Dix ans après sa création, la French Tech London s’est imposée comme le point d’ancrage de tout un écosystème outre-Manche. Née dans un contexte de défiance vis-à-vis de la tech française et pensée à l’origine comme une initiative d’entrepreneurs, elle fait désormais émerger une communauté française de plus en plus reconnue dans le secteur. Derrière cette trajectoire, un nom revient, Raphaël Crouan : “On a créé quelque chose de très organique au départ, presque par nécessité, et aujourd’hui c’est devenu un point d’entrée structurant pour toute une génération d’entrepreneurs français à Londres.”


La French Tech est devenue un incontournable à Londres. Point d’ancrage pour de nombreux expatriés, le réseau a évolué au fil des années et incarne aujourd’hui une forme hybride, à la croisée des dynamiques publiques, des initiatives entrepreneuriales et des réalités locales londoniennes. Au cœur de ce marché ultra compétitif, moins centralisé qu’avant, mais toujours dominant sur le plan financier, nous avons rencontré Raphaël Crouan, fondateur de la French Tech à Londres, pour mieux comprendre son rôle et son évolution.
D’où vient La French Tech et pourquoi avoir créé ce réseau ?
J’ai créé la French Tech à Londres avec Albain Servian en 2015. À l’origine, l’idée était de lancer un hub, car il n’existait pas beaucoup de communautés internationales structurées. La French Tech était une initiative “grassroots” (de terrain,ndlr), portée par des entrepreneurs. En France, à cette époque, plusieurs acteurs de l’écosystème ont cherché à structurer la tech française et cela s’inscrivait dans un contexte particulier, marqué par une forte critique internationale de l’écosystème français, le “French Bashing”, il y avait un vrai climat de défiance vis-à-vis des entrepreneurs français. Cela a déclenché une volonté collective de se structurer davantage et de construire un narratif plus ouvert, plus positif, en réaction à cette perception.
En 2015, au Royaume-Uni, la situation était favorable à la création d’un hub. Il y a toujours eu beaucoup de Français à Londres, dans la finance, la tech, mais aussi dans la restauration, les services et d’autres secteurs. En observant la présence croissante de Français dans la tech, nous nous sommes dit qu’il fallait créer quelque chose de structuré : c’est ainsi qu’est né le French Tech Hub. Lorsque la dynamique s’est organisée au niveau international, nous nous sommes rapidement rapprochés de la marque French Tech. À partir de 2017, il y a eu une volonté plus forte de l’État de formaliser et d’institutionnaliser le réseau.
En savoir un peu plus sur la genèse de la French Tech
À cette période, d’autres communautés internationales existaient déjà : San Francisco était en place, New York s’est créé en même temps que nous. Plusieurs hubs ont émergé avec l’ambition de constituer un véritable réseau mondial. Nous sommes alors devenus officiellement la French Tech London. Une structure centrale (les Missions French Tech) a été mise en place pour organiser l’ensemble du réseau et même si chaque communauté est aujourd’hui labellisée officiellement, avec un cahier des charges, une gouvernance et un cadre défini au niveau national ; chaque écosystème local conserve ses propres priorités et ses spécificités locales.
Londres demeure la principale place financière de la tech en Europe, mais ce n’est plus l’unique endroit où construire une startup.
Quelles sont justement les spécificités de Londres dans la tech aujourd’hui ?
Il s’agit du plus grand marché tech du continent et surtout du plus grand marché financier. La ville concentre une diversité d’origines, de cultures et de profils particulièrement forte, et historiquement sa capacité d’attractivité était immense, notamment avant le Brexit. Il y a ici un volume d’argent nettement supérieur au reste de l’Europe, avec un écart qui peut représenter un facteur de trois à quatre minimum, que l’on parle de levées de fonds, de fonds de venture capital ou de private equity.
Avant le Brexit, Londres était perçue comme l’option quasi automatique pour lever des fonds et se développer. Aujourd’hui, on observe un rééquilibrage européen, avec davantage de dynamiques locales de création d’entreprises. L’Europe reste toutefois fragmentée : quand nous investissons en Europe, on investit en réalité dans un pays précis : Londres, Paris, Munich, Madrid, plutôt que dans un marché unifié, contrairement aux États-Unis. Les talents européens ont davantage d’options : ils ne sont plus obligés de partir aux États-Unis ou au Royaume-Uni pour réussir. Pour résumer, je dirais que Londres demeure ainsi la principale place financière de la tech en Europe, mais ce n’est plus l’unique endroit où construire une startup.

Parlez-nous de votre parcours, comment êtes-vous arrivé à créer la French Tech London ?
Je suis né en Bretagne, à Quimper et j’ai toujours évolué dans la tech. Après des études en école de commerce, je pars à McGill à Montréal en 1996, où j’utilise mon premier email. C’est un moment fondateur, parce que je tombe dans l’univers digital et je n’en suis jamais ressorti. En revenant en Europe, je travaille dans les télécoms, notamment dans les cartes à puce. Je rejoins Gemalto en 1999, leader mondial du secteur, ce qui me permet de voyager et de comprendre l’ampleur du marché des télécommunications.
Je passe ensuite 15 ans chez Apple. J’y occupe différents postes et, finalement, je m’occupe du business de l’iPhone et de l’iPad en Europe. En 2004-2005, je participe au déplacement du siège européen d’Apple à Londres, je m’installe dans la capitale et je n’en suis jamais reparti. Après Apple, je choisis de revenir vers l’entrepreneuriat, d’abord avec Seedcamp, un des premiers fonds seed (financement initial des startups,ndlr) européens basé à Londres, puis Startupbootcamp, en me concentrant sur l’IoT, un secteur clé à l’époque. J’investis dans une trentaine de startups et je lève environ 3 millions d’euros pour ce programme d’accélération. Le chapitre se termine en 2019, notamment avec l’impact du Brexit. Peu après, j’ai rejoint un fonds d’investissement, où j’aide à lever 100 millions d’euros dans un contexte entre Brexit et Covid et plus récemment, j’ai été appelé par Auric, un grand cabinet d’avocats international spécialisé dans la tech, pour développer la partie business en Europe.
Comment est organisée la French Tech London aujourd’hui ?
Je me repose sur un board d’environ dix personnes et j’attache une importance particulière à la diversité des talents et des genres. Cette pluralité est d’ailleurs intégrée aux critères de labellisation de la Mission French Tech.
Un autre principe fondamental est la collaboration étroite avec la “Team France” locale : Business France, la Chambre de Commerce et l’Ambassade. Ces trois entités sont systématiquement représentées au board. L’objectif est d’assurer une communication permanente, d’éviter les doublons entre les organisations et de favoriser la coopération plutôt que la concurrence. Nous travaillons en lien direct avec leurs représentants afin d’être alignés sur les événements, les initiatives et les priorités. En 2019, lorsque j’ai repris la structuration du board, nous avons organisé la French Tech London autour de trois pôles sectoriels, adaptés aux spécificités de l’écosystème londonien :
- Le premier est la FinTech, un choix évident à Londres compte tenu de la place financière de la ville. C’est le pilier historique de la French Tech London, afin de fédérer startups, investisseurs et acteurs du capital autour des technologies financières.
- Le deuxième pôle est la DeepTech, qui regroupe différents sujets technologiques structurants : IoT, robotique, dispositifs médicaux, et aujourd’hui intelligence artificielle et quantum. À l’origine, il existait de nombreux groupes thématiques mais ils ont été regroupés au sein de cette catégorie, pour plus de cohérence.
- Le troisième pôle est la Tech for Good, qui couvre des sujets transversaux tels que la diversité, l’inclusion et le climat. Il inclut notamment des initiatives autour du Women Empowerment et de la neurodiversité. Chaque pôle dispose d’un lead et d’un co-lead, afin d’assurer une animation structurée et continue de la communauté.
Concrètement, comment accompagnez-vous les entrepreneurs français qui s'installent à Londres ?
Il faut bien comprendre que la French Tech London n’est pas une organisation commerciale, il s’agit d’une structure entièrement bénévole. Les membres du board, les leads et co-leads donnent de leur temps selon leurs disponibilités, mais ce n’est pas leur métier. Notre rôle n’est donc pas d’assurer un accompagnement individuel systématique, mais de servir de hub d’accès et de connexion au sein de la communauté : organiser des événements, créer des liens et agir comme une “glue” entre les acteurs de l’écosystème.
Nous orientons les entrepreneurs vers les bons interlocuteurs et travaillons en complémentarité avec Business France, qui accompagne davantage les entreprises dans leur implantation. Pour structurer cette dynamique, nous avons développé un baromètre de l’écosystème, avec une trentaine d’indicateurs clés, ainsi qu’un club de General Managers permettant des échanges très concrets entre dirigeants, notamment autour de sujets opérationnels comme les visas. L’objectif est simple : renforcer la circulation de l’information, la coopération et la cohésion de la communauté française de la tech à Londres.
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Quelle est la vision de la French Tech pour 2026 ?
L’ambition n’est pas de révolutionner un modèle qui fonctionne, mais de continuer à le faire évoluer intelligemment. L’idée est d’introduire un élément de dynamisation pour maintenir l’énergie de la communauté. Depuis trois ans, nous organisons plusieurs événements par an, autour des trois pôles, avec des formats d’environ une centaine de personnes, auxquels s’ajoutent ponctuellement des déjeuners ou des rencontres avec des personnalités.
En 2026, nous réfléchissons à instaurer un rendez-vous plus régulier, par exemple un petit-déjeuner mensuel de la French Tech. Ce n’est pas une innovation en soi, mais cela permettrait d’activer la communauté de manière plus fréquente, d’élargir les sujets abordés et de renforcer l’engagement. Nous resterons bien sûr alignés sur nos thématiques historiques, avec une attention particulière aux enjeux d’actualité, notamment la souveraineté. Dernièrement, un sujet émerge clairement : la defense tech, dans un contexte géopolitique et économique tendu et avec un impact croissant de l’intelligence artificielle sur les technologies de défense. C’est un thème que nous ne pouvons plus ignorer et que nous pourrions structurer davantage d’ici la fin de l’année.
Comment les investisseurs britanniques perçoivent-ils aujourd’hui les entrepreneurs français ?
Je pense que depuis dix ans, la France a considérablement renforcé sa visibilité auprès des investisseurs britanniques. Le travail d’attractivité mené par la Mission French Tech et l’écosystème a permis l’émergence de véritables success stories, qui ont changé la perception du marché. Là où la France pouvait être perçue comme un partenaire secondaire, elle est aujourd’hui devenue un acteur stratégique. Le Brexit n’a pas interrompu cette dynamique : la France et le Royaume-Uni restent des partenaires économiques majeurs.
Dans l’écosystème tech, les entrepreneurs français sont désormais reconnus pour la qualité de leurs projets, notamment dans l’intelligence artificielle et les technologies avancées. La marque French Tech, désormais identifiée à l’international, a contribué à cette crédibilité. Les investisseurs britanniques regardent les technologies françaises avec autant d’intérêt que les locales, parfois même davantage sur certains segments. La perception a changé : la France n’est plus un outsider, mais un acteur pleinement intégré et reconnu de l’écosystème européen et international.
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