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Saison France-Portugal - Serge July : "Fromanger a libéré la couleur"

Par Thomas Ladonne | Publié le 09/03/2022 à 23:05 | Mis à jour le 09/03/2022 à 23:44
Photo : © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons
Serge July

Serge July, co-fondateur du journal Libération, ami de Gérard Fromanger, a accordé une interview exclusive au Lepetitjournal à propos de l’œuvre du peintre, et de leur amitié, à l’occasion de l’ouverture, le 16 février,  de la Saison France-Portugal, à Lisbonne et de l’inauguration de l’exposition Splendeur qui présente vingt-six séries de son œuvre incluant de la peinture, des dessins et des sérigraphies.

 

Le journaliste Serge July  qui a très bien connu le peintre Gérard Fromager s’exprime sur l’exposition Splendeur qui se tient au  musée Berardo jusqu’au 22 mai , sur son amitié avec Fromanger, sur l’histoire de la couleur, tout en revenant sur Mai 68 et l’influence que cette période a eu sur l’art.

 

Lepetitjournal Lisbonne : En 2016, vous décriviez Fromanger de la sorte : « 50 ans d’histoire de la peinture. 50 ans d’amitié entre lui et moi. Une réflexion sur la couleur et sur la ville. Le héros de Fromanger c’est un passant ». Aujourd’hui, que dites-vous ? Comment définir Gérard Fromanger ?

Serge July : C’est ce que vous venez de dire. Mais je vais rajouter quelque chose. D’abord parce que le temps a passé, qu’il est mort le 18 juin dernier. « La mort transforme la vie en destin » comme disait Malraux, donc maintenant on voit l’œuvre dans sa totalité. Il n’y aura pas d’autres choses qui modifieront cette œuvre, elle est ce qu’elle est, comme il l’a laissée. L’exposition au musée Berardo a une richesse, puisque 68 tableaux sont exposés, c’est beaucoup ! Ce qui domine cette œuvre, c’est un rapport à la couleur. Pour moi, il y a aussi l’amitié évidemment, c’était mon meilleur ami. On a passé un peu plus de cinquante ans ensemble. En tant que peintre, il répond à ce que demandait Cézanne. Il disait « les tons sont tenus par les lignes, il faut libérer les tons ». Je pense que Fromanger a été un des libérateurs de la couleur. Sa particularité c’est que la couleur existe dans son œuvre par des formes. Il y a des lignes de couleur et il l’utilise comme un musicien utilise des notes. Il arrive à faire un langage avec les couleurs.

 


 On vivait dans le noir. Les villes étaient sombres, noires.

Pourquoi la couleur était si importante pour lui ?

Il avait rendu un hommage à l’inventeur de la photographie en couleur, un inventeur français. On pense toujours aux Frères Lumière. Mais en fait c’est Louis Ducos du Hauron quand en 1864 il invente la trichromie. Il a réussi à décomposer la couleur. Mais on a quand même attendu très longtemps avant de l’utiliser. Fromanger appartient à cette génération dite de la figuration narrative (il est né en 1939), mais aussi du pop art, c’est la même. Celle où on libère les couleurs. Cela correspond avec ce qu’on a vécu. On vivait dans une société en noir et blanc. Pour moi l’un des actes artistiques les plus puissants, c’est la décision que prend André Malraux d’imposer le ravalement à l’ensemble des villes françaises. On vivait dans le noir. Les villes étaient sombres, noires. D’un seul coup, elles sont devenues plus lumineuses, le blanc est apparu… ça c’était en 1962. Le passage à la télévision couleur en France c’est en 1967, avec la « 2 » (surnom donné à Antenne 2, deuxième chaîne de la télévision française, ndlr). Je me souviens, les stars de la photographie travaillaient avec le Leica, le Hasselblade, le Rolleiflex (des marques d’appareil photo ndlr). Ce qui dominait la photo c’était du noir et blanc. Pourquoi ? Parce que tous les photographes associaient la couleur à la pub, à la consommation. Ils sont passés à la couleur dans les années 1970. Le cinéma ! Evidemment on peut dire qu’il y avait les films de Douglas Kirk qui étaient en couleur, mais regardez la filmographie dans les années 1950, c’était du noir et blanc. Godard, Truffaut avec A bout de souffle et Les 400 coups, c’étaient des films en noir et blanc. Donc le passage à la couleur a été très retardé parce que c’était associé à la pub. Et Gérard Fromanger, avec d’autres de sa génération, comme Warhol, Rancillac, ont libéré la couleur. Ils sont allés dans la couleur, ils en ont fait un langage, et Fromanger il incarne cela, il a libéré la couleur.


C’est ce lien d’amitié qui a vous a fait venir à Lisbonne ? Qu’est-ce que cela représente pour vous que l’exposition ait lieu ici, au Portugal ?

D’abord, je connais cette ville. J’y suis venu plusieurs fois, notamment de manière professionnelle, comme journaliste pour couvrir les événements qui s’y déroulaient. Aujourd’hui je suis venu ici effectivement pour l’expo Fromanger. Parce qu’il est mort le 18 juin de l’année dernière et que c’est la première manifestation depuis sa mort, qui se trouve avoir lieu à Lisbonne. Ce n’est pas pour être déplaisant mais si ç’avait été une initiative berlinoise, je serais allé à Berlin. Je suis très content que les Portugais aient pris cette initiative. C’est l’année du Portugal en France, c’est l’année de la France au Portugal, je suis très content.

 


Il existe une pièce de Fromanger qui est fondamentale, qui est un acte artistique : c’est le ciné-tract avec Godard.

Quelles ont été vos impressions sur Splendeur, la rétrospective exposée au musée Berardo ?

Elle a deux particularités. Elle a énormément de pièces, beaucoup de collectionneurs ont prêté leurs tableaux. Et souvent, des pièces qu’on voit rarement. Je n’ai pas la prétention d’avoir fait toutes les rétrospectives Fromanger, mais j’en ai fait quand même beaucoup, et il y a des pièces qu’on voit rarement, ou jamais. Il y en a là, donc c’est une chance.


Notamment le film-tract pour les événements de Mai 68 ?

Oui, vous avez raison de le citer. C’est assez drôle quand on observe les musées d’art contemporain dans le monde. Pour eux il existe une pièce de Fromanger qui est fondamentale, qui est un acte artistique : c’est le ciné-tract avec Godard. Filmer la peinture qui coule, ce qui fascinait Godard d’ailleurs. Quand il l’a filmée, il découvrait un truc magique et il demandait à Fromanger de le refaire plusieurs fois, pour observer cette magie du rouge qui coulait comme cela. Vous allez à San Francisco, à Shangaï etc… cette pièce est connue par tout le monde. C’est un acte fort.


Tous les deux vous étiez frères d’armes en Mai 68. Qu’est-ce que vous retenez de cette période, à ses côtés ?

C’est là où on s’est rencontrés. Donc d’abord, j’ai rencontré un de mes amis. Je n’en ai pas eu énormément. Je l’ai rencontré le trois mai 1968 à Nanterre. Il accompagnait une journaliste britannique du Sunday Times, qui venait voir et qui voulait rencontrer quelqu’un du 22 mars (mobilisation étudiante pour protester contre l’interpellation d’opposants à la guerre du Vietnam, considérée comme élément déclencheur des événements de Mai 68, ndlr). J’étais très proche du 22 mars mais je n’étais pas étudiant, j’étais prof dans un lycée parisien. J’étais là comme curieux également. Il se trouve que cette journaliste était très belle. Ça nous a rapprochés considérablement avec Gérard, et on ne s’est plus quittés.  Il se trouve qu’après le 22 mars, qui s’est déplacé dans Paris au fil des événements, on a trouvé refuge aux Beaux-Arts, à côté de l’Atelier populaire.

 


Ce qui m’a toujours fasciné c’est que le rouge était partout mais le seul qui en a fait une couleur, c’est lui.

Sous l’angle artistique, pour quelles raisons Mai 68 est-elle une date-clé de l’œuvre de Fromanger ?

Vous avez cité l’exemple du drapeau qui coule, du rouge qui coule. Jacques Prévert a été le parrain de Gérard Fromanger dans sa carrière picturale. Il avait une grande influence culturelle et il aimait beaucoup Gérard. Il disait en parlant de lui, « Gérard il pourrait s’appeler Rouge Fromanger ». En 68, il se produit un phénomène fascinant, c’est que Gérard va faire du rouge non seulement une couleur synonyme de révolution, de parti pris idéologique, le drapeau rouge, mais il va aussi en faire une couleur, un événement artistique. Il fait le rouge qui coule, le drapeau, mais il fait aussi Le Rouge, l’album Rouge. C’est un album dans lequel toutes les silhouettes sont peintes en rouge. Et donc le rouge va exister comme couleur, indépendamment de la dimension idéologique. Ce qui m’a toujours fasciné c’est que le rouge était partout mais le seul qui en a fait une couleur, c’est lui. C’est fascinant parce qu’il y a des millions de gens dans la rue mais le seul qui en fait une œuvre, qui l’utilise de manière picturale, artistique, c’est lui. C’est ce que je trouve magique dans l’histoire de Fromanger.  

 

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Maria Sobral

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