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6 destins de femmes britanniques #5 : Alice et les quarante voleuses

Par Stéphane Germain | Publié le 12/03/2021 à 12:59 | Mis à jour le 15/03/2021 à 14:42
Photo : Charisse Kenion -Unsplash
Alice Diamond gang féminin Londres

LePetitJournal.com vous propose de (re)découvrir six femmes britanniques ayant marqué l’histoire. Artistes, scientifiques, espionnes ou même pirates, toutes ont su pousser les murs de leurs époques respectives.

 

Dans le Londres des années 1920, alors que les gangs de Sabini et de Billy Kimber sèment la terreur dans les rues de la capitale, un groupe de voleuses menées par une certaine Alice Diamond dépouillent les bijouteries et les magasins de luxe. Le jour, les Forty Thieves redoublent d’imagination pour accumuler manteaux de fourrures, vêtements de couturiers ou bijoux ostentatoires. La nuit, elles écument les bars lubriques et enfumés, séduisant gangsters et hommes de pouvoir. Dans son ouvrage Alice Diamond And The Forty Elephants: The Female Gang That Terrorised London, Brian McDonald retrace le parcours de la leader du gang, colosse aux mains habiles.

 

Des rêves de grandeur pour venger une enfance difficile

Les mains lestées par d’imposantes bagues en diamant, un long et fin fume-cigarettes entre les dents, Alice Diamond en impose du haut de son mètre soixante-quinze. A l’époque, elle dépasse d’une demi tête la majorité des hommes en Angleterre. L’aînée de sept enfants, bercée dans la violence depuis son plus jeune âge, deviendra l’une des gangsters féminines les plus mémorables du XXe siècle.

Alice Diamond naît le 22 juin 1896 à Londres. Son père est connu de la justice pour ses accès de violence, dont un qui le conduira à blesser le fils du maire de la capitale en lui fracassant la tête contre une porte vitrée. C’est dans cette atmosphère que grandit l’apprentie meneuse de gang, la façonnant d’ores et déjà pour une brillante carrière dans le délit. Ses premiers larcins datent de son adolescence, où elle commet de petits vols qui la feront séjourner quelques mois en prison alors qu’elle n’est âgée que de 16 ans.

Mais les vols de bonbons et de chocolats lassent vite celle qui vise l’excellence dans le domaine du crime. Alice Diamond aspire profondément à balayer sa vie de misère et méprise autant que possible son exemple paternel. Glamour, opulence et aventures héroïques obsèdent alors ses rêves.

 

Les quarante voleuses

Alice rejoint, à peine âgée de 20 ans, le gang des Forty Thieves (les quarante voleuses) qui règne en maître sur un quartier du sud de Londres. Le groupe, entièrement féminin, est connu des autorités depuis la fin du XIXe siècle. Les Forty Thieves travaillent au côté des Elephant and Castle, un gang à contrario entièrement masculin avec qui elles organisent différents casses et délits.

La méticulosité des quarante voleuses dans leurs crimes leur permet de gagner l’estime de leurs homologues masculins. Les Elephant and Castle, eux, sont composés de voleurs, de repris de justice, de malfrats et d’artistes fauchés qui forment un groupe désarticulé aux méthodes brouillons. A l’inverse, les Forty Thieves planifient chacune de leurs opérations et sont dirigées d’une main de fer par celle qui s’est rapidement imposée en leader incontestée : Alice Diamond. La cheffe de gang au “regard sauvage” attend en effet de ses compères un dévouement et une exemplarité sans concession.

Ensemble, les femmes des Forty Thieves règnent sur le sud de la capitale britannique, profitant de la nouvelle place conquise par les femmes au sortir de la guerre. “La fin de la Grande Guerre, où tant d'hommes avaient été perdus, a donné aux femmes une autre place dans la société”, précise Brian McDonald, décrivant les femmes de l’époque comme libérées, aguicheuses et dotées d’un sérieux penchant pour le vice “Dans les années 1920 (...) les femmes étaient délicieusement provocantes. Des yeux noirs charbon, des cils flottants, des lèvres peintes donnant une fente étroite, une coupe au carré, des chaussures bridées à la cheville et des bas de soie venaient compléter leur look révolutionnaire assorti à leurs attitudes imprudentes.

Ainsi vivaient les quarante voleuses, leurs regards de velours se perdant dans les voiles de fumée des boîtes de nuit des quartiers huppés de la capitale, hauts-lieux de la consommation de cocaïne et des spectacles érotiques. Mais loin de n’être que de désirables créatures, les Forty Thieves étaient aussi des révolutionnaires et des bagarreuses hors pair. L’auteur raconte qu’un soir, refoulée de l’entrée d’un club, Alice Diamond aurait alors démarré une rixe sanglante devant la porte d’entrée.

 

Modes opératoires du gang

En 1921, Alice Diamond est emprisonnée pour violences et vols. Mais elle sera relâchée, pour le plus grand soulagement du patron de la prison qui soupçonne Alice de former de jeunes recrues au sein même du pénitencier. A peine un an après sa sortie, elle croise un vigile qui se souvient d’elle et lui lance “Bonjour Alice, nous ne sommes pas vus depuis longtemps. Vous y allez doucement en ce moment ?” Ni une, ni deux, Alice profite de son absence pour se rendre dans le magasin habituellement gardé par ce même vigile et y dérobe un onéreux manteau de fourrure.

Alice Diamond et son gang sont des habituées des subterfuges, des diversions et des vols aux modes opératoires en tous genres : parfois, l’une d’entre elles se déguisait en femme de ménage et en profitait pour dépouiller ses riches “clients”, sautant ensuite dans un taxi puis déposant la mallette à un endroit convenu au préalable avec ses complices.

À d’autres reprises, elles se rendaient en groupe dans des bijouteries et essayaient des colliers, des broches, des bracelets, des bagues… elles se les passaient de main en main jusqu’à ce qu’un des bijoux disparaisse miraculeusement. “Un des moyens les plus experts de retirer des bijoux de valeur des magasins a été inventé autour de 1911, quand le chewing-gum a été inventé aux Etats-Unis (...) La bande de femmes se passait alors les bijoux dans une cacophonie de gestes pour distraire les vendeurs, et collaient sous la table avec du chewing-gum la pièce qui les intéressait”, précise l’auteur.

Autour de 1920, les quarante voleuses ont également commencé à s’unir avec leurs collègues masculins pour distancer la police lors de leurs opérations en utilisant des voitures puissantes. “Si elles étaient arrêtées, elles étaient relâchées puisqu’innocentes : le butin s’était évanoui dans des voitures conduites par les membres masculins de leur bande”, raconte Brian McDonald.

Mais leur mode opératoire le plus original fut sans nul doute l’utilisation d’un faux bras dépassant d’une manche. Celui-ci laissant ainsi le loisir au véritable bras de dérober à loisir tout butin imaginable, le scotchant ensuite sous une jupe ou le déposant dans des poches préalablement cousues dans la doublure d’un manteau.

 

Mésaventures et fin du règne d’Alice Diamond

Parfois, les délits des Forty Thieves ne fonctionnaient pas comme prévu malgré leur scrupuleuse organisation. Le bras droit d’Alice Diamond, Maggie Hughes, connut sans doute la mésaventure la plus abracadabrante de l’histoire du gang : “Hughes et Ellen Mead (...) furent arrêtées et reconnues coupables du vol d’un collier de perles et d’autres bijoux de Bond Street.” La police put prouver ces accusations en interceptant, la semaine précédente, Maggie Hughes en flagrant délit de vol. Celle-ci était en effet tombée nez à nez avec un policier alors qu’elle détalait, un plateau chargé de 34 bagues volées dans les bras. Mais Hughes ne comptait pas se laisser prendre aussi facilement : “Elle tenta de tromper les témoins de l’enquête en changeant de vêtements dans sa cellule du poste de police, sans succès.” Révolutionnaire dans l’âme, Maggie Hughes hurla, à l’annonce de sa sentence (3 ans de prison) : “Cette sanction ne me rendra pas meilleure, elle fera de moi une scélérate.

Menant une vie entremêlée de fêtes et condamnations, les quarante voleuses faisaient trembler la capitale. Il était de notoriété publique que les Forty Thieves avaient la carrure pour combattre d’égal à égal avec n’importe quel homme du pays. La réputation du gang atteint de telles proportions que les magasins fermaient leurs portes au passage des femmes du groupe. Mais le règne d’Alice Diamond sur le gang des Forty Thieves prit fin lorsqu’elle et Maggie Hughes se firent arrêter alors que les deux femmes "corrigeaient" violemment une des membres du groupe n’ayant pas honoré les règles de celui-ci. Toutes deux écopent respectivement de 18 et 21 mois de prison.

Pendant l’absence d’Alice Diamond, une nouvelle leader s’impose du nom de Lilian Rose Kendall. A sa sortie de prison, la calife déchue ne tentera pas de récupérer son poste, et dirigera des années durant une maison close. Elle continuera cependant à couvrir et à former de nombreuses voleuses à l’étalage, avant de décéder de la sclérose en plaques en 1952.

 

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Stéphane Germain - Journaliste

Stéphane Germain

Rédactrice en chef Lepetitjournal.com Londres. Journaliste passionnée et inlassable curieuse.
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