Près de trois jeunes Espagnols sur dix exercent un métier sans aucun rapport avec leurs études, un niveau inédit en Europe. De quoi questionner l’horizon professionnel d’une génération pourtant plus diplômée que jamais.


L’Espagne détient un record dont elle se passerait bien. Selon les dernières données d’Eurostat (2024), 28,9 % des Espagnols de moins de 34 ans occupent un emploi sans aucun rapport avec leurs études. Le niveau le plus élevé de l’Union européenne. La moyenne européenne se situe à 20,4 %. En Allemagne, elle tombe à 8,5 %. L’écart dit beaucoup.
Au-delà du chiffre brut, c’est un paradoxe générationnel qui affleure : jamais les jeunes Espagnols n’ont été aussi diplômés, et pourtant rarement l’adéquation entre leur formation et leur emploi n’a semblé aussi fragile.
Travailler sous son niveau : la réalité d’un tiers des jeunes Espagnols
Plus frappant encore : 36 % des moins de 30 ans sont surqualifiés pour leur poste. Autrement dit, plus d’un jeune Espagnol sur trois travaille en dessous de son niveau de diplôme.
Le phénomène traverse tous les niveaux de formation. Parmi les diplômés de l’enseignement supérieur, 19,1 % exercent dans un domaine totalement étranger à leurs études. Là encore, le taux le plus élevé de l’UE pour cette catégorie. Chez les titulaires du seul baccalauréat, la proportion grimpe à 44 %. Elle atteint 35,6 % pour les diplômés de formation professionnelle.
Dans ce paysage, le modèle allemand de formation duale, régulièrement cité comme référence pour son articulation entre école et entreprise, paraît encore lointain.
Les jeunes en Espagne retardent leur émancipation jusqu'à l'âge de 30 ans
Une génération formée… mais tardivement insérée
Autre particularité espagnole : la faible articulation entre études et emploi. En 2024, seuls 16 % des 15-29 ans travaillent tout en poursuivant leur formation, contre 25,4 % en moyenne dans l’Union européenne. L’écart se creuse nettement avec certains pays du nord du continent : 74,3 % aux Pays-Bas, 45,8 % en Allemagne.
En Espagne, près de huit jeunes sur dix restent totalement en dehors du marché du travail pendant leurs études. Une situation qui retarde l’entrée dans la vie active, limite l’accumulation d’expérience et, à terme, peut peser sur l’employabilité comme sur les trajectoires salariales.
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Pourquoi les jeunes Espagnols quittent leur travail en moins d’un an
L’instabilité ne s’arrête pas à l’embauche. Selon l’étude Claves laborales de la generación Z publiée par Randstad, 41 % des 18-28 ans quittent leur emploi avant d’avoir atteint un an d’ancienneté. Une proportion nettement supérieure à celle observée chez leurs aînés.
Les motifs avancés sont d’abord économiques : 40 % citent le niveau de salaire comme principale raison de départ. Vient ensuite le manque de flexibilité (13 %), loin derrière mais significatif dans un contexte où l’équilibre entre vie professionnelle et personnelle est devenu central.
Seuls 11 % déclarent envisager de rester durablement dans la même entreprise.
La comparaison générationnelle éclaire le basculement :
- Génération Z : 41 % quittent avant un an
- Millennials : 29 %
- Génération X : 23 %
- Baby-boomers : 11 %
Moins d’attachement à l’entreprise, plus d’exigence sur les conditions, moindre tolérance aux débuts difficiles : au-delà des chiffres, c’est un rapport au travail qui se redessine.
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Surqualification, chômage et précarité : le cercle vicieux
En 2024, l’Espagne figure aussi parmi les pays européens où le chômage et la surqualification des moins de 35 ans sont les plus élevés, juste derrière la Grèce. Une position peu enviable qui nourrit un diagnostic récurrent : le décalage persistant entre le système éducatif et les besoins réels du tissu productif.
À ce désajustement s’ajoute un contexte moins favorable pour les débuts de carrière. Les offres destinées aux profils disposant de zéro à deux ans d’expérience ont reculé de 29 % depuis 2024, sur fond d’automatisation croissante et de diffusion de l’intelligence artificielle.
Les postes d’entrée de carrière — souvent première marche pour les jeunes diplômés — sont ainsi parmi les premiers exposés. Moins d’opportunités à l’entrée, davantage de concurrence, et un risque accru de déclassement : l’équation se complique pour une génération déjà confrontée à un marché du travail fragmenté.
Eurostat souligne également une brèche de genre persistante : Les femmes sont plus nombreuses dans l’enseignement supérieur, mais affichent des taux d’emploi inférieurs à ceux des hommes lorsqu’elles ne sont plus étudiantes. Chez les 25-29 ans, la proportion de femmes hors du marché du travail est plus du double de celle des hommes.
La promesse éducative en question
Plus diplômée que jamais, la jeunesse espagnole progresse pourtant sur un sol mouvant : un marché du travail fragmenté, un décalage persistant entre formation et emploi, une entrée tardive dans la vie active et une instabilité contractuelle élevée. Le malaise n’a rien d’un accident conjoncturel ; il révèle une faille structurelle.
Les remèdes sont connus depuis longtemps : consolider la formation duale, affiner l’orientation, renforcer les passerelles entre universités, centres de formation professionnelle et entreprises. Mais à mesure que le diplôme cesse d’être un bouclier, c’est toute la promesse méritocratique qui vacille.
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