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À Siem Reap, Saèk Thmey, une école qui parie sur le français pour changer des destins

À Siem Reap, l’école Saèk Thmey propose un enseignement gratuit en français à des enfants de tous horizons. Porté par un médecin retraité, le projet s’est structuré autour d’un internat et d’un réseau de bénévoles.

À Siem Reap, Saèk Thmey, une école qui parie sur le français pour changer des destinsÀ Siem Reap, Saèk Thmey, une école qui parie sur le français pour changer des destins
Photos : Lorraine Guinault
Écrit par Lepetitjournal Cambodge
Publié le 15 avril 2026

Dans la cour de l'école Saèk Thmey, à Siem Reap, des enfants de tous âges se croisent avant les cours du matin, lancent des bonjours, éclatent de rire. Certains viennent du quartier, d'autres y dorment, y mangent, y grandissent. Tous apprennent le français — et parfois l'anglais — gratuitement, dans un établissement qui n'aurait pas dû exister sans l'obstination d'un médecin retraité.

Le docteur Pierre Hourst connaît le Cambodge depuis 35 ans. De par son histoire familiale, un bout de son cœur appartient à ce pays. Médecin à Paris, puis à Ferney Voltaire, près de Genève, il a effectué des allers-retours au royaume durant de nombreuses années. Et au fil du temps, il observe : les guides francophones des temples vieillissent, ils ne sont pas remplacés. Les jeunes ne sont pas formés. « L'idée, ça a été : qu'est-ce qu'il faudrait faire pour que les gens ne se plaignent plus de ne pas trouver un guide francophone jeune, capable de monter au temple avec eux ? »

Avec un partenaire suisse dirigeant une agence de voyages à Siem Reap, il décide de créer une école. L'objectif initial : former des accompagnateurs et des guides touristiques en parlant le français.

Dix ans plus tard, Saèk Thmey — qui signifie « un avenir meilleur » en khmer — a largement débordé ce cadre de départ. Certains élèves deviennent enseignants de français, réceptionniste, chauffeurs, managers… D'autres se destinent aux métiers de la santé. Pierre Hourst, lui, est devenu le « papy » de tout ce petit monde — il sourit en nous racontant cela.

Un internat pour les jeunes des familles les plus modestes

Ce qui distingue Saèk Thmey de nombreuses initiatives de ce type, c'est son internat. L'école accueille aujourd'hui 38 jeunes en hébergement complet — contre 10 ou 12 à ses débuts. Ils sont logés, nourris, habillés, et leur scolarité dans les établissements publics cambodgiens est prise en charge. En échange, ils participent à l'entretien des locaux. Les couloirs sont impeccables, les vitres propres, pas une toile d'araignée en vue.

 

À Siem Reap, Saèk Thmey, une école qui parie sur le français pour changer des destins

 

Le budget de fonctionnement approche les 70 000 dollars par an, dont une large part est absorbée par l'internat : nourriture, personnel de service, hébergement. L'école consomme 500 kg de riz par mois, sert 140 repas par jour et fournit 70 litres d'eau potable filtrée chaque jour. Ce fonctionnement repose sur des dons et des parrainages défiscalisables, à titre d’exemple, 40 euros par mois permettent de parrainer un élève. L'association est structurée en France sous forme de loi 1901 et d'un fonds de dotation ; une branche suisse, principalement valaisanne, complète le dispositif.

Et puis il y a Blanco. Le petit chat de l'école, qui circule entre les salles de classe. Son rôle officieux : chasser les souris. « Lui aussi, il est bénévole », dit Pierre Hourst avec un sourire. « Un bénévole qui coûte cher. »

Des bénévoles en salle de classe, et le minimum de salariés

L'école emploie quatre soutiens pédagogiques khmers rémunérés, ainsi qu'une cuisinière, une femme de ménage et un gardien. Tout le reste repose sur des bénévoles.

En France et en Suisse, les relais associatifs ne comptent aucun salarié.

Les enseignants bénévoles se succèdent, souvent par séquences d'un à trois mois. Un manuel de référence sert de fil conducteur pour assurer une continuité pédagogique entre chaque passage. « Le mot adaptation est permanent ici », résume Pierre Hourst. Chaque intervenant arrive avec en plus, sa propre approche, sa propre richesse : l'un a fait chanter les élèves en s'accompagnant à la guitare, une autre mise sur les contes et les onomatopées.

Membres du GRET, d’AGIR abcd, étudiants en master FLE validant leur stage, candidats indépendants, beaucoup demandent à revenir pour retrouver l’ambiance chaleureuse des internes et des externes.

 

À Siem Reap, Saèk Thmey, une école qui parie sur le français pour changer des destins

Les salles de classe — trois au total, aménagées dans ce qui était autrefois un garage — sont équipées de vidéoprojecteurs et de tables à tablettes. Elles sont doublées le soir par des classes en extérieur sous abri. L'ensemble est modeste, fonctionnel, et animé.

 

À Siem Reap, Saèk Thmey, une école qui parie sur le français pour changer des destins

 

Catherine, enseignante à la retraite : « On apprend toujours »

Catherine est arrivée début mars à Siem Reap pour un mois de bénévolat. Enseignante d'espagnol et de français langue étrangère (FLE) pendant quarante ans, dont les dernières années à l'université de Grenoble, elle a découvert Saèk Thmey par l'intermédiaire du GREF, Groupement d'éducateurs sans frontières, qui l'a mise en contact avec Pierre Hourst.

« À la retraite, j'ai eu envie de continuer à transmettre, à enseigner », explique-t-elle. « Il me semble très important que tout le monde puisse accéder à une éducation de qualité, et surtout les enfants de familles défavorisées. »

Très vite elle a trouvé ses marques. Ses cours alternent le suivi du fil rouge de la méthode et l’utilisation des contes traditionnels cambodgiens traduits en français, des cartes postales de son village alpin, des descriptions d'images et exercices sur les onomatopées. Ce jour-là, elle a demandé aux élèves de raconter une histoire en n'utilisant que des bruits — grrr, clac-clac, tut-tut. La classe s'est transformée en véritable petit théâtre.

Ce qui la frappe avant tout, c'est l'énergie dans la salle. « Les enfants ici aiment rire. Le rire est très important. Et de ne pas avoir des enfants blasés — c'est une gratification. » Elle ajoute : « je me lève le matin et je suis heureuse d'être là »

 

À Siem Reap, Saèk Thmey, une école qui parie sur le français pour changer des destins

Dans l'ordre : Catherine, Pierre et Aurélie (enseignante bénévole également). 

 

Le français, un atout paradoxal sur le marché du travail

L'école forme des jeunes pour un marché touristique qui valorise le français — mais qui recrute souvent en anglais. « C'est un peu le paradoxe : ils veulent des gens qui parlent français, mais les entretiens se font en anglais », observe Pierre Hourst. C'est pourquoi des cours d'anglais ont été intégrés à l'offre, non pour dégager des revenus, mais pour compléter la formation des élèves.

De nombreux anciens élèves travaillent aujourd'hui dans des hôtels, des restaurants, des agences de Siem Reap. Une ancienne élève, dont le frère avait été formé ici, a trouvé un emploi dans une boulangerie française à Phnom Penh pour financer ses études de professorat de français et on pourrait multiplier les exemples de ce type.

Des concours de guides et une fenêtre qui s'ouvre rarement

Au moment de notre visite, l'école préparait quelques élèves à l'examen d'entrée au concours officiel de guide touristique. Une opportunité rare : les inscriptions venaient de s'ouvrir pour une semaine seulement, après quatre ans de fermeture du concours. « On l'a su tout à fait la veille qu'il fallait s'inscrire le lendemain ! », raconte Pierre Hourst.

Le secteur traverse par ailleurs une période difficile. Les annulations de voyages se multiplient, liées aux tensions géopolitiques et à l'effet de contagion des crises régionales. Des élèves en emploi dans des hôtels de Siem Reap nous rapportent des taux d'annulation en hausse.

Une école de quartier, ouverte à tous

Au-delà de l'internat, Saèk Thmey accueille également des externes, des enfants du quartier et même des parents. Lors de notre passage, une mère apprenait l'anglais aux côtés de sa fille. « Ici, on ne refuse personne », dit Pierre Hourst. Un petit atelier de lecture se déroule en même temps dans la cour d'accueil : deux pages d'un texte simple, une illustration, quelques mots expliqués — et on s'arrête là, pour donner envie de revenir trois jours plus tard. Comme un feuilleton, comme les revues de mon enfance, Tintin, Spirou …, rapporte Pierre Hourst.

Par Eléonore Beltran

Pour contacter Saèk Thmey : https://saekthmey.org  — ecole.saekthmey@gmail.com 

 

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