Formé très jeune à la danse classique khmère, Sylvain Lim appartient à une génération d’artistes ayant grandi dans un Cambodge marqué par la reconstruction culturelle après les ruptures du XXe siècle. Mais, s’il a été danseur, son parcours s’est déplacé vers la mode et le costume, devenu le cœur de son travail — un costume qu’il considère comme porteur d’une dimension sacrée.


Une vocation précoce
Sylvain Lim quitta le Cambodge en 1972. Il poursuivit encore la danse classique jusqu’en 1976, année de son dernier spectacle. « À partir de là, j’ai arrêté. J’ai tourné la page de la danse ».
Installé en France, il explore plusieurs voies avant de revenir à la couture. Ce cheminement n’est ni linéaire ni immédiat : il envisage d’abord le maquillage de cinéma, puis la cuisine, cherchant sa place sans parvenir à s’y fixer durablement. Mais le monde de la mode s’impose comme une évidence. D’ailleurs, il nous confie un souvenir d’enfance à Battambang, resté particulièrement vif.
« Quand j’avais cinq ans, mon père m’a présenté à mon oncle, un homme très riche. Sa table fourmillait de belles choses de grande valeur. Mon oncle m’a demandé de choisir un objet. Il y avait beaucoup de choses, très belles, très chères… et d’un coup, j’ai vu la machine à coudre. J’ai dit : je veux ça. »
Ce souvenir, longtemps resté intact, revient avec force au moment de faire des choix décisifs. Il y voit aujourd’hui une forme d’intuition précoce. Un geste fondateur, qu’il interprète rétrospectivement comme une évidence. Ce retour à la couture prend alors une dimension particulière.
Un retour au Cambodge, l’attachement au pays
Sylvain fit ses débuts dans la maison Balmain. Mais malgré sa carrière en France, Sylvain Lim n’envisage jamais de rompre avec son pays d’origine. « Je n’ai jamais voulu quitter mon pays. Quand le moment est venu, je suis rentré. »
Un premier retour a lieu en 1993, dans un contexte encore fragile, marqué par les conséquences des années de conflit. « J’ai tout perdu, ma famille… Mais je ne dramatise pas. La blessure est là, mais je continue. »
Il découvre un pays en reconstruction, où les repères culturels doivent être réinventés. Très rapidement, il s’implique dans des initiatives artistiques.

théâtre Chaktomuk 18 mars 2026
En 1994, avec le soutien de l’Alliance française, il organise des défilés de mode contemporaine khmère. L’initiative se heurte toutefois à certaines résistances administratives. « Le ministère de la Culture ne m’a pas autorisé à utiliser une salle. »
Malgré ces obstacles, il poursuit ses projets, convaincu de la nécessité de recréer une dynamique artistique locale. Son installation définitive intervient en 2000. Ce retour s’inscrit dans une volonté claire : vivre au Cambodge et participer activement à la vie du pays, en acceptant ses contraintes et ses réalités.
La maison KEO et les réalités du marché à Phnom Penh
À Phnom Penh, il fonde la maison de couture KEO avec son fils. L’expérience se heurte à des contraintes économiques et culturelles. « La vie est très difficile ici. Et je n’accepte pas toutes les demandes des clients. »
Il revendique une approche personnelle du vêtement : « Je fais des vêtements simples, beaux et faciles à porter. » Ce positionnement, fidèle à sa vision, limite son développement commercial mais lui permet de conserver une cohérence artistique.
Sauver et reconstruire le ballet royal du Cambodge
Au-delà de la création contemporaine, Sylvain Lim s’engage dans la reconstruction du patrimoine du ballet royal. « Nous avions tout perdu. Il fallait recréer. »
Dès les années 1990, il participe à la reconstitution des costumes, y compris lors de tournées à l’étranger. « J’ai toujours continué à soutenir le ballet royal. » Car, pour lui, le costume dépasse largement sa fonction esthétique.
« On touche à quelque chose de sacré. Ce n’est pas seulement un vêtement. »

Le costume du ballet royal s’inscrit, selon lui, dans une tradition où chaque élément possède une signification, une fonction symbolique, presque spirituelle. Son travail repose sur une recherche de fidélité aux formes anciennes, dans une logique de transmission.
Transmettre un héritage culturel et sacré au Cambodge
Le parcours de Sylvain Lim est étroitement lié à sa relation avec celle qu’il appelle Ma Princesse, la princesse Norodom Buppha Devi, figure majeure du ballet royal cambodgien, qu’il évoque avec une profonde fidélité. Pendant plus de deux décennies, il évolue à ses côtés, sans cadre formel, dans une proximité construite au fil du travail et de l’observation.
« Cela fait 23 ans que je suis auprès d’elle, sans rien demander. J’ai appris en regardant, dans les répétitions, dans les moments privés, partout. »
Il décrit une transmission continue, à la fois exigeante et généreuse, qui dépasse le seul apprentissage technique. « Elle donnait énormément. C’était une femme d’une très grande générosité, malgré son statut. »
Cette relation marque durablement son approche du costume et du ballet. Le spectacle qu’il a présenté le 18 mars, intitulé Past Present Futur s’inscrit dans cette filiation.
« C’est une offrande. Une manière de rendre ce qu’elle m’a donné. »

Aujourd’hui, Sylvain Lim souhaite prolonger cet engagement par un projet de musée consacré aux costumes. Il cherche à maintenir vivant un lien entre patrimoine, création et transmission.
Photos Kim Hak
Nos remerciements à Marina pok qui a rendu cet entretien possible
Le Cambodge accueille cette année le 26e Sommet de la Francophonie. Le Cambodge est-il pour autant un pays francophone ? La question reste posée et mérite un long développement.
Au Petit Journal, nous sommes allés à la rencontre de ces Cambodgiens qui font vivre la francophonie au quotidien. Ils sont issus de tous les milieux et leur histoire est, à chaque fois, singulière. Qu’ils exercent dans l’enseignement, les sciences, les arts ou au sein du gouvernement, leurs profils sont multiples, mais toujours passionnants.
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