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Florence Mangin : « La mixité enrichit les politiques publiques »

Par Custódia Domingues | Publié le 18/06/2019 à 23:25 | Mis à jour le 19/06/2019 à 10:36
 Florence Mangin Ambassadrice de France au Portugal

Lepetitjournal.com a rencontré la nouvelle Ambassadrice de France au Portugal, Mme Florence Mangin, qui a succédé à M. Jean-Michel Casa. Elle a remis, le 7 juin, ses lettres de créance au Président de la République portugaise. Elle évoque avec nous son parcours, cette nouvelle affectation et les projets franco-portugais à venir. 


Lepetitjournal.com Lisbonne : Que vous inspire votre prise de fonction comme Ambassadrice de France au Portugal, c’est-à-dire un poste "bilatéral" ?

Florence Mangin : J´ai été représentante permanente auprès des Nations Unies et des Organisations Internationales, à Vienne, entre 2009 et 2012 et j´ai été numéro deux à l’Ambassade de France à Rome de 2004 à 2008. Dans les pays européens, le mot bilatéral a une connotation différente par rapport à d’autres pays, plus lointains. Dans le cas du Portugal, l’extraordinaire proximité des vues françaises et portugaises sur l’Europe est un élément très important du bilatéralisme. Partager une même conception de l’Europe est un élément caractéristique des relations entre la France et le Portugal. Nous n’avons pas cette convergence de points de vue avec tous les pays.

 

Avez-vous choisi cette nouvelle affectation à Lisbonne ?

Le Portugal était mon premier choix, nous étions 21 candidats pour ce poste. J’étais très motivée. Même si j’ai adoré mon passage à l’ONU, j’avais envie de prendre un poste en lien avec l’aspect européen et bilatéral. J’ai porté mon dévolu sur le Portugal et j’ai eu la chance d’être élue !

J’étais déjà venue ici en voyage, en 1998, pour l’Exposition Universelle. Je reviens 21 ans après, la ville a beaucoup changé, j’ai du mal à la reconnaître ! Je suis très heureuse de venir travailler ici. La ville est vraiment belle. On sent un dynamisme particulier.

C’est un sentiment de bonheur et une envie de faire beaucoup qui m´habite. Je suis très reconnaissante envers les autorités portugaises d’avoir organisé une cérémonie ad hoc de remise de lettres de créances, pour me permettre de participer à la journée nationale du 10 juin. J'y vois la marque d’une attention envers la France. La qualité des relations entre nos deux pays, en ce moment, a dû jouer.

 

Comment voyez-vous la situation sociale et économique portugaise alors que vous arrivez dans le pays?

Ce qui est vraiment remarquable pour le Portugal, c’est son évolution. Après une crise extrêmement pénible et difficile, il y a un rebond notable, témoignant d’un volontarisme des autorités politiques, avec des sacrifices qui ont été lourds.

Les résultats actuels doivent être vus à l’aune de la période difficile qu’a traversé le pays. La population a accepté des choses très compliquées, qui auraient été très dures à réaliser dans d’autres pays. Après une période difficile et pessimiste, on a aujourd’hui le sentiment que les gens voient l’avenir avec plus de confiance et d’optimisme. Le tout dans un laps de temps assez court.

On doit être admiratif du Portugal, même s’il reste une fragilité intrinsèque à l’économie portugaise. Il faut rester vigilant et poursuivre les efforts de modernisation et de transformation.


Quels sont les grands dossiers à venir dans les relations franco-portugaises ?

Dans le domaine économique, il y a une vitalité du tissu des entreprises françaises au Portugal dans des secteurs stratégiques. Il y a des opportunités pour développer les énergies renouvelables : les entreprises françaises commencent à être présentes et peuvent y participer. Les acteurs français ont une belle expérience pour accompagner cette transition et en tirer avantage.

Sur le plan scientifique, nous avons déjà une importante coopération. Tout le monde nous dit qu’on pourrait faire beaucoup mieux car nous avons une coopération scientifique limitée à des "niches". Nous pouvons faire plus, avec notamment le début d’une coopération spatiale.

L’autre gros sujet est l’enseignement du français. La décroissance du nombre d’apprenants du français est générale. Le Portugal a eu une francophonie très forte, le défi est de faire revenir les jeunes générations vers le français.

Le renforcement de l’image de la France au Portugal et le développement de l’attrait du Portugal en France peuvent être une chance pour développer tout cela. À ce niveau, l’Alliance Française et l’Institut Français ont un rôle très important à jouer. Il y a une synergie et une complémentarité entre les deux acteurs. L’avenir est à plus de convergence entre les deux institutions. Il y a d’ailleurs, actuellement, un projet, non pas de fusion mais de rapprochement, entre la Fondation Alliance Française et l’Institut Français de Paris. Nous voulons faire en sorte que le français soit une langue d’intérêt renouvelé. Cela vaut pour le Portugal comme pour le reste de l’Europe. Nous voulons développer des activités en partenariat avec des institutions locales. Par ailleurs, j’aimerais beaucoup que nous puissions ouvrir davantage l’Ambassade aux acteurs du monde culturel. Je tiens à développer cet aspect.


De plus en plus de Français s’installent au Portugal. Que pensez-vous des partenariats public-privé pour répondre à la forte demande d’enseignement français à l’étranger, en particulier à Lisbonne et Porto ?

Dans tous les pays où il y a des lycées français, nous sommes confrontés à des phénomènes de saturation. Par ailleurs, le Président de la République a proposé des objectifs d’augmentation des apprenants du français à travers le monde. Il y a donc une double contrainte : d´une part, le souhait de développer une politique pour plus d’étudiants apprenant le français à l’étranger, et de l´autre les limites physiques des lieux, qui sont à saturation. De plus, les contraintes budgétaires nous empêchent de créer un deuxième lycée français dans beaucoup de capitales.

La voie privilégiée est donc de laisser des opérateurs privés créer des écoles. La responsabilité des pouvoirs publics français est de créer les conditions d’un dialogue et d’un échange d’informations à la hauteur des attendus qualitatifs.

L’Ambassade, ici à Lisbonne, a proposé d’organiser une réunion avec ceux ayant déjà des écoles, ceux ayant des projets et le lycée français de Lisbonne. Nous voulons mettre tout le monde autour de la table pour qu’il y ait une concertation, un dialogue et une coordination des activités. Cela va avoir lieu sous peu. Il semble essentiel qu´il y ait une coordination géographique et une coordination "de niveau".

Ces créations d’écoles privées doivent se faire en bonne intelligence avec les structures déjà existantes. Il serait, par exemple, aberrant qu’une école privée s´installe en face du lycée Charles Lepierre de Lisbonne. Évidemment, nous ne pouvons pas prescrire quoi que ce soit, un projet privé conserve son autonomie mais nous souhaitons permettre une bonne coordination des choses, de façon à ce que les projets puissent se construire en bonne intelligence.


Le Président Macron avait mentionné, lors de son précédent passage à Lisbonne en juillet 2018, la possibilité d’une Europe à plusieurs vitesses. Que pensez-vous des possibilités d’évolution de l’organisation de l’UE ?

J’ai eu l’occasion de travailler pendant des années sur les questions européennes. Tant à Bruxelles qu’à Paris. J’ai eu la chance de participer aux travaux de la Convention sur l’Union Européenne, présidée par Valéry Giscard d’Estaing, qui a donné naissance à la Constitution européenne. Suite au rejet par référendum en France et aux Pays-Bas, elle est devenue le traité de Lisbonne. Déjà à l’époque, la question sur la poursuite du processus d’intégration, à 28, se posait.

Dans l’UE, il y a une grande diversité de situations, d’intérêts et de conceptions des choses. Savoir si on peut arriver à avancer vers des politiques plus européennes ou intégrées dans ce cadre élargi fait vraiment partie du débat.

La question de la coopération renforcée a été un long débat entre les représentants. Nous avons finalement décidé qu’en matière de défense, il y aurait la possibilité, reconnue par le traité, de faire des projets à plus petit nombre. C’était comme un laboratoire.

Il y a cependant un tabou : il est compliqué de dire à des pays « vous faites partie de la famille, mais on va faire sans vous ». Pendant longtemps, certains pays n’ont pas du tout voulu entendre parler d’une Europe à plusieurs vitesses. Maintenant, le sujet est plus dépassionné.

Nous avons aujourd’hui des éléments de divergence sur la base de nations et non plus de groupes politiques. Les élections européennes du 26 mai ont montré partout en Europe, sauf au Portugal, des taux de participation plus importants qu’autrefois. Contrairement à ce qu’on veut bien croire, il y a un intérêt pour l’Europe, et la volonté d’avoir un chemin commun. Par exemple, le phénomène du vote écologiste dans tous les pays européens montre qu’on attend de l’Europe qu’elle soit plus active et volontariste.

Pour revenir à la relation franco-portugaise, la proximité entre nos deux pays sur les priorités de l’avenir de l’UE est très importante. Il y a un sentiment commun qu’il ne faut plus perdre de temps sur les défis climatiques, numériques, économiques et sur les migrations notamment. Ce sont des thèmes partagés entre la France et le Portugal.

Il faut qu’à l’automne, après les processus de nomination aux postes clefs européens, on commence à avancer sur ces priorités. Le Conseil européen doit se mettre d’accord sur de grandes perspectives stratégiques.

 

Quel regard portez-vous sur les développements actuels du Brexit ?

Il est impossible de faire des prédictions. La France appelle de ses vœux un Brexit ordonné, faisant l’objet d’un accord dont on connaît les termes. Les derniers développements au Royaume-Uni laissent monter un certain pessimisme, mais la balle est dans le camp des Britanniques, pas des Européens. Il y a un cadre très clair qui a été négocié avec les autorités britanniques.


Vous avez également été nommée, en 2017, Haute fonctionnaire dans le domaine de l’égalité entre les femmes et les hommes au Ministère de l´Europe et des Affaires étrangères. Est-ce un thème qui vous tient à cœur ?

La loi Sauvadet de 2012 qui crée des quotas dans la haute fonction publique pour favoriser la promotion des femmes, prévoit que chaque ministère se dote d’une personne référente sur ce sujet. Quand j’ai su que le poste allait être vacant, je me suis portée candidate et le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères m’a confié cette tâche. Pendant deux ans, j’ai eu ce rôle, en plus de ma casquette de directrice de l’Europe Continentale. Les journées étaient longues mais j’ai trouvé cela passionnant !

Au Quai d’Orsay, cette fonction a deux volets. Le premier consiste à veiller à ce que les femmes soient bien représentées dans les processus de nomination. J’étais dans les instances de pré-sélection pour les postes de Directeurs et d’Ambassadeurs, qui sont ensuite nommés par les plus hautes autorités politiques. Mon rôle était de veiller à ce qu’on se rapproche du taux de 40% de femmes, défini par la loi.

L’autre volet sur lequel j’ai travaillé, c’est l’égalité dans la diplomatie, c’est-à-dire dans les politiques publiques. Le Quai d’Orsay s’est doté d’une stratégie quinquennale pour mettre la question de l’égalité entre les femmes et les hommes au cœur de nos politiques diplomatiques. Jusqu’à maintenant, l’accent en matière d’égalité concernait les politiques de développement. L’OCDE a prouvé que, si l’on finance des projets à destination des femmes - des projets d’éducation, de formation, de santé et de gouvernance -, il y a un effet positif sur le développement économique des pays.

A compter de 2018, nous avons élargi cela aux actions multilatérales, notamment dans le domaine de la paix et de la sécurité, où nous faisons par exemple en sorte qu’il y ait plus de femmes médiatrices de conflits, et aux relations bilatérales.

Le président de la République a fait de l’égalité entre les femmes et les hommes la grande cause du quinquennat. Sur la base d’une initiative canadienne, il a souhaité que tout l’agenda du G7 soit empreint de ce thème. Il y aura des décisions concrètes pour promouvoir ce thème à l’international lors du Sommet du G7 à Biarritz, le 26 août prochain.

Je compte également participer aux activités de l’association des femmes Ambassadrices à Lisbonne. Nous sommes 25 femmes en poste, actuellement, à Lisbonne. 

 

Êtes-vous en faveur des quotas ?

Je suis très pragmatique. En France, il y a eu un avant et un après 2012. Le simple fait qu’il y ait eu une loi qui oblige à des quotas avec des sanctions financières a changé la donne.

Je ne me pose pas la question de savoir si je suis pour ou contre. Je remarque que l’existence de ce cadre législatif a fait que cette thématique est devenue un sujet d’intérêt dans la politique de ressources humaines du Ministère, alors qu’auparavant c’était un non-sujet.

Parmi les jeunes diplomates qui rentrent au Quai d’Orsay, la parité existe : il y a 50% de femmes et 50% d’hommes. Mais quand on regarde la progression de carrière, il n’y a que 29% d’Ambassadrices. Il y a une déperdition qui est inexpliquée et inexplicable.

Je pense qu’une politique, quand elle est partagée par les hommes et les femmes, est plus riche et plus intéressante car nous avons une conception des choses différente et complémentaire. On enrichit les politiques publiques en ayant cette mixité.

Entre 2012 et 2017, nous avons doublé le nombre de femmes Ambassadrices grâce à cette loi. Je pense que c’est un outil utile. Sans cette loi, nous n’en serions pas là. Nous n’aurions pas 51 Ambassadrices françaises dans le monde comme actuellement.


Pour terminer, y-a-t-il des visites officielles françaises programmées dans les mois à venir ?

Oui. Deux visites ministérielles sont déjà programmées au mois de juin et juillet. Par ailleurs, le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, M. Jean-Yves Le Drian m’a dit qu’il souhaitait venir au Portugal et il l’a aussi dit à son homologue portugais.  Le 20 mai, à Paris, alors que le Président de la République recevait le Premier ministre António Costa, il a affirmé de façon claire sa volonté de venir au Portugal. La date exacte de cette visite reste à déterminer. Il faudra de toute façon attendre les élections législatives portugaises et la formation du nouveau gouvernement.

 

Avec la collaboration de Guillaume Bermond

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