La transformation des institutions de microfinance en banques renforce la stabilité du secteur, mais soulève des doutes sur l’accès au crédit pour les ménages les plus modestes.


Le secteur de la microfinance cambodgien amorce une nouvelle étape après trois décennies d’expansion rapide. Plusieurs institutions de microfinance (IMF) majeures ont obtenu une licence bancaire, tandis que d’autres semblent suivre cette trajectoire.
Cette évolution répond à un objectif de politique publique clair : dans un contexte international plus instable, des institutions plus grandes et mieux régulées sont supposées mieux résister aux chocs. Reste à savoir si ce mouvement renforce la stabilité sans compromettre l’accès au crédit pour les populations rurales et les ménages modestes, qui constituaient la cible initiale de la microfinance.
Un système financier sous tension
Cette interrogation s’inscrit dans un contexte de fragilité croissante du système financier cambodgien. Celui-ci combine une expansion rapide du crédit avec une montée des difficultés des emprunteurs et une dégradation des prêts depuis la pandémie.
Selon le rapport du Cambodia Development Resource Institute (CDRI), intitulé Building Resilience in the Geoeconomic Fragmentation, les tensions géopolitiques, les effets de la pandémie et le ralentissement de la croissance mondiale ont accru l’incertitude en matière de commerce et de finance. Pour un pays fortement dépendant des capitaux étrangers et disposant de capacités limitées de financement domestique, cette situation constitue une vulnérabilité structurelle.
Une expansion rapide aux effets contrastés
La microfinance a joué un rôle déterminant dans l’élargissement de l’accès aux services financiers. En 2013, les IMF détenaient environ 10 % des actifs du secteur bancaire et servaient près de 2,4 millions de clients. En 2023, on comptait 18,9 millions de comptes de dépôts et 3,9 millions de comptes de crédit.
Mais cette croissance rapide a révélé plusieurs fragilités : hausse des prêts non performants, surendettement, stress des emprunteurs, recours à des crédits non productifs et éloignement progressif de la mission initiale. L’expansion quantitative ne garantit pas un financement inclusif et durable.
En 2023, le taux de prêts non performants atteignait 5,4 % dans le secteur bancaire et 6,7 % dans la microfinance. D’après l’ASEAN+3 Macroeconomic Research Office, ces prêts représentaient environ 4,7 milliards de dollars en juin 2025, soit 8,1 % du total des encours — un niveau inédit depuis plusieurs années. Cette dégradation reflète notamment les effets différés de la pandémie, une croissance du crédit plus faible et des conditions de prêt plus strictes.
Accès au crédit et effets sociaux
La microfinance a permis de réduire la dépendance aux prêteurs informels et de soutenir les ménages ruraux. Toutefois, certaines études soulignent des effets négatifs, tels que le recours à l’endettement multiple, l’adossement des prêts à des garanties foncières, la pression à la migration ou l’utilisation des crédits pour la consommation et les urgences plutôt que pour l’investissement.
L’instauration en 2017 d’un plafond de taux d’intérêt à 18 % illustre les arbitrages complexes entre protection des emprunteurs et maintien de l’accès au crédit. Si cette mesure a réduit le coût des emprunts pour certains, elle a aussi limité l’accès aux petits prêts et poussé certains emprunteurs vers des circuits informels.
La transformation en banques
La transition vers le statut bancaire apparaît comme une réponse possible à ces déséquilibres. Plusieurs cas illustrent cette dynamique : ACLEDA en 2003, Sathapana en 2012, Ly Hour et Hattha en 2020, Prasac en 2023, ainsi que l’acquisition annoncée d’Amret par Bank SinoPac en 2024. Entre 2013 et 2023, le CDRI recense huit cas de transition.
Les institutions concernées présentent généralement une part élevée de capitaux étrangers, soulignant le lien étroit entre cette transformation et les flux financiers internationaux.
Des effets mesurés sur l’inclusion financière
L’analyse du CDRI, fondée sur des données portant sur 120 institutions entre 2013 et 2023, apporte un éclairage nuancé. Elle ne met pas en évidence d’augmentation significative de l’accès au crédit liée à la transformation des IMF en banques. L’accès financier semble surtout dépendre de la continuité des activités de prêt existantes.
Ce résultat remet en question l’idée selon laquelle le changement de statut institutionnel suffirait à élargir l’accès au financement.
Des gains en stabilité et en résilience
En revanche, la transition s’accompagne d’une baisse des prêts non performants et d’une meilleure résilience, notamment après la pandémie de COVID-19. Les institutions transformées ont également développé leurs réseaux d’agences de manière plus soutenue.
Ainsi, la transformation renforce la solidité des institutions et leur présence physique, sans pour autant garantir un meilleur accès au crédit pour les populations les plus modestes.
Le risque d’un éloignement de la mission initiale
Ce décalage met en évidence un risque majeur : celui d’un éloignement progressif des objectifs sociaux. Si les transformations et acquisitions incitent les institutions à se tourner vers des marchés urbains plus rentables, le Cambodge pourrait voir son secteur bancaire se renforcer au détriment de la fonction sociale de la microfinance.
Parallèlement, les IMF restées en dehors de ce mouvement affichent des niveaux de prêts non performants plus élevés et plus volatils, ce qui pourrait accentuer les déséquilibres au sein du secteur.
Encadrer la transition
Dans ce contexte, la transition vers le statut bancaire ne doit pas être idéalisée, mais encadrée. Cela implique un renforcement de la supervision réglementaire — tests de résistance, inspections sur site, mécanismes de résolution — ainsi qu’une amélioration de l’évaluation du crédit pour privilégier les prêts productifs.
Le rapport souligne également la nécessité d’accélérer la mise en place d’un système d’assurance des dépôts et de renforcer la mobilisation de l’épargne domestique afin de réduire la dépendance aux capitaux étrangers. Les opérations de fusion-acquisition doivent être conduites avec prudence, et les banques commerciales ne devraient pas reproduire les activités de microcrédit au détriment des IMF.
Vers un système financier différencié
Le Cambodge doit ainsi préserver un système financier différencié : des banques capables d’assurer stabilité et capacité d’investissement, et des institutions de microfinance conservant une mission claire d’inclusion.
La coordination réglementaire sera déterminante pour maintenir l’accès au crédit des populations vulnérables à mesure que certaines institutions évoluent vers le statut bancaire. La transformation peut contribuer à la stabilité financière, à condition de ne pas marginaliser les emprunteurs les plus modestes.
Ce texte, édité par le Cambodia Development Research Institut en octobre 2025 analyse l’impact de la transformation des institutions de microfinance (IMF) en banques au Cambodge, dans un contexte de fragmentation géoéconomique mondiale.
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