Ils ne sont pas les plus visibles, mais ils redessinent en profondeur le paysage économique espagnol. De la data à l’énergie, en passant par l’impact social ou la finance, ces entrepreneurs français installés en Espagne partagent un point commun : transformer des usages concrets en leviers de changement. Portraits d’une génération qui n’exporte pas un modèle, mais le réinvente sur le terrain.


Erwan Molina : quand la tech s’attaque à la solitude

Très tôt confronté à la question de la solitude des personnes âgées, Erwan Molina a transformé une histoire familiale intime en moteur d’innovation sociale. Né en région parisienne, il grandit entre Bagnolet, Montreuil et la Normandie avant de s’installer à Barcelone à l’adolescence, un choix motivé par la volonté de sa famille de se rapprocher de son grand-père paternel, alors en situation de fragilité et d’isolement. Cette expérience marque durablement son regard et nourrit sa réflexion sur le vieillissement, la dépendance et le lien social.
Scolarisé au Lycée Français de Barcelone, où il obtient son baccalauréat en 2019, Erwan poursuit ensuite ses études à Epitech Barcelone. C’est là qu’il découvre l’ingénierie informatique comme un levier possible au service de l’humain. Loin d’une approche purement technologique, il développe la conviction que la tech doit répondre à des besoins concrets, émotionnels et sociaux, en particulier pour les publics les plus vulnérables.
En 2023, un projet académique devient progressivement une aventure entrepreneuriale. Deux ans plus tard, en 2025, Erwan cofonde Arkeobots S.L. avec Thomas Samson et Adèle Zoaeter. Ensemble, ils conçoivent Arkeo, un robot social humanoïde destiné à accompagner les personnes âgées isolées, favoriser les interactions, stimuler la conversation et rompre le sentiment de solitude. Présenté lors d’événements majeurs comme FiraGran à Barcelone, le prototype suscite rapidement l’intérêt du public, des institutions et des médias.
Arkeobots : un robot compagnon français pour redonner un visage à la solitude
Au-delà de l’innovation technologique, le projet se distingue par sa dimension sociale et inclusive. Là où la plupart des robots sociaux sont proposés à des prix très élevés, Arkeobots fait le choix de l’accessibilité, avec un objectif de commercialisation autour de 4.000 euros, afin de permettre aux familles modestes et aux structures médico-sociales de s’en équiper. En Catalogne seulement, plus de 300.000 personnes âgées vivent seules, un chiffre qui confère à la mission d’Arkeobots une résonance particulière dans un contexte de vieillissement accéléré de la population européenne.
Soutenu par Barcelona Activa, sélectionné par les programmes DESPEGA de la Chambre de commerce espagnole et TEF Health, le projet poursuit aujourd’hui son développement avec une campagne de prévente et de financement participatif visant à industrialiser Arkeo et à préparer son lancement à grande échelle en 2026. Arkeobots a déjà investi près de 15.000 euros de fonds propres et mobilise une équipe fondatrice complémentaire, portée par une vision commune : remettre l’humain au cœur de la technologie.
Pour Erwan Molina, la réussite ne se mesure pas uniquement en lignes de code ou en performances techniques, mais dans les réactions suscitées sur le terrain : un sourire, une conversation retrouvée, un moment de complicité partagé. À seulement 23 ans, il incarne une nouvelle génération d’entrepreneurs sociaux européens, capables de conjuguer innovation, empathie et responsabilité sociale.
Timothée Saboly, le Français qui transforme les prix de l’essence en arme anti-inflation

À Madrid, loin des salles de marché et des graphiques anxiogènes, c’est souvent dans les gestes les plus quotidiens que se mesure la réalité économique. Faire le plein, par exemple. Un réflexe banal devenu, ces derniers mois, un arbitrage stratégique...
Alors que les tensions autour du détroit d’Ormuz rappellent à quel point les prix du pétrole restent un levier géopolitique, le passage à la pompe s’impose comme un indicateur concret du pouvoir d’achat. En Espagne, où les tarifs demeurent globalement plus compétitifs qu’en France, la volatilité n’en reste pas moins une constante.C’est précisément à cet endroit qu’intervient Timothée Saboly.
Arrivé en Espagne à l’été 2021, cet entrepreneur français développe une approche pragmatique, forgée par des expériences en Martinique et sur plusieurs marchés européens, où l’accès à l’information devient un outil de résilience.
À l’origine de son projet, pourtant, rien de macroéconomique. Juste une frustration familière : ne jamais savoir si l’on fait vraiment le bon choix en cherchant une station-service. « En Espagne, il existe des services pour trouver des stations proches ou pas chères, mais pas l’information combinée sur le prix ET la distance. »
Avec son associé Jérôme Burkard, il lance alors Repostamas : une application simple, accessible, hébergée en Europe et sans collecte de données, pensée pour redonner aux utilisateurs une forme de contrôle sur leurs dépenses.
Une initiative qui s’inscrit directement dans son parcours. Car derrière l’outil, on retrouve le cœur du profil de Timothée Saboly : un expert du marketing et de la croissance, fort de plus de dix ans d’expérience dans le développement d’activités B2B et B2C à travers l’Europe.
Aujourd’hui consultant indépendant basé à Madrid, il accompagne des scale-ups dans leurs phases d’accélération, avec une attention particulière portée à la fiabilité et à l’exploitation des données.
Timothée Saboly (Repostamas) : « La crise iranienne se voit à la pompe »
Nicolas Blasyk : le pari d’un cloud local face aux géants du numérique

S’installer à l’étranger pour entreprendre n’a rien d’un copier-coller. Nicolas Blasyk l’a appris sur le terrain.
Installé à Barcelone depuis 2018, cet entrepreneur français arrive avec un solide bagage. En France, il a déjà construit #MaSolutionIT, un groupe spécialisé dans le cloud, la virtualisation et les infrastructures numériques (OLISYS, OLIHOST), accompagnant plus de 500 entreprises. Une trajectoire guidée par une conviction simple : un numérique accessible, sécurisé et ancré dans les besoins réels.
Ses débuts sont pourtant classiques. Salarié dans une société de services informatiques, il découvre un secteur structuré mais rigide. Très vite, il bifurque. À une époque où le cloud en est encore à ses débuts, il parie sur un modèle marginal : un data center en région, loin des grandes métropoles.
Pendant près de dix ans, il affine et consolide ce modèle. Puis vient le tournant, plus personnel. « Ce n’était pas un choix de l’Espagne, mais de Barcelone. » La ville séduit autant pour son dynamisme tech que pour des raisons très concrètes : recruter, tester, accélérer. En 2018, il y lance une nouvelle structure, avec l’idée de dupliquer un modèle éprouvé.
Mais la réalité locale s’impose vite. « Ce qui fonctionne en France ne marche pas forcément ici. » En Espagne, les décisions sont plus rapides, les besoins moins planifiés, les attentes plus immédiates. Et un point le surprend particulièrement : l’importance accordée à la protection des données. Ce constat oriente progressivement son activité vers la cybersécurité. Hébergement, cloud, sauvegarde, audit, formation : son offre devient globale, pensée pour des TPE et PME souvent exposées mais peu préparées.
Reconnu parmi les profils créatifs du business en Espagne, Nicolas Blasyk revendique pourtant une innovation sans effets d’annonce. « Dans un secteur dominé par des géants mondiaux, je défends un modèle plus local, plus résilient. » Une vision renforcée pendant la crise du Covid, qui a mis en lumière les limites des systèmes trop centralisés.
Aujourd’hui, il poursuit cette logique avec un nouveau chantier : l’intelligence artificielle. Mais fidèle à son approche, il refuse les solutions standardisées. « L’objectif, c’est de permettre aux entreprises d’avoir une intelligence artificielle locale. »
François Devy : bâtir un écosystème où technologie rime avec impact

Chez certains entrepreneurs, les projets s’enchaînent. Chez François Devy, ils se répondent.
Installé en Espagne après un parcours entre la France, la Belgique et le Luxembourg, cet entrepreneur français développe depuis Barcelone une série d’initiatives qui, derrière leur diversité apparente, poursuivent une même idée : faire de l’innovation un levier concret d’impact.
Diplômé de l’ICHEC Brussels Management School et de l’Université catholique de Louvain, il découvre l’Espagne lors d’un Erasmus — une étape décisive. Il y perçoit un écosystème plus agile, plus ouvert à l’expérimentation. Un terrain propice pour celui qui, dès ses débuts chez Sony puis Zinio, s’est intéressé à la rencontre entre marketing, technologie et transformation des usages.
Son projet le plus emblématique reste SEAQUAL INITIATIVE, une filière internationale de recyclage des plastiques marins. Le principe est simple sur le papier, mais ambitieux dans son exécution : connecter pêcheurs, ONG et industriels pour récupérer les déchets en mer et les transformer en une matière première réutilisable, le SEAQUAL® MARINE PLASTIC.
Aujourd’hui, la structure fédère un réseau présent dans plus de 60 pays et alimente des centaines d’entreprises à travers le monde. Derrière ces chiffres, une logique circulaire qui dépasse le simple recyclage : créer une chaîne de valeur là où il n’y avait qu’un déchet. Dans la même logique, Infinite Athletic applique ces principes à l’univers du sport. À partir de cordages de tennis usagés, la marque conçoit des vêtements techniques entièrement recyclables.
François Devy (Infinite Athletic): transformer les cordes de raquette en T-shirt
Mais l’ambition de François Devy ne se limite pas à l’environnement. Avec Biowai, il s’attaque à un autre enjeu de fond : la prévention en santé. En s’appuyant sur les données issues des objets connectés et l’intelligence artificielle, la plateforme explore de nouvelles façons d’anticiper les risques et de rendre la santé plus proactive, à travers des projets pilotes menés avec des partenaires technologiques et médicaux.
À l’autre extrémité du spectre, Memima Baby s’intéresse aux premières années de la vie. L’application, basée sur la stimulation musicale, vise à accompagner le développement cognitif des enfants dès le plus jeune âge, avec une attention particulière portée à l’accessibilité et à l’égalité des chances.
Écologie, sport, santé, éducation : sur le papier, les terrains diffèrent. Mais ils s’inscrivent dans une même trajectoire. Celle d’un entrepreneur qui refuse de cloisonner et préfère penser en écosystème. Engagé également au sein de la communauté française à l’étranger, notamment via l’ADFE, François Devy défend une vision transversale du progrès : un progrès utile, mesurable, et surtout partageable.
À Barcelone, où il a choisi d’ancrer ses projets, cette approche trouve un terrain particulièrement fertile. Et dessine, en creux, le portrait d’un entrepreneur pour qui l’innovation n’est pas une fin en soi, mais un moyen — celui de relier technologie, responsabilité et impact à grande échelle.
Olivier Rieu : repenser le patrimoine à l’ère de l’investissement responsable

À Madrid, certains entrepreneurs ne créent pas seulement des entreprises. Ils redéfinissent la manière dont le capital circule.
C’est le cas d’Olivier Rieu. Installé en Espagne depuis 2016, après un parcours entre Stockholm et la France dans la gestion privée, cet entrepreneur français évolue sur un terrain moins visible que celui des start-ups, mais tout aussi stratégique : celui du patrimoine des familles entrepreneuriales.
Cofondateur et CEO de KIMPA, un multi family office indépendant présent entre Paris et Madrid, il accompagne dirigeants, actionnaires et entrepreneurs dans une équation souvent complexe : structurer, faire fructifier et transmettre un patrimoine, sans perdre de vue le sens qu’on souhaite lui donner.
Car derrière les chiffres et les allocations d’actifs, c’est une autre question qui se joue : celle de l’impact. Une grille de lecture qui s’impose progressivement dans un contexte où les nouvelles générations d’entrepreneurs interrogent de plus en plus la finalité de leurs investissements. Olivier Rieu s’inscrit dans ce mouvement en développant une approche globale, à la croisée de la stratégie patrimoniale internationale, de la gouvernance familiale et de l’investissement à impact.
Private equity, immobilier, dette privée : les supports sont classiques. Mais l’analyse change. Chaque décision intègre désormais des critères sociaux et environnementaux, avec l’idée de concilier performance financière et contribution positive.
À Madrid, où il a choisi d’implanter une partie de ses activités, cette approche trouve un écho particulier. L’Espagne, longtemps en retrait sur ces questions, voit émerger une nouvelle génération d’investisseurs plus sensibles aux enjeux de durabilité et de responsabilité.
Au-delà de l’investissement, son travail s’étend aussi à un autre champ souvent négligé : la gouvernance familiale. Transmission, structuration intergénérationnelle, éducation financière — autant de sujets sensibles, où l’humain prime sur la technique.
Dans cet univers discret, Olivier Rieu défend une vision presque silencieuse de l’entrepreneuriat. Moins visible, mais profondément structurante. Car au fond, ce qu’il façonne, ce ne sont pas seulement des portefeuilles. Ce sont des trajectoires. Et, à travers elles, une certaine idée du rôle que peut jouer le capital dans un monde en mutation.
Olivier Rieu: l’investissement à impact social débarque en Espagne
Gilles Contis : transformer les récompenses en levier d’engagement

À Madrid, certains entrepreneurs n’ont pas inventé un produit. Ils ont anticipé un usage. Lorsque Gilles Contis lance Click & Gift en 2014, le marché espagnol n’est pas encore prêt. Les cartes cadeaux digitales existent ailleurs — aux États-Unis, au Royaume-Uni ou en France — mais en Espagne, le secteur reste encore largement ancré dans des pratiques traditionnelles. Lui y voit déjà une évidence : la récompense en entreprise va devenir numérique, flexible et personnalisée.
Fondateur et CEO de la plateforme, il s’appuie sur une solide expérience dans les services financiers prépayés et les solutions de motivation des équipes pour construire une offre simple en apparence, mais structurante dans ses usages : une carte cadeau 100 % digitale, multi-marques, envoyée en quelques clics et utilisable dans un large réseau d’enseignes, en ligne comme en magasin.
Derrière cette simplicité se cache en réalité une transformation plus profonde. Car Click & Gift ne vend pas seulement un produit. L’entreprise s’inscrit au croisement de deux mutations majeures : la digitalisation des outils RH et l’évolution des attentes des collaborateurs. Acquisition client, fidélisation, incentives commerciaux, récompenses internes — la solution devient rapidement un levier pour les entreprises cherchant à engager leurs équipes autrement.
Mais les débuts ne sont pas immédiats. Pendant deux ans, l’équipe développe la technologie et construit un réseau de partenaires. Puis vient une phase plus complexe : convaincre. « Il a fallu évangéliser le marché. Beaucoup d’entreprises hésitaient encore à digitaliser ces usages. »
Face à ces résistances, la stratégie est progressive : tester, prouver, démontrer. Des pilotes, des retours utilisateurs, puis un bouche-à-oreille qui fait son œuvre. À mesure que les entreprises constatent l’adhésion des collaborateurs, la dynamique s’inverse.
À partir de 2018, la croissance s’accélère. Les grandes entreprises s’emparent du modèle, les usages se démocratisent, et la carte cadeau digitale s’impose comme un standard. Aujourd’hui, Click & Gift accompagne des centaines d’entreprises en Espagne et s’inscrit dans le quotidien de milliers d’utilisateurs. Une trajectoire qui illustre une constante chez les entrepreneurs français installés en Espagne : réussir, non pas en inventant de toutes pièces, mais en identifiant le bon timing.
Vincent Rosso : connecter les voitures hier, les chaînes d’approvisionnement aujourd’hui
Certains entrepreneurs suivent les tendances. D’autres les précèdent. Vincent Rosso appartient à cette seconde catégorie.
Installé en Espagne depuis plus de deux décennies, cet ingénieur de formation a été l’un des artisans clés du lancement de BlaBlaCar sur la péninsule Ibérique. À la fin des années 2000, alors que le covoiturage reste encore marginal, il participe à l’adaptation du modèle au marché espagnol, avec une intuition simple : la mobilité collaborative répond à une attente profonde, à la fois économique et sociétale.
Les débuts sont pourtant loin d’être évidents. Croissance lente, budgets limités, évangélisation du concept… Mais à partir de 2011, tout bascule. Le covoiturage s’impose, la base d’utilisateurs explose, et BlaBlaCar devient un acteur incontournable en Espagne, avec plusieurs millions d’inscrits.
Pour Vincent Rosso, l’aventure aurait pu s’arrêter là. Elle ne fait que commencer. Après avoir accompagné cette phase d'hyper-croissance, il choisit de se tourner vers un rôle de business angel, investissant et conseillant des start-ups de l’économie numérique. Un passage stratégique, qui lui permet de prendre du recul et d’observer un autre terrain d’innovation, plus discret mais tout aussi structurant : celui des chaînes d’approvisionnement.
En 2017, il cofonde Consentio, une plateforme digitale dédiée au secteur des fruits et légumes. Un choix qui peut surprendre, mais qui répond à une logique claire : s’attaquer à un marché massif, encore peu digitalisé, au cœur de l’économie espagnole.
L’ambition est simple en apparence : fluidifier les échanges entre producteurs, coopératives, grossistes et distributeurs. Dans les faits, il s’agit de repenser entièrement la manière dont se structurent les relations commerciales dans un secteur historiquement fragmenté.
Avec Consentio, Vincent Rosso applique une mécanique qu’il connaît bien : simplifier l’usage, connecter les acteurs, accélérer les transactions. Mais cette fois, l’innovation ne s’adresse pas au grand public, mais à un écosystème professionnel, où les enjeux sont à la fois économiques, logistiques et environnementaux.
Derrière cette trajectoire, on retrouve un fil conducteur constant : la capacité à identifier des marchés en transition et à y introduire des outils numériques capables d’en modifier les équilibres. Aujourd’hui, également impliqué comme advisor et investisseur dans plusieurs start-ups, Vincent Rosso incarne une génération d’entrepreneurs français pour qui l’international n’est pas une option, mais un terrain de jeu naturel.
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