Comment vit-on au Sri Lanka en 2022 ?

Par lepetitjournal.com Bombay | Publié le 26/09/2022 à 17:25 | Mis à jour le 27/09/2022 à 08:01
Le centre ville de Colombo au Sri Lanka

Depuis le début de l’année 2022, le Sri Lanka subit une crise économique qui intervient après deux années difficiles dues à la pandémie de Covid-19. En juillet 2022, les manifestants qui réclamaient le départ du président Gotabaya Rajapaksa ont eu gain de cause, celui-ci ainsi que les membres de sa famille présents au gouvernement ont démissionné. Un nouveau président a été élu et le Fonds Monétaire International a repris les négociations avec le Sri Lanka. Une aide financière du FMI pour aider le pays à sortir de la crise est en cours de finalisation. 

 

Comment vit-on en septembre 2022 au Sri Lanka ? 

 

C’est la question que nous avons posée à des Sri Lankais d’horizons divers, mais aussi à des Français expatriés ou installés à long terme dans le pays.

 

La crise économique que vit le Sri Lanka en 2022

K. Amirthalingam, professeur senior attaché au département économique de l’université de Colombo, résume la situation au Sri Lanka : “le pays est entré pour la première fois de son histoire dans une période de stagflation avec une inflation galopante, plus de 60 % en septembre (l’inflation sur les produits alimentaires atteint 80 %), un pouvoir d’achat en baisse, un taux de chômage en hausse et une croissance négative qui devrait atteindre - 8 % pour l’année 2022, un triste record.

Le Sri Lanka vit aussi une période d’instabilité politique qui risque de se prolonger jusqu’aux prochaines élections qui ont lieu dans 2 ans. 

 

Selon toutes les personnes interrogées, les conditions de vie se sont toutefois améliorées depuis la fin du mois de juillet : le gouvernement a mis en place un système de quotas par personne avec un QR code pour l’approvisionnement en carburant, les coupures d’électricité sont moins fréquentes et moins longues et l’approvisionnement en gaz pour la cuisine est de nouveau possible. 

 

Mais, souligne le professeur Amirthalingam, les couches les plus pauvres de la société souffrent beaucoup et n’ont aucun soutien de la part du gouvernement. Les couches moyennes commencent à sentir les effets de l’inflation car les salaires, sauf cas exceptionnels, n’ont pas été augmentés en conséquence. De plus, à la demande du Fonds Monétaire International, le gouvernement a relevé le taux de la TVA afin d’augmenter ses recettes, ce qui est un poids supplémentaire pour les entreprises et les ménages. 

 

Il explique que les raisons de la crise économique sont structurelles. Le Sri Lanka est parmi les pays dans le monde dont les recettes du gouvernement représentent une des parts les plus faibles du PIB du pays (ndlr : seulement 7,7 % alors qu’en France les recettes publiques représentent environ 50 % du PIB du pays depuis plus de 25 ans, source budget.gouv.fr). Le pays compte aussi de nombreuses entreprises publiques qui sont en déficit comme la compagnie aérienne Sri Lankan Airways ou la société pétrolière Ceylon Oil Corporation. De plus, la corruption au sein du gouvernement et des entreprises publiques est un réel souci. 

On peut aussi rappeler que le Sri Lanka est une île et importe un grand nombre de produits.

 

Carte géographique du Sri Lanka

 

La vie au quotidien des Sri Lankais est de plus en plus difficile

Toutes les personnes interrogées sont unanimes sur les difficultés quotidiennes liées à l’augmentation rapide des prix des denrées alimentaires et des produits de première nécessité. Elles ont aussi confirmé que le rationnement de carburant mis en place par le gouvernement leur permettait de s’approvisionner plus facilement et sans attendre trop longtemps devant les stations service. 

 

Comme l’a mentionné le professeur Amirthalingam, la crise n’est pas vécue de la même manière par toutes les couches de la société. Selon un psychiatre exerçant à Jaffna dans le nord est de l’île, les populations vivant dans cette région qui ont malheureusement vécu la guerre civile pendant de longues années ont une longue expérience de la “survie” en cas de crise. Les habitants du nord-est sont, d’après lui, plus informés et savent mieux se préparer à une pénurie.

 

Il indique cependant, que depuis le début de la crise, le taux de suicide a augmenté et la violence domestique aussi et affirme que la période du Covid a transformé les Sri Lankais qui sont aujourd’hui plus individualistes et plus centrés sur le bien-être de leur famille qu’avant. 

 

Une rue de Colombo capitale du Sri Lanka

 

Au Sri Lanka, les familles les moins aisées sont les plus affectées

Voici les témoignages de deux femmes sri lankaises vivant dans des villages non loin de la capitale et dont le quotidien est devenu de plus en plus difficile.

 

Dans notre famille de 4 personnes, seuls le père et moi, la fille de 17 ans, travaillons. Mon père est pêcheur et je travaille dans une entreprise du secteur privé le jour tout en continuant mes études le soir. Mais, en raison de la pénurie de carburant, les pêcheurs n’ont pas pu exercer leur activité pendant environ 4 mois et la situation est toujours difficile pour les pêcheurs, les agriculteurs et les chauffeurs parce que le carburant est rationné. Les prix de la nourriture, des médicaments et d'autres articles essentiels ont augmenté, par exemple, début septembre, 1kg de poulet coûtait 1500 roupies sri lankaises soit plus de 300 roupies indiennes (en Inde le prix moyen d’1kg de poulet est entre 150 et 200 roupies indiennes), 1 œuf 50 roupies sri lankaises soit environ 11 roupies indiennes (en Inde, 1 œuf coûte moins d’1 roupie indienne). Il y a de longues files d'attente pour l’huile de cuisine, le gaz, l'essence et les médicaments.
Les écoles sont ouvertes trois ou quatre jours par semaine, mais les élèves n’ont pas tous repris le chemin de l’école et la malnutrition des enfants est élevée, car certaines familles ne mangent même pas un seul repas par jour.
Mais notre pays est magnifique et nous espérons avoir un bon gouvernement pour qu’il puisse de nouveau briller.

Des pêcheurs sur la plage de Trincomalee au Sri Lanka

 

 

Je tiens un salon de coiffure pour femmes et pour hommes dans notre village et je suis la seule femme entrepreneur de ma famille. Je vis avec mon mari et mes deux enfants dans une maison que nous avons pu construire avec les revenus gagnés par mon mari lorsqu’il vivait à l’étranger. Peu avant la crise, il a acheté une licence pour conduire un véhicule pour les touristes mais son activité a du mal à démarrer, les touristes sont beaucoup moins nombreux en ce moment. 
La nourriture est très chère, il n’y a pas de médicaments, ni d’essence et de carburant pour le transport. Les prix des articles doivent baisser. Je ne suis pas certaine que la crise va cesser rapidement car nous n’avons pas un bon président.

Une Française mariée à un Sri Lankais raconte que les habitants du village dans lequel vit sa belle famille sont moins affectés par l’inflation que ceux de la côte ou des petites villes car ils ont tous un lopin de terre et sont quasi autosuffisants pour leur alimentation. Mais, elle confirme que les prix des produits de première nécessité ont fortement augmenté depuis le début de la crise et qu’il y a beaucoup d’autres produits qui ne sont plus disponibles. Le rationnement du carburant a un impact sur le transport des marchandises et ainsi sur les approvisionnements des magasins. 

 

Une rue animée de Colombo au Sri Lanka

 

 

Les familles sri lankaises plus aisées ont adapté leur mode de vie 

Voici le témoignage d’un Sri Lankais qui vit près de la capitale Colombo. Il raconte que sa famille a dû revoir certaines de ses habitudes pour faire face à la pénurie de carburant et à l’augmentation des prix. La vie est devenue plus compliquée mais sa famille et lui n’ont pas de soucis majeurs au quotidien pour l’instant.

 

Je suis comptable et je vis avec ma femme et mes deux enfants dans notre maison près de Colombo. Les prix de la nourriture, des transports et des médicaments ont augmenté après le Covid. Il n'y a pas assez de carburant et de gaz pour pouvoir se déplacer comme avant. Mais, je peux aller à mon bureau et les enfants peuvent aller à l'école. Selon moi, à court terme, la situation est en train de s’améliorer, mais à long terme, il y aura des problèmes. Actuellement, le Sri Lanka n'a pas assez de devises étrangères, en particulier pour payer les importations nécessaires de biens essentiels tels que le carburant et l’essence…

Cependant, le psychiatre interrogé nous a confié que de nombreux Sri Lankais exerçant comme médecins ou professeurs cherchent aujourd’hui à quitter le pays car ils craignent que cette période d’incertitudes ne se prolonge. 

 

Le système éducatif et le système de santé du Sri Lanka ont été jusqu’à présent des modèles sociaux fournissant un enseignement gratuit pour tous et un services de soins accessibles à tous. Le taux d’alphabétisation est très élevé au Sri Lanka et un grand nombre d’élèves continuent vers des études supérieures. Plus de 90 % du personnel de santé travaille dans les hôpitaux publics et le pays compte 25 000 médecins pour 22 millions de personnes, ce qui est un taux proche de celui des pays développés. 

 

coucher de soleil au Sri Lanka

 

Les Français installés au Sri Lanka s’adaptent mais ne songent pas à partir

Les Français installés au Sri Lanka et les Français expatriés que nous avons interrogés, affirment que la vie est devenue un peu plus compliquée mais que cela n’a pas mis en danger leur situation ni leur famille. Comme le souligne O., en faisant référence à une allocution du président français à la fin de l’été 2022, “ici, cela fait déjà quelque temps que la période d’abondance a disparu, mais la vie continue !”

 

B. et E., toutes deux expatriées au Sri Lanka, racontent : 

 

Jusqu’en juillet, l’approvisionnement en essence était très compliqué avec des queues énormes qui pouvaient durer jusqu’à 2 - 3 jours, mais depuis la mise en place du QR code par personne, les queues se sont beaucoup réduites et on peut obtenir son quota de carburant pour la semaine. Les coupures d’électricité sont aussi beaucoup moins fréquentes et moins longues. Par contre, c’est la valse des prix dans les magasins alimentaires, on trouve souvent un même produit avec 3 prix différent et au passage en caisse, les 3 prix seront appliqués. Depuis début septembre, le gouvernement du Sri Lanka a interdit l’importation d’une liste de plus de 500 produits considérés comme non essentiels dont le papier toilette !

Trois bouteilles de ketchup dans un magasin au Sri Lanka
Trois bouteilles de ketchup achetées dans le même magasin au même moment 

 

Selon E., la plupart des familles employant du personnel de maison ont augmenté leur salaire afin que ces derniers puissent faire face à l’inflation. B. nous a confié que le chauffeur de tuk tuk qui la conduisait en ville jusqu’au mois de juin est venu chez elle à pied début septembre pour lui expliquer qu’il n’avait plus assez d’argent pour payer le loyer de son tuk tuk et qu’il était donc sans travail maintenant. 

 

O., installé au Sri Lanka depuis 2017, confirme et déclare :

 

Cela va effectivement mieux, du moins en façade. Avec ma femme, pour faire face à la pénurie de carburant, nous nous sommes mis au vélo et on apprécie ! Mais les Sri Lankais ne mangent plus comme avant car le panier de courses a triplé voire quadruplé, même les gens aisés doivent faire des efforts.

E. ajoute que les familles vivant à Colombo qui avaient l’habitude de partir pour le weekend s’organisent aujourd'hui pour faire du covoiturage afin de restreindre la consommation d’essence, mais la vie reste agréable. 

 

Un tuk tuk à Galle au sud du Sri Lanka

 

 

Le Sri Lanka est toujours aussi beau et attend les touristes

O. insiste sur le fait qu’il n’y a pas d’insécurité au Sri Lanka et qu’il n’y en a jamais eu, même pendant les manifestations du début de l’année. “Les images des manifestations du printemps ont été beaucoup relayées par les médias”, dit-il, “mais c’étaient des manifestations pacifiques, il n’y a aucun risque pour les touristes. Les Sri Lankais sont toujours aussi contents de voir des étrangers visiter leur île”. 

 

Le gouvernement et la population sri lankaise ont besoin du tourisme pour relancer l’économie du pays. Jusqu’à présent, le tourisme représente environ 5 % du produit intérieur brut (PIB) du Sri Lanka, la Grande-Bretagne, l'Inde et la Chine étant les principaux marchés. Sur les 22 millions d'habitants du Sri Lanka, près de 3 millions dépendent du tourisme pour gagner leur vie.

Or, le secteur du tourisme a d’abord été affecté par les attentats de Pâques 2019, puis alors que les touristes avaient commencé à revenir, le pays a fermé ses frontières pour limiter la propagation du virus de la Covid-19, et aujourd’hui, la crise politique et économique éloigne encore les touristes. 

 

Une mosquée à Colombo au Sri Lanka

 

M., responsable d’une agence de voyages, ajoute :

 

Les véhicules transportant des touristes sont exemptés des quotas, ce qui nous a permis d’assurer les déplacements des touristes qui ont choisi de maintenir leur voyage cet été. Cela a été un soulagement pour nous et notre entreprise !”

En conclusion, O. confie que “La vie est plus compliquée, mais les Sri Lankais ont toujours leur sourire si accueillant et ils ont hâte de voir revenir les touristes.” Ce que M. confirme : 

 

Les Sri Lankais qui travaillent avec moi ont été reconnaissants de la venue des touristes cet été et les voyageurs que j’ai accompagnés au mois d’août ont tous été surpris de l’accueil des Sri Lankais alors que la situation économique est si difficile pour eux.

Une plage après Galle au Sri Lanka

 

 


M. a crée avec son mari, en 2012, l’agence de voyages dédiée aux francophones, Atypique Voyages qui proposent des voyages sur-mesure co-construits avec les voyageurs au Sri Lanka (Atypique Lanka), au Vietnam (Atypique Vietnam) ainsi que des escales aux Emirats Arabes Unis et des escapades aux Maldives. 

O. a lancé Tuk It Easy Colombo, une société qui organise des visites inédites de la capitale Colombo en tuk tuk.


 

 

Vue sur le grand marché de Colombo au Sri Lanka

 

 

En septembre 2022, le Haut Commissaire aux droits de l'homme des Nations unies a établi un lien entre la crise économique et les violations flagrantes des droits de l'homme au Sri Lanka dans un rapport publié juste avant la 51e session du Conseil des droits de l'homme de l'ONU. Cette réunion se tient à Genève du 12 septembre au 7 octobre et une résolution sur le Sri Lanka devrait être déposée. 

Le rapport suggère que des changements fondamentaux sont nécessaires pour relever les défis actuels et éviter la répétition des violations des droits de l'homme du passé. Selon ses auteurs, les demandes très larges des Sri Lankais de toutes les communautés en matière de responsabilité et de réformes démocratiques constituent "un point de départ important pour une vision nouvelle et commune de l’avenir". Le Haut Commissaire aux droits de l'homme des Nations unies appelle également le nouveau gouvernement du Sri Lanka à cesser immédiatement de recourir à des lois de sécurité draconiennes et à la répression des manifestations pacifiques, à inverser la tendance à la militarisation et à faire preuve d'un engagement renouvelé en faveur de la réforme du secteur de la sécurité et de la fin de l'impunité.

 

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