Édition internationale

Timothée Saboly (Repostamas) : « La crise iranienne se voit à la pompe »

Alors que le détroit d'Ormuz s'embrase et que l'inflation pétrolière devient une arme géopolitique, le prix à la pompe est devenu l'indice de survie des ménages. En Espagne, si les tarifs restent plus compétitifs qu’en France, la volatilité est reine. Pour comprendre comment les citoyens s'adaptent, nous avons rencontré Timothée Bordy, un entrepreneur français installé à Madrid. Expert en marketing passé par la Martinique et les secteurs de l’énergie solaire, il a co-créé avec Jérôme Burkard "Repostamas", une application qui transforme les données publiques en bouclier contre l’inflation.

Portrait de Thimothée Saboly, Co-créateur de l'application Repostamas en EspagnePortrait de Thimothée Saboly, Co-créateur de l'application Repostamas en Espagne
@Thimothée Saboly / DR
Écrit par Jeanne Rabaud
Publié le 25 mars 2026

 

L'histoire de Repostamas ne commence pas dans une salle de marché, mais dans le quotidien d'un expatrié à Madrid. Arrivé en août 2021, Timothée Saboly, professionnel du marketing, a toujours été guidé par une fascination pour l'utilité concrète de l'information. Son parcours, de la Martinique à Paris, l'a confronté à des territoires marqués par les crises d’approvisionnement, lui apprenant que l’accès à la donnée est, en soi, une forme de sécurité. C'est cette expertise métier qui l'a poussé à scruter les failles du marché espagnol dès son installation.

 

De l'expérience personnelle à la solution technologique

Avant de devenir un outil de veille géopolitique, l'application est née d'une frustration d'usager que tout conducteur a déjà ressentie. Pour Timothée Saboly, le déclic est venu d'un manque d'ergonomie dans les services existants :

 

C’est venu de notre vécu. En Espagne, il y a des services pour trouver des stations proches ou pas chères, mais ce que je ne trouvais pas, c'était l'info combinée sur le prix ET sur la distance. On a toujours ce coup de : je me rends vers une station et je passe à côté d'une autre en me rendant compte qu'elle est peut-être un peu moins chère ou au même prix, mais plus proche. J'en ai parlé à un ami développeur, et on s'est dit : au lieu de garder cet outil pour nous, on va le lancer pour tout le monde. On voulait un truc accessible, hébergé en Europe, sans collecte de données. 

Pour ce spécialiste de la télématique, l'art de connecter les véhicules pour optimiser les trajectoires, créer Repostamas était une extension naturelle de son savoir-faire. Mais alors que l'application devait simplement faciliter le quotidien, elle s'est brutalement retrouvée projetée au cœur de l'actualité internationale.

 

Le "Direct" de la Pompe : l'Iran comme chef d'orchestre des prix

Cette transition vers une dimension plus globale s'est faite au rythme des tensions au Moyen-Orient.

Comprendre la crise géopolitique actuelle                                                                              Une guerre régionale qui déborde sur l’économie mondiale : 
Depuis le 28 février 2026, une guerre oppose l’Iran aux États-Unis et à leurs alliés, après des frappes contre le territoire iranien. En réponse, Téhéran a engagé une stratégie de représailles militaires et économiques, notamment dans le détroit d'Ormuz, passage clé du commerce énergétique mondial. Ce corridor maritime concentre environ 20 % du pétrole mondial transporté. En perturbant ou en filtrant le trafic, l’Iran exerce une pression directe sur les marchés énergétiques et sur les pays dépendants des importations. Depuis début mars, le trafic maritime y a fortement diminué, avec des attaques contre des navires et des risques sécuritaires élevés.                                                                                                                                   Une “quasi-fermeture” aux effets globaux
Officiellement, le détroit n’est pas totalement fermé, mais en pratique les navires sont triés ou dissuadés, les assurances augmentent fortement et de nombreuses compagnies suspendent leurs traversées. Cela entraîne une contraction de l’offre mondiale et une forte volatilité des prix du pétrole et du gaz.                                                                                Escalade militaire et risque d’embrasement régional
Les tensions restent extrêmement élevées avec des menaces américaines de frappes sur les infrastructures iraniennes, des menaces iraniennes visant les installations énergétiques régionales et une implication indirecte d’autres pays du Golfe. Cette dynamique fait craindre une extension du conflit à l’ensemble du Moyen-Orient.       Conséquences directes pour l’Europe
Même si l’Europe dépend peu directement de cette route, elle subit la hausse mondiale des prix du pétrole, des tensions sur le diesel et le transport ainsi que des mesures d’urgence gouvernementales pour amortir le choc.

Aujourd'hui, l'actualité géopolitique ne se lit plus seulement dans les journaux, elle s'affiche en temps réel sur les prix des stations de Catalogne ou de Valence. Timothée Saboly observe une transmission nerveuse, presque biologique, entre les événements diplomatiques et le pistolet à essence :

 

On a actuellement une actualité qui est très changeante, ce qui fait que du jour au lendemain, en fonction de ce qui s'est passé en Iran, il va y avoir un impact sur le prix du brut. De ce qu'on voit, la situation se transmet assez rapidement sur le prix à la pompe. Cela ne suit pas une logique. On est dans une situation de crise où la courbe géopolitique donne le la. 

Cette réactivité a poussé le prix du diesel à des sommets, culminant à 2,22 € le litre à Valencia il y a dix jours. Une tension diplomatique qui fait exploser le trafic de l'application, révélant une mutation profonde de la psychologie des conducteurs : la distance n'est plus un frein face au prix. 

 

La "Règle des 25 Minutes" : une nouvelle sociologie de la consommation

Ce bouleversement des marchés a entraîné un glissement profond des comportements sociaux : face à l'inflation, les barrières psychologiques liées à la distance s'effondrent. Interrogé sur cette montée en tension, Timothée détaille l'évolution surprenante des habitudes de ses utilisateurs :

 

« On constate une hausse marquée des visites, mais c’est surtout l’élargissement du rayon de recherche qui m'a étonné. Alors que nous proposons des trajets allant de 5 à 25 minutes, je m’attendais à ce que les usagers se cantonnent à un périmètre de proximité. Or, l’usage se cristallise désormais sur le seuil maximal des 25 minutes. Pour obtenir un prix au litre plus avantageux, les gens sont prêts à s'éloigner considérablement ; un phénomène que nous n'observions pas il y a encore deux mois. »

Ce consentement au "sacrifice du temps" au profit de l'économie directe se manifeste particulièrement aux zones de friction géographique. « On observe un afflux massif de transfrontaliers qui utilisent l'outil pour débusquer les stations rentables, que ce soit du côté de la Catalogne ou du Pays basque », précise-t-il. L'écart tarifaire risque d'ailleurs de se creuser davantage, les mesures de soutien aux prix n'étant pas harmonisées avec la France.

Au-delà des frontières nationales, cette quête de rentabilité redessine la carte énergétique interne de l'Espagne, bousculant au passage les hiérarchies établies. L'analyse des données révèle en effet des surprises de taille : traditionnellement plus onéreuse, la Catalogne détrône aujourd'hui Madrid sur le terrain de la compétitivité. « Ce matin, le sud de Barcelone était le secteur le moins cher. On y trouve du Sans Plomb 95 à 1,34 € contre 1,43 € dans la capitale, ce qui est assez inédit », note l'expert.

Toutefois, si les opportunités locales existent, la tendance globale reste à l'inflation, particulièrement dans les grands pôles urbains. Difficiles à cartographier avec précision, les zones de tension se concentrent sans surprise autour des métropoles : les prix oscillent entre 1,80 et 2,00 €/l, avec des pics critiques observés à Barcelone, Valence, Séville et en Biscaye.

 

Le Bouclier Fiscal, entre intervention de l'État et réalité du marché

Pour tenter de stabiliser cette situation volatile, le gouvernement espagnol a dû intervenir massivement.

Pourquoi l'Espagne casse-t-elle ses prix ?                                                                         Face à l'envolée des cours du pétrole liée aux tensions géopolitiques au Moyen-Orient   (conflit en Iran), le gouvernement espagnol a déployé, le 20 mars 2026, un plan de choc de 5 milliards d'euros.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                  ce qu'il faut  retenir  de  cette  stratégie  fiscale :                                                                  - Baisse massive de la TVA : Le taux de TVA appliqué aux carburants (essence et diesel) a été abaissé de 21 % à 10 % dès le 22 mars. Cette mesure, associée à d'autres ajustements fiscaux, permet une économie immédiate de 20 à 30 centimes par litre à la pompe.                                                                                                                                  - Objectif "Bouclier" : Contrairement à la France qui privilégie des aides ciblées, l'Espagne a choisi une baisse directe de la fiscalité pour stabiliser l'inflation. Le but est de maintenir les prix sous la barre symbolique des 1,65 €/l, quand ils frôlent les 2,00 €/l chez ses voisins.                                                                                                                - L'effet d'aubaine transfrontalier : Ce différentiel de taxes explique pourquoi les automobilistes français et les transporteurs sont prêts à faire plus de 25 minutes de trajet : sur un plein de 50 litres, l'économie réalisée en passant la frontière peut désormais dépasser les 15 €.

Mais là encore, les données de Timothée Saboly révèlent une réalité complexe où la fiscalité peine à masquer les disparités structurelles.

 

« Le gouvernement a annoncé des mesures sur la TVA qui a baissé, c'est déjà en vigueur et on voit les baisses de prix. En revanche, ce qui est étonnant, c'est que la différence tarifaire entre la station la plus basse et la station la plus haute, en pourcentage, elle est à peu près la même avant et pendant la crise. On est passé de stations à 1,30 € face à d'autres à 1,70 €, à un marché allant de 1,70 € à 2,20 €. L’amplitude de 30 % reste là. Si on veut économiser, crise ou pas crise, l'outil reste indispensable. »

 

Cette persistance des écarts explique l'afflux massif de transfrontaliers. Les Français, fuyant des prix supérieurs à 2 €, saturent les stations de Catalogne ou du Pays Basque pour profiter de ce différentiel. Timothée met toutefois en garde : « Les stations juste après la frontière sont de loin pas les moins chères ! »

 

Espagne : un plan anti-crise de 5 milliards face aux tensions internationales

 

Prospective : vers une inflation structurelle et de nouveaux modèles

Au-delà de l'urgence actuelle et des tensions avec l'Iran, Timothée Saboly porte un regard lucide sur l'avenir énergétique. Pour lui, la crise n'est qu'un accélérateur d'une tendance inéluctable liée à la fin des énergies fossiles.

 

 « Je suis persuadé qu'à terme, le prix de l'essence va augmenter. C'est normal, les ressources sont finies. On gagne 5 ou 10 ans avec des baisses de taxes, mais sur le long terme, ça a toujours été en augmentation. »

Repostamas prépare déjà l'avenir en travaillant sur l'intégration des bornes de recharge, malgré un accès aux données publiques encore limité. « C’est le gros point qui pousserait à passer au véhicule électrique. »

Pour l'instant, le service reste pur : pas de pub, pas de collecte de données.

 

« La question de la monétisation se posera plus tard, mais nous voulons le faire intelligemment. »

 

Les 3 conseils de Timothée pour optimiser votre budget

Pour conclure cet échange, Timothée Saboly livre ses recommandations concrètes pour naviguer dans cette période de turbulences économiques :

  1. Utilisez la technologie : Ne vous fiez plus à vos habitudes géographiques, car la crise a "rebattu les cartes". Utilisez Repostamas pour comparer en temps réel le rapport prix/distance.
  2. Misez sur le Low-Cost : Continuez à faire confiance aux chaînes spécialisées (comme Plenoil ou BonÀrea). De façon globale, elles tirent les prix vers le bas, même si des opportunités locales peuvent varier.
  3. Pensez collectif : Malgré la baisse des taxes, le levier le plus puissant reste le covoiturage. « C’est là qu'on fera le plus d'économies et le moins de pollution », rappelle celui qui, via son blog "Papa à Madrid", continue de placer l'humain et l'entraide au cœur de sa démarche technologique.

Qu'il s'agisse de dénicher une essence à prix cassé ou un musée adapté aux enfants, sa mission reste identique : transformer le chaos de l'information en une boussole quotidienne pour ses concitoyens.

 

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