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ÉTUDE - En Turquie, le mariage précoce persiste

Par Lepetitjournal Istanbul | Publié le 29/01/2018 à 19:04 | Mis à jour le 30/01/2018 à 19:46
Photo : En 2012, une campagne de l'Unfpa contre le mariage des enfants en Turquie.
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Mariage d'enfants, abus sexuels, grossesses de mineures… Ces problèmes étroitement liés demeurent un fléau en Turquie. Les récents scandales pourraient n’être que "la partie émergée de l’iceberg"…

Mariées à 15, 16 ou 17 ans… Le "mariage précoce", selon les termes de l’UNICEF, persiste notamment chez les jeunes filles issues de "milieux difficiles" en Turquie. C’est ce que rapporte une enquête menée par le Centre de recherches sur les femmes, à l’université Gazi d’Ankara. L’étude a été menée auprès de 600 filles, dont 300 étaient enceintes. 

Ces mariages précoces ont des répercussions sur la vie sociale des jeunes filles. Avant le mariage, un quart des sondées ont répondu qu’elles n’avaient pas d’amis, contre 66% après une union. Celles-ci ont aussi peu de chances de continuer leur scolarité ou d’entamer une carrière : "Le mariage des enfants, qui est une violation des droits conformément aux accords internationaux et à de nombreuses lois internationales, prive les filles de leur éducation et les empêche d'entrer dans la vie professionnelle", dénonce le rapport.

Mariées à neuf ans ?

Parmi les sondées, beaucoup de filles s’estiment tout de même "heureuses" de leur mariage, considérant avoir obtenu un "statut" sous leur étiquette de "femme au foyer". Selon Selda Sivaşlıoğlu, qui a rédigé le rapport, certaines filles "choisissent le mariage" pour ne pas être un fardeau économique pour leur famille. Dans les familles turque traditionnelles, le versement de la dot aux parents de la mariée est toujours de rigueur et après leur union, les épouses sont sous la responsabilité financière de leur mari. 

Plus préoccupant encore, l’étude révèle que de nombreuses filles sont contraintes de se marier  pour "couvrir les abus sexuels", rapporte Cumhuriyet. C’est précisément ce que tenait à légaliser un projet de loi, finalement abandonné face au tollé qu’il avait suscité, en 2016 : il proposait de suspendre la condamnation d’une personne reconnue coupable d’agression sexuelle sur mineur, si l’agresseur épousait sa victime.

En Turquie, l’âge légal pour le mariage est fixé à 18 ans, et le tribunal peut autoriser une union dès 16 ans en cas de circonstances exceptionnelles. Mais malgré la loi, le mariage des enfants fait régulièrement débat dans le pays. Comme en début d’année, quand la direction turque des affaires religieuses (Diyanet) aurait affirmé, selon le quotidien Hürriyet, que l’âge minimum du mariage était de 9 ans pour les filles, et de 12 ans pour les garçons. Une déclaration depuis retirée du site face à la polémique qu’elle a déclenchée. 

Une épouse sur trois est mineure

Selon les données officiels, le nombre de mariages précoces a considérablement diminué ces dernières années : ils constituaient 8,3% des mariages en 2003, contre 4,7% aujourd’hui. Une évolution louable, sauf si l’on prend en considération les chiffres fournis par le Fonds des Nations-Unies, beaucoup moins réjouissants : une épouse sur trois aurait moins de 18 ans en Turquie. Une autre étude, réalisée par l’université Hacettepe d’Ankara, révèle qu’une femme turque sur quatre âgée de 15 à 49 ans s’est mariée mineure. L’écart entre les chiffres officiels et les résultats de ces enquêtes peut s’expliquer par le fait que l’Etat turc exclut de ses données les mariages religieux ou polygames, qui ne sont pas reconnus officiellement certes, mais qui existent. 

A propos des mariages religieux, une loi autorise les muftis provinciaux (responsables religieux) a célébrer les mariages civils, depuis novembre 2017. En d’autres termes, si le mariage civil est toujours le seul officiellement reconnu par l’Etat, il est désormais possible de célébrer une union religieuse et civile en même temps, sous l’autorité d’un mutfi. Cette loi a suscité une vague d’inquiétudes de la société civile sur les impacts que cela pourrait avoir sur le mariage des enfants, dans un pays où le taux de mariages précoces est l’un des plus élevés en Europe. Selon l’association Girls not brides, environ 15% de filles sont mariées avant l’âge de 18 ans. 

"Une partie émergée de l’iceberg seulement"

La situation des mariages précoces en Turquie est étroitement liée avec celle des grossesses de mineures. Un scandale a récemment éclaté à Istanbul, dans l’hôpital Kanuni Sultan Süleyman, à Küçükçekmece, où une centaine de grossesses précoces ont été illégalement dissimulées aux autorités, de janvier à mai 2017. Dans la foulée, le ministère de la Santé a rappelé que tous les cas de grossesses de moins de 15 ans devaient être signalés à la police et aux services sociaux. Mais n’a fait aucune déclaration explicite concernant le signalement ou non des grossesses d’adolescentes âgées de 16 à 18 ans, mariées, qui ne se seraient jamais plaintes de violences conjugales auprès des services sociaux. 

Pour Canan Güllü, présidente de la Fédération turque des associations des femmes (TKDF), ce scandale ne serait que la "partie émergée de l’iceberg". En d’autres termes, des cas similaires existeraient ailleurs en Turquie. Et selon elle, cette préoccupation concerne tout particulièrement les réfugiées syriennes. En 2014, la Turquie accueillait 600.000 orphelins syriens : sans parents, parfois livrés à eux-mêmes, ils sont les plus vulnérables face aux abus sexuels. Parmi les 115 adolescentes enceintes non déclarées par l’hôpital de Küçükçekmece, 39 étaient réfugiées syriennes. "Nous menons actuellement des recherches approfondies sur les camps où séjournent les réfugiés syriens, en examinant la situation des enfants et des femmes dans ces camps. Le rapport que nous préparerons exposera de nombreux incidents d'abus sexuels contre les réfugiés ", a expliqué Canan Güllü, cité par Hürriyet Daily News.

Une enquête de l'agence des Nations unies pour les réfugiés, menée en 2014, rapporte que l’âge moyen du mariage des réfugiées syriennes en Turquie se situe entre 13 et 20 ans. De nombreux parents interrogés ont répondu que s’ils avaient suffisamment d’argent, ils n’auraient pas fait ce choix : celui de marier leur fille à 17, 16 ou 15 ans… 

Istanbul (http://lepetitjournal.com/istanbul) mardi 30 janvier 2018

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