Mardi 22 juin 2021
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Et si nous décryptions quelques blasons et armoiries d’Istanbul ?

Par Gisèle Durero-Köseoglu | Publié le 25/03/2021 à 03:45 | Mis à jour le 26/03/2021 à 07:13
Photo : Le logo d'Istanbul
Turquie blasons armoiries d’Istanbul 

Contrairement aux pays européens, la Turquie n’a pas pratiqué l’art de l’héraldique. Avant le XIXe siècle, les seuls emblèmes communs étaient ceux des étendards, les sceaux ou le fameux "Tugra", le monogramme propre à chaque sultan, décliné sur de nombreux parchemins.

Le premier souverain à faire réaliser ses armoiries fut Mahmud II et il les fit sculpter dans le bois de son trône de cérémonie.

 

blasons et armoiries Istanbul

Un peu plus tard, lors de la Guerre de Crimée en 1854, le sultan Abdülmecid fit alliance avec les Français, Anglais et Italiens contre les Russes. Suite à la défaite russe, les Français lui remirent la Légion d’Honneur et la reine Victoria le décora dans l’ordre de la Jarretière. Mais comme elle demandait au sultan ses armoiries personnelles pour les accrocher, conformément à la tradition, au mur de l’église Saint-Georges de Windsor, celui-ci répondit qu’il n’en avait pas fait confectionner…

Cela ne découragea pas la reine qui dépêcha sur-le-champ un spécialiste d’héraldique à Istanbul. Ce fut ainsi que naquirent les célèbres armoiries, inspirées de celles de Mahmut II. À l’exception du changement de signature, elles demeurèrent presque identiques jusqu’à la fin de l’Empire ottoman, la dernière version connue étant celle de 1882, sous le sultan Abdülhamid II, qui les fit  apposer sur tous les bâtiments officiels, où elle demeurèrent jusqu’à la fondation de la république.

blasons et armoiries Istanbul

 

Quelle est leur signification ? De haut en bas, le soleil figure le padichah éclairant l’empire, le croissant de lune soutenant le Tugra incarne l’Islam ; la coiffe enturbannée est celle d’Osman, fondateur de la dynastie ; le drapeau rouge orné de l’étoile et du croissant est celui de l’Empire ottoman, le vert, celui du califat. Sur les côtés, on remarque une Corne d’abondance évoquant la prospérité et un flambeau, métonymie du progrès ; le fût de canon et les lances représentent l’armée impériale, un pistolet ayant été ajouté en 1840 pour montrer la modernisation des militaires ; l’ancre désigne la marine ; la balance, la justice ; le livre, le Coran. Sous les armoiries sont pendues les décorations ottomanes les plus prestigieuses. Même si la plupart de ces emblèmes furent enlevés en novembre 1922 lorsque la monarchie fut abolie, on peut cependant en voir quelques exemplaires bien conservés, comme sur la porte d’entrée de Nuruosmaniye, au Grand Bazar ou au Musée de la Marine à Besiktas.

 

blasons et armoiries Istanbul

Après la proclamation de la république, c’est le drapeau rouge orné d’un croissant de lune et d’une étoile de couleur blanche, déjà utilisé auparavant, qui devint le symbole du pays. Atatürk ajouta sur l’oriflamme de son automobile un sceau présidentiel, toujours utilisé actuellement : il représente un soleil alternant huit rayons longs et huit rayons courts, entouré de seize étoiles symbolisant seize empires turcs de l’Histoire.

blasons et armoiries Istanbul

 

Quant à l’actuel logo d’Istanbul, dont on peut voir maints exemples dans la ville, il a été créé en 1969. Au centre, les triangles représentent les sept collines de la ville surmontées par les minarets des mosquées ; les deux remparts du bas, la rive européenne et la rive asiatique séparées par le Bosphore, les créneaux rappelant les forteresses de Rumélie et d’Anatolie ; la forme générale évoque une tulipe, fleur emblématique de la Turquie mais aussi symbole religieux, puisqu’en ottoman, le mot "lale" a une valeur numérique identique à celle du mot "Dieu".

 

blasons et armoiries Istanbul

Les curieux peuvent aussi découvrir à Istanbul des blasons datant du Moyen-âge. Par exemple, dans le jardin du patriarcat orthodoxe de Fener, on peut admirer, gravé dans la pierre, celui de Michel Paléologue, lorsqu’il reprit, en 1261, la ville aux Latins qui l’avaient conquise en 1204, lors de la quatrième croisade. Il est orné d’une croix tétragrammique, avec quatre lettres grecques "B" résumant la devise de la famille, soit "Basilèus Basiléon Basiléuon Basileuónton" signifiant "Roi de rois, régnant sur les rois".

blasons et armoiries Istanbul

 

Ce fut aussi cet empereur qui adopta l’aigle bicéphale comme effigie de l’empire byzantin restauré et l’on en trouve encore de multiples représentations à Istanbul, que ce soit dans des lieux illustres comme le Patriarcat ou l’Eglise Sainte-Marie de la Source, ou dans des églises plus modestes, qui édifiées au XIXe siècle, ont cependant reproduit cette prestigieuse allégorie. 

blasons et armoiries Istanbul

 

A Galata, au-dessus de l’unique porte subsistant dans les vestiges des murailles génoises, celle de Yanikkapi, se trouvent les armes de Gênes, composées de trois écus, avec saint Georges, patron de la cité italienne, accompagné des armoiries des familles De Meruda et Doria. Mais victimes de leurs succès, elles ont, à maintes reprises, été la proie de pillards tentant d’arracher le panneau de pierre si bien qu’en 2019, on les a emprisonnées sous une grille de fer !

 

blasons et armoiries Istanbul

Toujours à Galata, au coin de la rue Bankalar Caddesi et Eski Banker sokak, vous pourrez apercevoir, très haut sur la façade de l’Immeuble Saint-Pierre, les armoiries du comte de Saint-Priest, ambassadeur de France à Istanbul ; ce bâtiment, édifié en 1314 par les Génois puis propriété consulaire française restaurée par le comte au XVIIIe siècle, est aussi la maison natale d’André Chénier, comme l’atteste une plaque commémorative posée par le célèbre architecte Alexandre Vallaury. Il est actuellement en restauration pour abriter le Conservatoire de l’Université de Bahçesehir.

 

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Si, au fil de vos promenades dans Istanbul, vous y prêtez attention, vous pourrez encore découvrir bien d’autres emblèmes et vous livrer au plaisir de tenter de les décrypter !

 

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Gisèle Durero-Köseoglu

Gisèle Durero-Köseoglu

Native de Cannes, professeur de Lettres à Istanbul depuis trente ans, elle est l’auteur de plusieurs livres sur Istanbul et de romans historiques sur la Turquie médiévale.
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