La génération Z veut choisir son travail, sa vie et parfois son pays. Mais entre quête de sens, précarité économique et contradictions écologiques, la liberté a ses limites. Comment transformer cette aspiration à l'autonomie en un projet durable et prendre le relais des générations précédentes ?


La liberté est sans doute le maître-mot de la génération Z. Un travail qui ait du sens, un monde plus juste, la possibilité de vivre où l’on veut : ces aspirations ne relèvent pas du simple vernis.
Elles orientent ses choix. Reste qu’on ne règle pas son loyer avec des convictions. Revenus, logement, protection sociale : les contraintes matérielles demeurent. Alors comment incarner sa liberté ou se prémunir contre un modèle dont elle perçoit lucidement les limites?
C’est un peu des deux car cette génération n’a rien d’un bloc monolithique. Un étudiant bordelais, une développeuse installée dans le sud de l’Italie où un jeune diplômé montréalais n'a ni les mêmes ressources, ni le même passeport, ni la même marge d’erreur.
Les facteurs géographiques, la formation ou le milieu métier, voire le genre, influencent grandement la marge de manœuvre.
Une liberté, incontournable ?
Le philosophe et historien Marcel Gauchet éclaire cette tension. Selon lui, les jeunes d’aujourd’hui grandissent sous une injonction paradoxale : soyez autonomes.
Autrefois, l’autonomie était l’aboutissement d’une éducation. Elle devient un point de départ exigé d’emblée. Un paradoxe qui reviendrait à ordonner la spontanéité. Il rattache cette exigence à l’« enfant du désir », que les parents, tiraillés entre le souci de le protéger et la crainte d’entraver sa personnalité, élèvent entre sollicitude et retrait de l’autorité.
Le jeune est sommé de s’inventer, tout en demeurant plus longtemps dépendant des siens. Alors advient le choc percutant, ce jeune, reconnu dans sa singularité dans sa famille, découvre à l’école, puis au travail, l’impersonnalité des règles.
Cette analyse, il faut le préciser, porte sur des sociétés occidentales, françaises au premier chef. Ici encore, on se gardera de l’universaliser. Une fois jeune adulte, les sirènes de l’entrepreneuriat semblent réconcilier le besoin d’être unique, de participer au monde et la liberté…
Entreprendre pour être libre ?
Le paradoxe tient de l’impératif : être libre, singulier, novateur, alors que la société érige précisément ces qualités en normes auxquelles se conformer. Les injonctions générationnelles sont différentes, mais leur poids ne s’allège pas.

Choisir ses projets, ses clients, parfois son lieu de vie à l’international. La promesse séduit. Certains peuvent et osent l’entreprenariat et l’international. La promesse a son envers : revenus irréguliers, solitude, charge mentale, précarité. Que faire quand une mission rentable heurte les valeurs ou quand le rêve entrepreneurial dévore le temps des proches ?
La liberté devient alors une suite d’arbitrages. On peut même se demander si l’entrepreneuriat, loin d’affranchir de l’injonction paradoxale, ne la prolonge pas. Chacun y porte seul l’entière responsabilité de sa réussite, comme de son échec. Avec en contrepoint, le fameux « si tu veux, tu peux », qui en est le corollaire : une promesse méritocratique qui fait de chaque échec une défaillance personnelle.
En effet, quid de la justice sociale ou de l’écologie quand on vit dans un pays où l’on profite au maximum, sans laisser de traces autre que des cafés « third wave », l’augmentation des loyers par la gentrification (Lisbonne, un exemple frappant) ou des bulles de nomades digitaux qui ne parlent pas la langue locale, de Bali à la Colombie, en passant par le Vietnam.
Vivre partout, appartenir à quoi ?
Le nomadisme numérique prolonge ce rêve à l’échelle du globe. Mais accessible à qui ? Le travail à distance suppose des compétences, des ressources, un passeport ouvrant des portes et un statut permettant de séjourner. On vit un entre-soi générationnel et international.
Il convient de distinguer le nomade numérique de l’expatrié, de l’étudiant en mobilité et de la personne migrante contrainte : ces situations n’ont presque rien en commun, sinon un vocabulaire.
L’écologie, valeur affichée par beaucoup de jeunes, se heurte aussi à la mobilité : comment défendre la sobriété en multipliant les vols et les séjours courts ? Quelle responsabilité envers des territoires d’accueil où l’arrivée de télétravailleurs aisés peut tendre le marché du logement ? Il ne s’agit pas de condamner la mobilité, mais d’en interroger les modalités.
Voyager n’est pas forcément rencontrer
Reste une illusion tenace. Celle d’une ouverture culturelle proportionnelle au nombre de pays visités. On peut vivre des années à l’étranger dans une bulle internationale, entre pairs, sans jamais fréquenter la société d’accueil. Monter une start-up florissante mais ne pas être pour autant ancré localement. Cela pourrait-il s’apparenter à un néo-colonialisme ? La question se pose.
Vivre à l’étranger ne produit pas automatiquement de l’ouverture. Elle ouvre à une possibilité d’apprentissage dont les effets dépendent de l’engagement, de la maîtrise de la langue locale, des liens noués, du travail partagé. Mais avant tout cela dépend de la capacité à remettre en question ses propres évidences, à vivre l’interculturel sur le terrain.

Cette rencontre de l’altérité, quand elle a lieu, montre que les manières de communiquer, de négocier ou de concevoir l’autorité ne sont pas universelles. Elle ne rend pas pour autant les jeunes expatriés plus ouverts que les autres.
Une alternative : diriger, transformer, créer autrement
Incarner la relève suppose-t-il de vouloir diriger ? Pas nécessairement. On peut vouloir contribuer à la transition écologique, défendre l’inclusion ou améliorer les conditions de travail sans aspirer au sommet de la hiérarchie. Les jeunes refusent-ils les responsabilités, ou certaines manières de les exercer, faites de disponibilité permanente et de pression ?
Trois voies se dessinent : diriger, transformer de l’intérieur, créer autrement et parfois ailleurs, par l’entreprise, la coopérative ou l’association. Elles ne s’excluent pas, mais dépassent une vision du relais réduite aux postes de direction.
Les attentes, de part et d’autre, se répondent. Les organisations réclament fiabilité, engagement et capacité à assumer ses choix. Les jeunes attendent reconnaissance, autonomie et cohérence entre les discours et les pratiques. La transmission ne se fait pas sans heurts, les mutations sont multiples, surtout dans un monde où le temps long est un luxe rare.
Gen Z, que reste-t-il au retour ?
Qu’advient-il alors des aspirations initiales qui ont nourri le projet entrepreneurial ou le désir d’international ? La question se pose avec acuité, Que faire de ce qu’on a appris ailleurs ? Les entreprises et les institutions reconnaissent-elles les compétences interculturelles acquises à l’étranger ?
Et si on a entrepris à l’international, le retour à un cadre moins fluide peut paraître mortifère. La mobilité ne devient une ressource que lorsqu’elle est analysée, assimilée, puis mobilisée dans un projet concret où on peut revenir au sens. Après l’ivresse et les revers de l’international, passer d’un parcours très individuel à un projet collectif, sans renoncer à ce que l’on est, reste un défi.
Prendre le relais n’a pas forcément à être une course
La génération Z n’a pas à prouver qu’elle vaut mieux que celles qui l’ont précédée. Elle va prendre sa place, unique comme elle aime à la qualifier. Elle aura à transformer ses aspirations en réalisations durables pour faire société.
Mais le relais ne se transmet pas à sens unique : il suppose que les jeunes assument des responsabilités parfois inconfortables et que ceux qui détiennent aujourd’hui les leviers acceptent de transmettre, d’écouter.
Reste à savoir si nos organisations sont prêtes à leur confier une part du pilotage. Le cheminement pourra être inconfortable, pour les uns comme pour les autres, mais il s’agit d’une co-construction économique et sociale.
Faire place à une génération n’a rien de spectaculaire. Cela tient à la vision en haut lieu, à la culture d’une entreprise, bien sûr, mais plus souvent encore au détail : une réunion où l’on écoute vraiment, un projet confié pour de bon, une erreur que l’on tolère et dont on discute sans y chercher un coupable.
C’est un travail à deux voix, où chacun apprend de l’autre. Les équipes qui vivent concrètement la diversité, mélant les âges, les parcours et les origines n’y gagnent pas seulement en équité : elles y gagnent en puissance.






























