Édition internationale

Bilan de mandat d’Hélène Degryse : « l’AFE n’est plus une instance consultative »

Sessions renforcées, nouvelles méthodes de travail, avancées concrètes pour les Français de l’étranger… Après quatre ans et demi de mandat, la présidente de l’Assemblée des Français de l’étranger revient sur la transformation de l’institution, ses résultats et les défis démocratiques à relever. Entretien.

Hélène Degryse, présidente de l'AFEHélène Degryse, présidente de l'AFE
Écrit par Capucine Canonne
Publié le 16 avril 2026, mis à jour le 20 avril 2026

 

Sur Linkedin, après la 44ème session de l’AFE, vous avez évoqué une Assemblée « plus structurée, plus audacieuse, plus consciente de sa légitimité ». Concrètement, quels changements institutionnels ou politiques illustrent le mieux cette transformation depuis 2021 ?

Depuis 2021, j’ai voulu que l’Assemblée des Français de l’étranger passe d’un rôle perçu et conçu comme consultatif à une assemblée pleinement actrice. Cela s’est traduit très concrètement. D’abord, par des sessions plus structurées, des prises de parole organisées, avec des séquences ouvertes sur les grands enjeux ; qu’il s’agisse de tables rondes, d’interventions de haut niveau comme celle du premier président de la Cour des comptes ou du Haut-commissaire au Plan. L’AFE n’est pas une chambre isolée, elle est connectée au réel. Ensuite, j’ai tenu à ce que notre assemblée existe aussi entre les sessions. J’ai notamment pris part à des webinaires, par exemple sur les certificats de vie ou l’identité numérique, pour rester utiles et présents toute l’année auprès des Français de l’étranger.

 

L’AFE est aujourd’hui plus consciente de sa légitimité. Elle ose davantage porter des propositions, interpeller. 

 

Mais le changement le plus structurant est sans doute institutionnel : nous avons amélioré la relation entre les élus et l’administration avec la mise en place d’une charte. Ce n’est pas un document de plus, c’est un outil concret qui clarifie les rôles, fluidifie les échanges et permet une meilleure prise en compte des réalités du terrain, notamment sur des sujets aussi sensibles que la sécurité. Enfin, il y a une évolution plus profonde : l’AFE est aujourd’hui plus consciente de sa légitimité. Elle ose davantage porter des propositions, interpeller, et prendre toute sa place dans le débat public.


 

 

Helene Degryse AFE

 

 

 

Parmi les nombreux chantiers menés (protection sociale, services consulaires, accès aux droits)  quelles sont, selon vous, les trois avancées les plus concrètes pour les Français de l’étranger ?

Les grandes entreprises parlent parfois des « 3 S » lorsqu’elles expatrient leurs salariés : la scolarité, la sécurité et la santé.Finalement, c’est aussi autour de ces trois priorités que nous avons structuré une grande partie de notre action. Sur la santé et la scolarité, les Assises de la protection sociale ont marqué une avancée majeure. Elles ont permis, pour la première fois, de poser un diagnostic clair et partagé, et surtout de formuler des propositions concrètes sur les bourses scolaires, les aides sociales et la Caisse des Français de l’étranger. C’est un socle structurant pour les années à venir.

Sur la sécurité, qui reste une attente forte de nos compatriotes, nous avons renforcé le lien entre les élus, l’administration et les postes diplomatiques. La mise en place d’une charte a permis de structurer ces relations, d’améliorer la circulation de l’information et de mieux prendre en compte les réalités du terrain. Cela renforce notre capacité collective à anticiper, alerter et protéger. La commission de la sécurité finalise d’ailleurs un guide complet en relation avec le centre de crise.


 

Quelles propositions d’avenir pour la protection sociale des Français de l’étranger?


 

Sur la participation démocratique et l’accès aux services, le travail sur le vote par internet a été déterminant. Nous avons sécurisé cet outil et obtenu une avancée importante avec l’intégration de l’identité numérique certifiée, facilitant concrètement la participation des Français de l’étranger.

Enfin, sur l’accès aux droits, un travail de fond a été mené pour simplifier les démarches et faire remonter les blocages du terrain. Cela s’est traduit par des avancées concrètes, comme l’expérimentation du renouvellement dématérialisé des passeports, désormais étendue à plusieurs pays, ainsi que par une amélioration des délais et de la prise de rendez-vous dans de nombreux consulats. Cette expérimentation n’allait pas de soi et a pu susciter des réticences chez certains élus, qui s’interrogeaient sur ses conséquences pour les services de proximité. Mais nous avons tenu le cap, car il s’agit d’une évolution attendue, qui simplifie concrètement la vie de nos compatriotes.

Pour finir un gros travail a été fait sur les formulaires Cerfa, pour les adapter aux réalités concrètes des Françaises et Français de l’étranger. Ce travail concret a mené à la modification de 20 formulaires ! Rien n’est parfait, mais sur ces sujets essentiels, nous avons veillé à transformer des difficultés concrètes en réponses utiles.

 

 

Visite à Nantes avec des Conseillers des Français de l'étranger et le ministre Laurent Saint Martin
Visite à Nantes avec des Conseillers des Français de l'étranger et le ministre Laurent Saint Martin en Mars 2025

 

 

Vous évoquez des « chaises souvent vides » et parfois un manque d’engagement de certains élus. Qu’est-ce que cela dit plus largement du fonctionnement démocratique de l’AFE ?

C’est un sujet que j’assume pleinement d’aborder. Une assemblée ne tient que par l’engagement de ses membres. Lorsque des élus sont absents ou peu investis, cela affaiblit mécaniquement la portée de nos travaux et la crédibilité de notre institution.Cela vaut pour tous, et en particulier pour les fonctions de responsabilité. Il m’est arrivé, très régulièrement, de devoir assurer seule la tenue de nos travaux en raison d’absences de dernière minute de vice-présidents, dont le rôle est pourtant précisément de garantir la continuité de la présidence.

 

Lorsqu’on choisit de porter un mandat, il faut l’exercer pleinement. À défaut, cela pose une question d’éthique et de déontologie.

 

Nous avons également connu des situations plus préoccupantes. Lors d’un dépouillement du bureau de vote électronique, j’étais la seule élue présente. Sans cela, le dépouillement n’aurait pas pu avoir lieu. Ce type de situation n’est pas acceptable dans une démocratie. Être élu, ce n’est pas un titre, c’est une responsabilité. Et à l’étranger, cette responsabilité est exigeante. Lorsqu’on choisit de porter un mandat, il faut l’exercer pleinement. À défaut, cela pose une question d’éthique et de déontologie. C’est aussi aux groupes de veiller à cette exigence collective, car elle conditionne la crédibilité de l’ensemble de notre assemblée. Mais je veux aussi dire l’inverse : cette exigence met en lumière celles et ceux qui s’engagent réellement. Et ils sont nombreux. Ce sont eux qui font tenir l’AFE et faire avancer concrètement les choses pour les Français de l’étranger.

 

 

39ème session AFE en octobre 2023
Hélène Degryse à la 39ème session AFE en octobre 2023 

 

 

Vous êtes présidente de l’AFE depuis 4 ans et demi. Avez-vous un moment particulier / une situation qui vous a particulièrement marquée et qui a pu influencer votre leadership ?

Oui. Il y a eu un moment très clair. Lors de ma deuxième session, un élu m’a interpellée en m’appelant « Monsieur le Président ». Je n’ai pas laissé passer. Et j’ai compris à cet instant que mon leadership devrait être intransigeant sur ces sujets. Parce que derrière ce type de propos, il y a une réalité plus profonde : celle des comportements sexistes, des silences, et parfois des dérives que l’on tolère trop longtemps.

 

J’ai également effectué un signalement concernant des faits présumés d’agressions sexuelles par un élu. À chaque fois, j’ai fait le même choix : ne pas détourner le regard.

 

J’ai donc fait des choix clairs. Nous avons mis en place une cellule de règlement des conflits. J’ai encouragé des travaux spécifiques en commission sur ces questions. Et lorsque cela a été nécessaire, j’ai pris des décisions fortes. Je pense notamment à une soirée institutionnelle que j’ai décidé de boycotter en raison de la présence d’un jury comprenant une personnalité mise en cause pour des faits graves. La soirée a été annulée et le jury revu. Plus récemment, j’ai également effectué un signalement au titre de l’article 40 du code de procédure pénale, à la suite d’éléments très préoccupants portés à ma connaissance concernant des faits présumés d’agressions sexuelles par un élu. À chaque fois, j’ai fait le même choix : ne pas détourner le regard. Mon leadership s’est construit autour de cette exigence. Tenir le cadre, protéger, et agir, même lorsque c’est inconfortable.

 

 

44eme session de l'AFE
Ouverture de la 44eme session de l'AFE en mars 2026

 

 

Des tensions internes sont parfois ressenties lors des sessions d’AFE. Comment les gérer pour préserver l’institution ? 

Les tensions existent, comme dans toute assemblée vivante, et c’est normal. Nous sommes des élus bénévoles, mais nous menons un véritable travail à l’AFE. Cela crée une exigence particulière : celle d’être à la fois engagés, disponibles et réactifs, ce qui n’est pas toujours simple dans ce cadre. Il arrive que certains travaux prennent du retard, que des contributions n’arrivent pas dans les délais. Cela peut freiner l’action collective. Dans ces cas-là, il faut savoir s’adapter, déléguer, et avancer malgré tout.

La clé, c’est de ne jamais perdre de vue l’essentiel : nous ne sommes pas là pour nous-mêmes, mais pour les Français que nous représentons. Ils n’attendent pas de nous des postures, ils attendent des résultats. Mon rôle, en tant que présidente, est de tenir le cadre. Garantir que chacun puisse s’exprimer, mais aussi que l’institution avance. J’ai parfois fait office de paratonnerre, et je l’assume. Parfois, cela suppose de trancher, parfois de temporiser. Mais toujours avec une ligne claire : préserver l’AFE et la faire avancer. De nombreux liens humains se sont également créés et ceux-ci dépassent et bien heureusement les clivages politiques.


 

AFE en mars 2026, dernière session de mandat
AFE en mars 2026, dernière session de mandat 

 

 

Votre mandat est notamment marqué par votre volonté d’ouvrir davantage l’AFE vers le Sénat, l’Assemblée nationale ou encore le CESE. Aujourd’hui, diriez-vous que l’AFE est réellement mieux écoutée par l’État, ou reste-t-elle encore marginale dans la décision publique ?

Oui, l’AFE est aujourd’hui mieux écoutée qu’en 2021. C’est indéniable. Dès le début de mon mandat, j’ai engagé un travail de fond pour renforcer ses liens avec le Sénat, l’Assemblée nationale et le CESE, afin que notre assemblée soit davantage reconnue et identifiée comme un interlocuteur légitime.

 

Nous sommes des élus de terrain, porteurs d’une expertise précieuse, que l’État a tout intérêt à mieux intégrer.

 

Il y a eu des avancées concrètes : des relations plus régulières avec le Parlement, une meilleure reconnaissance de notre rôle, et des consultations réelles, comme celles menées dans le cadre des Assises de la protection sociale. Pour autant, nous ne sommes pas encore à la place que nous devrions occuper. L’AFE reste encore trop méconnue, y compris au sein de certaines sphères de décision. Il persiste un réflexe centralisateur, où l’on consulte encore trop tard, ou de manière ponctuelle. L’enjeu des prochaines années est clair : franchir un cap. Passer d’une écoute ponctuelle à une association systématique aux décisions qui concernent les Français de l’étranger. Parce que nous ne sommes pas seulement une instance consultative. Nous sommes des élus de terrain, porteurs d’une expertise précieuse, que l’État a tout intérêt à mieux intégrer.

 

 

Nous avons renforcé le lien avec le Centre de crise et de soutien.

 

 

AFE

 


 

Les presque 5 années de mandat ont été ponctuées de crises internationales (pandémie, tensions géopolitiques, conflits). Dans ces moments, quel a été le rôle des Conseillers des Français de l’étranger ? 

Dans les crises, les conseillers des Français de l’étranger sont des points d’ancrage. Ils informent, accompagnent, alertent. Ils font remonter des situations concrètes, souvent invisibles depuis Paris. Pendant la pandémie comme dans les crises géopolitiques récentes, ils ont été au contact direct de nos compatriotes. C’est dans ces moments que leur rôle prend tout son sens : une présence de terrain, humaine et réactive.

 

j’ai accompagné la commission de la sécurité alors que le Centre de crise était pleinement mobilisé lorsque la guerre en Iran venait de débuter

Nous avons aussi renforcé le lien avec le Centre de crise et de soutien. L’arrivée de Philippe Lalliot, que j’avais connu lorsqu’il était ambassadeur de France aux Pays-Bas, a permis de structurer davantage nos échanges. La commission de la sécurité auditionne régulièrement ses équipes à chaque session, ce qui permet un dialogue direct et opérationnel. J’ai également tenu à créer des temps d’échange plus approfondis, notamment une audition du directeur Lalliot à huis clos, pour permettre une circulation d’information adaptée à des contextes sensibles réservée aux élus AFE.  Lors de la dernière session, j’ai accompagné la commission de la sécurité alors que le Centre de crise était pleinement mobilisé lorsque la guerre en Iran venait de débuter. Cet accès direct, dans des moments critiques, nous permet d’être plus utiles, plus réactifs, et de mieux répondre aux besoins de nos compatriotes lorsqu’ils en ont le plus besoin.

 

 

Avez-vous un message particulier à adresser au futur président de l’AFE ? 

Je lui dirais deux choses. D’abord, de veiller à préserver l’indépendance de l’AFE. Notre assemblée ne doit pas être instrumentalisée, ni par des logiques de groupes, de partis politiques ou d’écuries sénatoriales, ni par des agendas extérieurs. Sa force, c’est sa liberté de ton et sa capacité à porter la voix des Français de l’étranger, dans toute leur diversité.

 

L’AFE n’est pas une chambre politique comme les autres : elle est profondément ancrée dans le terrain

 

Ensuite, de garder les pieds sur terre. L’AFE n’est pas une chambre politique comme les autres : elle est profondément ancrée dans le terrain, dans des réalités concrètes, souvent complexes, parfois fragiles. C’est d’ailleurs dans cet esprit que je souhaite poursuivre mon engagement aux Pays-Bas, un pays du compromis, où j’ai construit mon mandat. Je me présente aux élections de mai 2026 avec une liste indépendante, fidèle à cette ligne, intitulée « Les pieds sur terre aux Pays-Bas ». Parce que, plus que jamais, je crois à une représentation utile, ancrée, et vraiment indépendante de tout parti ou écurie sénatoriale.

 

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