Le retour forcé de près de 900 000 travailleurs cambodgiens depuis la Thaïlande révèle une crise économique et sociale profonde. Privées de transferts essentiels, des milliers de familles rurales font face à l’endettement, à la perte de terres et à un avenir incertain.


Un retour massif qui révèle une crise profonde
Début août 2025, une photographie a largement circulé sur les réseaux sociaux cambodgiens. On y voyait une femme assise sur ses bagages au poste-frontière de Daung, dans la province de Battambang, le regard perdu.
Elle venait de rentrer de Thaïlande, où elle avait travaillé trois ans dans le bâtiment. Mais ce retour n’était pas un choix : le conflit frontalier l’avait imposé. En décembre 2025, elle faisait partie d’au moins 900 000 Cambodgiens ayant franchi la même frontière. Ce chiffre ne relève pas d’une simple statistique migratoire : il dessine les contours d’une crise économique que le gouvernement cambodgien n’était pas en mesure d’absorber et dont il cherche encore la réponse.
La guerre frontalière Thaïlande-Cambodge a suscité une couverture médiatique importante autour des négociations de cessez-le-feu, des différends territoriaux et des complexes d’arnaques. En revanche, elle a presque ignoré le sort de la main-d’œuvre qui faisait tourner discrètement l’économie rurale cambodgienne. Cette histoire est loin d’être terminée. Une évaluation des Nations unies publiée en avril 2026 a alerté sur une crise imminente liée à la perte de terres et à l’endettement des ménages, susceptible d’effacer des années de progrès. Cet avertissement est resté largement inaudible hors du Cambodge.
Une économie des transferts vitale pour les campagnes
Avant le conflit, les travailleurs migrants cambodgiens en Thaïlande envoyaient près de 3 milliards de dollars par an. Dans les foyers étudiés, 85,8 % recevaient ces transferts, pour un montant moyen de 2 194 dollars par an. Cet argent n’était pas superflu : il constituait le principal moyen de rembourser les microcrédits, payer les frais de scolarité et couvrir les dépenses de santé. Lorsque ces revenus ont cessé, les obligations financières, elles, sont restées.
Les chiffres post-conflit sont frappants. Les transferts totaux ont chuté de 37 % en 2025, passant de 2,95 milliards à 1,86 milliard de dollars. Pour les ménages concernés par le retour, les revenus issus des transferts ne se sont pas simplement réduits : ils se sont effondrés, passant de 2 194 dollars à environ 110 dollars. L’ONU prévoit des pertes de transferts de 277 millions de dollars en 2025 et de 665 millions supplémentaires en 2026. Il ne s’agit pas seulement de projections économiques : elles déterminent la capacité des familles rurales à rembourser des dettes contractées en pariant sur la continuité de ces revenus.
Le choc du retour
L’évaluation d’impact du CENTRAL, publiée en mars 2026, met des chiffres sur la réalité du retour. Soixante-et-onze pour cent des personnes interrogées déclarent être endettées, avec une dette moyenne de 5 500 dollars par ménage. Cinquante-trois pour cent envisagent de repartir dès que possible, faute d’opportunités viables au pays. Pour 8 % des répondants, le simple trajet de retour a généré de nouvelles dettes, en raison de frais informels et de pots-de-vin aux postes-frontières. Seuls 30,5 % ont reçu une aide, limitée pour la plupart à une assistance alimentaire temporaire et au transport.
Cette vague dépasse largement les précédentes. Lors de la pandémie de COVID-19, environ 260 000 migrants étaient revenus, mettant déjà les institutions sous forte pression, souvent inefficaces. Le retour actuel est trois fois et demie plus important, plus rapide et se produit dans un marché du travail qui ne les attendait pas. Le ministère du Travail a recensé environ 190 000 emplois disponibles à la mi-2025, majoritairement dans l’industrie autour de Phnom Penh. Or, la plupart des travailleurs revenus vivent dans des provinces frontalières et possèdent des compétences liées à la construction en Thaïlande ou à l’agriculture à grande échelle. Ce décalage structurel entre l’offre d’emploi et les profils disponibles est profondément ancré dans le marché du travail cambodgien.
Une réponse gouvernementale insuffisante
Le gouvernement cambodgien n’est pas resté inactif. Hun Manet s’est rendu aux États-Unis et en Europe début 2026 pour attirer de nouveaux investissements et diversifier les échanges commerciaux, avec l’objectif explicite de réduire la dépendance à la Thaïlande. Des programmes de mise en relation avec l’emploi et des annonces de formations professionnelles ont également été lancés. Le FMI, qui a revu la croissance du Cambodge à 4,8 % en 2025 et autour de 4 % en 2026, a reconnu la résilience structurelle du pays tout en soulignant sa vulnérabilité face à ce type de choc migratoire.
Cependant, la réponse institutionnelle reste en deçà de l’ampleur du problème. L’évaluation de l’ONU est claire : sans intervention ciblée, les familles privées de transferts n’auront d’autre choix que de vendre leurs terres pour rembourser leurs dettes. Or, la perte de terres n’est pas temporaire, elle s’inscrit sur plusieurs générations. Lorsqu’une famille rurale cambodgienne vend ses terres sous contrainte, il est rare qu’elle les récupère. Les conséquences se répercutent sur les enfants pendant des décennies.
Une question de sécurité nationale
La tentation est grande de considérer cette situation comme une simple conséquence humanitaire du conflit frontalier. Mais les chiffres montrent une réalité plus inquiétante. Cinquante-trois pour cent des travailleurs revenus prévoient de repartir. La plupart retourneront en Thaïlande dès que possible, d’autres chercheront ailleurs. Une partie acceptera n’importe quel emploi disponible, y compris dans les économies informelles qui dominent déjà les provinces frontalières.
Ce sont ces mêmes provinces où opéraient les complexes d’arnaques, où les contrôles sont limités et où les effets déstabilisateurs du conflit sont les plus marqués.
Un État incapable d’absorber sa propre main-d’œuvre de retour crée une fragilité différente de celle provoquée par un affrontement frontalier. Car les combats cessent, mais la crise de la dette, la perte de terres et le manque de services persistent. Les analystes ont consacré des mois à examiner les termes du cessez-le-feu et les différends territoriaux. Presque personne ne s’est demandé ce qu’il advient des 900 000 personnes rentrées dans un pays qui n’était pas prêt à les accueillir. La réponse à cette question déterminera le visage du Cambodge dans cinq ans.
Showmik Sarker Prottoy
Showmik Sarker Prottoy est étudiant au département des relations internationales de l’Université de Dhaka. Ses travaux portent sur la sécurité économique transnationale et l’économie politique des conflits en Asie du Sud, centrale et du Sud-Est.
Avec l'aimable autorisation de Australian Institute of International Affairs qui a permis la traduction de cet article et ainsi de le rendre accessible au lectorat francophone.
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