Édition internationale

Paula Comitre, le flamenco (et la chorégraphie) en résidence à la Casa de Velázquez

Arrivée en septembre à Madrid pour une résidence artistique à la Casa de Velázquez, la chorégraphe et bailaora sevillane Paula Comitre vit une période charnière de son parcours — à mi-chemin entre recherche, création et dialogue interculturel, au cœur d’une institution qui s’est progressivement ouverte à la chorégraphie et dont elle est devenue la première lauréate en résidence longue pour cette discipline. Dans l’intimité de ses ateliers de travail, elle raconte ce que signifie vivre et créer dans cet espace unique où France et Espagne se rencontrent et s’influencent mutuellement.

Paula Comitre, résidente à la casa de velázquez, madridPaula Comitre, résidente à la casa de velázquez, madrid
Paula Comitre, résidente à la Casa de Velázquez / DR
Écrit par Vincent GARNIER
Publié le 20 février 2026

Née à Séville en 1994, Paula Comitre s’est imposée dans le paysage du flamenco contemporain par une trajectoire marquée par la rigueur technique, la curiosité esthétique et la capacité à questionner les héritages tout en inventant de nouveaux langages. Formée au Conservatoire professionnel de danse de Séville puis au Conservatoire supérieur de Malaga, elle entame sa carrière dans le Ballet Flamenco de Andalucía avant de tracer sa propre voie sur les scènes nationales et internationales. Son premier solo Cámara abierta lui vaut le Prix Révélation du Festival de Jerez et le Giraldillo Révélation à la Bienal de Sevilla en 2020, un déclic qui lance sa carrière de créatrice.

Un univers qui respire à la fois Espagne et France

À la Casa de Velázquez, Paula poursuit aujourd’hui son investigation autour de la figure d’Antonia Mercé "La Argentina", la grande artiste espagnole qui, dans les années 1920, transforma la perception du flamenco et de la danse espagnole en s’installant à Paris. Ce chantier, né de son projet Après vous, madame, trouve à Madrid un espace de recherche approfondi où archives, rencontres et échanges nourrissent la création.

"Ici, à la Casa, je ne suis pas seulement en train de travailler ma pièce, mais de vivre un véritable parcours de formation artistique", confie Paula. "Le tempo est différent : j’ai accès à des archives, je rencontre des spécialistes — historiens, musicologues — qui m’aident à situer le contexte culturel et artistique de Mercé. Cela enrichit ma façon d’habiter mon propre corps de danseuse et de comprendre comment l’art voyage entre les pays". 

Ce que Paula nomme habiter son processus s’incarne dans des allers-retours constants entre lecture, expérimentation et dialogue : "Le flamenco est profondément enraciné dans mon identité, mais ici, je le confronte à d’autres disciplines — musique contemporaine, arts visuels, dramaturgie — et cela élargit ma palette. Ce que je construis n’est pas seulement une œuvre flamenca, c’est un univers qui respire à la fois Espagne et France". 


L'ouverture de la Casa de Velázquez à la chorégraphie

Cette ouverture n’est pas un hasard : la Casa de Velázquez elle-même a fait évoluer ses pratiques pour accueillir la chorégraphie, discipline récemment reconnue comme neuvième section officielle de l’Académie des Beaux-Arts, partenaire historique de l’institution. Comme l’explique Nancy Berthier, directrice de la Casa de Velázquez, cette évolution répond à une volonté de "faire dialoguer les arts de la scène avec les autres disciplines artistiques représentées ici, dans un esprit d’interdisciplinarité et de coopération culturelle". Les premières années se sont caractérisées par une progression mesurée, les candidatures ne répondant pas encore pleinement aux exigences du profil recherché. Toutefois, la signature d'une convention avec le Ballet Nacional de España, conjuguée à l’élargissement et à la diversification des dossiers reçus, a profondément modifié la dynamique, qui connaît désormais une nette accélération. "Cette année, Paula incarne tout ce que nous espérions : une artiste qui tisse des liens forts entre la France et l’Espagne, qui réinvente et traverse les frontières culturelles", souligne Nancy Berthier.

C’est un espace vivant où l’on apprend les uns des autres. Je ne suis pas seule dans mon processus de création, je suis entourée d’un collectif humain et artistique qui nourrit profondément mon travail

Dans ce laboratoire artistique unique, Paula trouve un écho à ses propres préoccupations : "Ce qui m’a frappée ici, c’est la possibilité d’échanger avec d’autres créateurs, de différentes disciplines. On vient d’horizons distincts — danse, musique, arts plastiques — et pourtant, on se comprend. C’est un espace vivant où l’on apprend les uns des autres. Je ne suis pas seule dans mon processus de création, je suis entourée d’un collectif humain et artistique qui nourrit profondément mon travail".

 

 

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À la Casa de Velázquez, la vie quotidienne de Paula oscille entre recherche historique, répétitions, lectures et conversations avec les autres résidents / DR


La résidence: entre immersion et ouverture  

À la Casa de Velázquez, la vie quotidienne de Paula oscille entre recherche historique, répétitions, lectures et conversations avec les autres résidents, ainsi qu’un accompagnement étroit des équipes, notamment de Claude Bussac, directrice des études artistiques. "Mon rôle est d’accompagner les artistes dans leur parcours, de faciliter les mises en relation et de créer les conditions les plus favorables à leur développement, à leur rythme et selon leurs besoins", explique cette dernière. Concernant Paula, elle souligne "un profil rare, à la fois très structuré professionnellement, porté par un projet de recherche solide et animé d’une vraie ouverture aux collaborations pluridisciplinaires". Mais au-delà de l’atelier, c’est une immersion totale dans un milieu où création et amitié culturelle se conjuguent, une expérience qui transforme autant la personne que la créatrice.

Pour Paula, cette résidence est une étape d’équilibre entre réflexion personnelle, ancrage dans la tradition flamenca et ouverture contemporaine — une manière de vivre l’art en mode transversal : "Je crois que le flamenco, avec sa dimension rythmique, musicale et culturelle, est un langage qui peut se connecter à beaucoup d’autres. À la Casa, j’ai retrouvé cette certitude. Ici, on n’est pas coupé du monde : on l’écoute, on s’y confronte, on y trouve l’inspiration pour continuer à faire voyager notre propre tradition". 

Alors que son travail se déploie vers de nouvelles formes et collaborations, Paula Comitre incarne mieux que jamais ce que signifie être artiste aujourd’hui : une passeuse d’histoire, une créatrice en mouvement, une Européenne du geste et du corps.

 

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Le spectacle présenté aux portes ouvertes s'inspire du texte Philosophie de la danse de Paul Valéry / DR


Portes ouvertes le 1er mars

Les Français de Madrid pourront découvrir une première étape de ce travail très prochainement. À l’occasion des Portes ouvertes de la Casa de Velázquez, le 1er mars, Paula Comitre présentera en avant-première une forme courte issue de sa recherche actuelle.

Pensée pour dialoguer avec l’espace et avec le public, cette pièce mêle parole et danse, s’inspirant notamment du texte Philosophie de la danse de Paul Valéry, écrit après avoir assisté à un spectacle d’Antonia Mercé en 1936. Sur scène, Paula relèvera un défi rare : dire et danser simultanément, faire entendre la pensée tout en laissant le corps prolonger le discours. Une manière de rendre visible le fil invisible qui relie les générations d’artistes, de La Argentina à aujourd’hui.

 

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Détail du studio de répétition de l'articte, à la Casa de Velázquez / DR

Ces Portes ouvertes seront aussi l’occasion de découvrir les ateliers des résidents, de mesurer la diversité des disciplines désormais représentées et de saisir, concrètement, ce que signifie vivre et créer à la Casa de Velázquez.

Le 1er mars, au-delà d’une simple présentation, c’est donc un moment de partage franco-espagnol qui s’annonce — fidèle à l’esprit de la Casa : un lieu où les frontières s’effacent au profit du dialogue, et où la création se vit autant qu’elle se montre.
 

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