Vendredi 23 avril 2021
Istanbul
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La neige à Istanbul, une histoire à rebondissements…

Par Gisèle Durero-Köseoglu | Publié le 16/02/2021 à 16:30 | Mis à jour le 17/02/2021 à 07:14
Photo : Istanbul en 1954
neige Istanbul histoire

Elle tombe depuis trois jours, la neige. Elle habille de poésie la ville d’Istanbul qu’elle ensevelit sous une cape blanche. Si l’on se penche sur l’Histoire, les récits de chutes de neige dans la Nouvelle Rome ressemblent à des épopées, les plus célèbres étant ceux de 763, 1621,1929, 1954, 1987 et 2004, qui rapportent des hivers jadis qualifiés de "terrifiques". Les chroniques byzantines nous apprennent qu’au Ve siècle, la ville connut trente hivers exceptionnels, en particulier sous le règne d’Arcadius, où le rivage gela sur une longue distance pendant vingt jours ; plus tard, en 763, la couche de glace sur les rives de la Corne d’Or et du Bosphore aurait atteint une épaisseur de trente centimètres ; les blocs venus de la Mer Noire s’accumulèrent de telle façon que les habitants purent traverser le Bosphore à pied d’Uskudar à Galata. Le même événement extraordinaire se reproduisit plusieurs fois au cours des siècles, surtout en 1621, où il neigea tant puis il fit si froid que les fontaines cessèrent de couler et que les habitants furent privés d’eau. Les bateaux approvisionnant la cité ne purent plus arriver, le prix des vivres flamba, la disette s’installa, entraînant des soulèvements populaires qui contribuèrent, entre autres motifs, à la déposition du sultan Osman le Jeune, considéré comme un souverain porte-malheur... 

 

En 1929, la neige dura deux mois. Elle commença dans la nuit du 29 janvier et comme la population, frigorifiée dans les maisons souvent dénuées de vitres, brûlait trop de bois dans les braséros pour tenter de se réchauffer, à Kurtuluş, alors nommé "Tatavla", un terrible incendie réduisit en cendres plus de deux cents habitations, jetant à la rue sous les bourrasques des hordes de pauvres hères dont plusieurs moururent de froid avant que les secours ne soient organisés. Un bateau à vapeur fit naufrage avec tous ses passagers, les maisons en bois des vieux quartiers s’effondrèrent sous le poids de la neige ; l’électricité fut coupée si bien que les fours ne fonctionnaient plus et que les boulangers ne parvinrent plus à subvenir aux besoins de la population ; il devint même impossible de creuser la terre pour enterrer les morts. A partir du 28 février, la Corne d’Or fut gelée puis, ce fut au tour du Bosphore, envahi par la glace venue de la Mer Noire. L’encre des encriers dans les écoles se solidifia, les poules dans les poulaillers moururent transies et les oiseaux tombaient des arbres, pétrifiés. Des loups et des sangliers affamés rôdaient aux abords de la ville. 

 

Neige Istanbul 1929
Istanbul en 1929

 

Neige Istanbul 1929
Istanbul en 1929

 

En février 1954, ce fut le Danube qui gela, les blocs de glace descendirent dans le Bosphore par la Mer Noire et tout le trafic maritime fut paralysé. De nombreuses photos montrent les Stambouliotes en train de marcher, voire de trinquer, sur cette banquise improvisée, à une distance éloignée du rivage. Certains parvinrent à passer d’Asie en Europe entre Poyrazkoy et Rumelikavak. La tempête sévit dans toute la Turquie, jusqu’à Bitlis, où il tomba cinq mètres de neige en une seule nuit.

 

Neige Istanbul 1954
Istanbul en 1954

 

En 1963, comme le lac de Terkos alimentant la ville avait gelé, les habitants n’eurent plus d’eau au robinet et on ne trouvait plus de combustible pour se chauffer ; deux reporters du journal Hurriyet, partis effectuer un reportage à Çatalca auprès d’un train immobilisé sur les rails, y moururent de froid.

Cette neige d’aujourd’hui rappelle à ceux qui vivent depuis longtemps à Istanbul, des souvenirs plus récents... Car entre 1984 et 2004, la ville connut d’exceptionnelles précipitations. En 1987, il neigea 97 jours de janvier à mars. La nuit du 4 mars, la température descendit jusqu’à moins 5 degrés, le téléphone et l’électricité disparurent, l’eau cessa de couler au robinet, il tomba entre 80 et 120 centimètres de neige. Et à partir du 6, toute la ville, où abondent les pentes témoignant de sa construction sur sept collines, fut immobilisée, les services de voirie de l’époque ne possédant pas encore de chasse-neige ou de camion à sel. Il s’ensuivit que les écoles demeurèrent fermées pendant trois semaines et que de nombreux Stambouliotes ne purent plus se rendre au travail. Dans les quartiers de Nişantaşı et de Teşvikiye, les voitures étaient enfouies sous une couche de neige si épaisse qu’on ne parvenait plus à deviner leur forme. Les plus heureux étaient les enfants qui faisaient de la luge et du ski dans les rues ou confectionnaient des bonhommes de neige en centre-ville. L’anecdote la plus inattendue fut l’irruption, près de la mosquée de Şişli, d’un loup affamé qui, ne parvenant plus à trouver de nourriture dans la forêt de Belgrade, était venu se fourvoyer chez les humains...
 

Istanbul en 1987
Istanbul en 1987

 

En 2004, la neige, une fois de plus, mit toute la ville à l’arrêt. De nombreux quartiers furent privés d’eau, d’électricité et de chauffage, plusieurs personnes grelottant dans leur voiture sur les routes de banlieue perdirent la vie…

 

Neige Istanbul 2004
Istanbul en 2004

 

Istanbul neige 2017
Istanbul en 2017

 

Mais depuis des années, la neige fait surtout le bonheur des élèves, puisque la préfecture d’Istanbul, pour ne pas les mettre en danger, procède systématiquement à la fermeture des écoles dès que les chutes sont annoncées. Quant aux pêcheurs du Bosphore, ils guettent la neige avec impatience ; les poissons, surpris par le froid inhabituel des eaux, remontant à la surface, il suffit d’un coup d’épuisette, dit-on, pour les attraper. Souhaitons que la neige de février 2021, démentant les prévisions de certains météorologistes, n’entre pas dans la légende et se contente de nous faire admirer quelques jours les sublimes paysages stambouliotes revêtus de blanc…

 

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Gisèle Durero-Köseoglu

Gisèle Durero-Köseoglu

Native de Cannes, professeur de Lettres à Istanbul depuis trente ans, elle est l’auteur de plusieurs livres sur Istanbul et de romans historiques sur la Turquie médiévale.
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