à l’autre. Toutes les réactions de l’oxydation se déroulaient dans les lavabos et les spectateurs jouissaient d’une expérience immersive. Une pile normale n’aurait pas fait cela dans une exposition scientifique traditionnelle. Les artistes, nous avons la capacité de penser en dehors du schéma traditionnel lors de la transmission de la science. Du coup, cela peut être beaucoup plus effectif. Cela a été très éclairant pour les enfants car ils ne voyaient pas seulement un objet scientifique.


En quoi votre dernier projet artistique : On the Geography Of Green a été un défi par rapport aux antérieurs ?

En général, dans mon travail, j’introduis des concepts qui se formalisent en un univers graphique scientifique. Très souvent, je peins des formules sur les murs dans des espaces intérieurs. Le grand défi de ce projet était que je travaillais sur le paysage ouvert américain où c’était très difficile de réaliser des interventions parce que l’immensité du paysage était complètement différente à celles des espaces architectoniques traditionnels des zones industrielles européennes. C’est aussi pour la première fois où d’une manière très volontaire, j’ai introduit dans le projet la question des minorités. Le projet intègre les difficultés (voyager, dormir) que les minorités afro-américaines ont affronté dans le Sud des États-Unis pendant une longue période. J’incorpore aussi la position du photographe accompagné par sa famille lors du voyage.

Les positions qui vont prendre plus d’importance dans le discours de l’art contemporain vont être celles des minorités

Cette perspective fuit d’une vision aseptique d’un héros qui travaille tout seul dans le paysage sans aucun soutien affectif. Je parle de cette vision qui s’est construite en laissant en dehors du marché du travail les personnes qui prennent en charge les enfants. J’aime que l’Académie française et d’autres incorporent la famille dans les besoins des bourses artistiques (logement, requis économique). La non-incorporation a laissé une grande partie de la population à l’écart des espaces de production, de connaissances et de l’art pendant trop longtemps. Je n’adopte pas la perspective du Marlboro Man autour de la photographie américaine du paysage. Celle de l’homme qui voyage toujours tout seul à travers le paysage américain. Aujourd’hui, cette position est remise en question. Dans ce projet précis, le quotidien de la découverte du paysage américain est accompagné d´enfants. C’est une perspective critique qui a pris une grande importance dans le milieu de l’art. L’éco-féminisme intègre la participation des enfants dans la création artistique.

 

 

linarejos moreno

 

Les positions qui vont prendre plus d’importance dans le discours de l’art contemporain vont être celles des minorités. Les enfants ne sont pas des personnes qui gênent. Ces notions sont très liées à la production, à la productivité et de nouveau à la société patriarcale, blanche et capitaliste. Je pense que toutes ces questions vont être de plus en plus remise en question. Il y a des académies et des institutions culturelles qui sont très conscientes de ces perspectives.

 

Exposition
Rituel et Mécanisme, PHE Gallery de Madrid, Jusqu'au 24/10/2021
https://www.phe.es/photoespana-gallery/

Cours spécialisé: ¨Photographie et interventions artistiques sur l'environnement¨avec Linarejos Moreno, le 27 Septembre, 1, 4, 7 et 15 Octobre 2021. 

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