Récompensée en décembre dernier par le Grand Prix des affaires 2025 – catégorie femme d’affaires, décerné par la Chambre de commerce et d’industrie France-Cambodge, Alix Langlois ne s’attendait pas à une telle reconnaissance. Fondatrice de Trash is Nice, une entreprise sociale dédiée à la réduction et à la valorisation du plastique, elle développe depuis plusieurs années au Cambodge un projet à la croisée de l’artisanat, de l’écologie et de la pédagogie. Rencontre avec une entrepreneuse engagée, installée au Cambodge depuis près de dix ans.


Un premier séjour fondateur au Cambodge
Arrivée pour la première fois au Cambodge en 2016, Alix Langlois venait tout juste de terminer une licence en médiation culturelle et communication à Toulouse. Elle ressentit alors le besoin de prendre du recul, de vivre autre chose que la poursuite immédiate d’un cursus universitaire.
« Je voulais avoir des expériences en dehors de la France et des études, avant de savoir ce que je voulais faire ensuite », explique-t-elle.
Elle s’installa plusieurs mois à Siem Reap, où elle effectua du volontariat auprès de petites organisations locales, notamment dans une école dispensant des cours d’anglais, ainsi que dans un projet de filtres à sable permettant l’accès à l’eau potable. Ce premier séjour agit comme un révélateur.
« C’est à ce moment-là que j’ai vraiment pris conscience des enjeux environnementaux. Ici, la pollution est plus visible qu’en France, même si elle existe partout », observe-t-elle.
La découverte de Precious Plastic et la naissance d’un projet
« Je me suis dit que je voulais revenir au Cambodge et faire quelque chose de concret pour l’environnement. Ce projet m’a semblé être une évidence », raconte-t-elle.
De retour en France, elle se réorienta vers une formation en gestion de projet en développement durable et consacra son mémoire à la création d’un projet de recyclage du plastique au Cambodge.
C’est également durant cette période qu’Alix Langlois découvrit Precious Plastic, un projet open source international qui met à disposition des plans de machines de recyclage du plastique à petite échelle. Broyeurs, extrudeuses, presses à injection : des technologies industrielles rendues accessibles, tant sur le plan financier que technique.
Trash is Nice prend alors forme, d’abord sur le papier.
« J’ai utilisé ce mémoire comme une excuse pour préparer mon projet. J’y ai intégré toute la partie recherche sur le plastique, ses limites, ses usages, et la mise en place concrète d’un atelier de recyclage ».

Photo : Elora Wagner
De l’expérimentation à l’atelier de Phnom Penh
En février 2019, forte d’un premier financement obtenu grâce à un prix de la Fondation Nicolas Hulot, Alix Langlois s’installa au Cambodge avec une petite équipe composée de trois amis venus de France. Ensemble, ils collaborèrent pendant plusieurs mois avec une ONG locale à Kampong Cham, une étape déterminante pour comprendre le contexte local des déchets et s’immerger dans la culture cambodgienne.
Puis vient l’expérience fondatrice de Koh Rong Samloem , où Trash is Nice connaît sa première version opérationnelle.
« C’était la V1 de Trash is Nice. Un atelier de 18 m², construit de nos propres mains, avec des machines assemblées sur place. On apprenait en faisant, en se trompant ».
L’aventure est brutalement interrompue par la pandémie de Covid-19. L’atelier ferme, ses partenaires rentrent en France. Alix Langlois, elle, choisit de rester au Cambodge.
Ce n’est qu’en 2022 que le projet renaît, cette fois à Phnom Penh, au sein de Treellion Park. « Le terrain était vide. J’avais déjà les plans, l’expérience. On a construit l’atelier progressivement ».

L'atelier à Treellion Park Photo: Alix Langlois
Aujourd’hui, Trash is Nice dispose de 75 m², permettant à la fois la collecte, le recyclage, la transformation du plastique et l’accueil du public.
Du déchet à la matière première
L’atelier travaille de manière sélective, sur quatre types de plastique parmi les plus courants.
« On ne collecte que ce que l’on est capable de recycler », précise-t-elle.
Le plastique est collecté auprès d’entreprises, d’écoles, de restaurants, de particuliers, mais aussi via des points de dépôt installés dans le parc. Une fois réceptionnés, les déchets sont lavés, triés par type et par couleur, puis broyés.
« À partir du moment où il est broyé, ce n’est plus un déchet, c’est une matière première ».
Depuis 2022, plus de trois tonnes de plastique ont ainsi été recyclées, à une échelle artisanale assumée.« Nous produisons environ une tonne par an. Certaines usines font cela en une semaine. Mais notre vocation est ailleurs ».

Créer, expérimenter, transmettre
Dessous de verre, porte-savons, pots de fleurs, porte-clés, mobilier, trophées, plaques, supports informatiques : les objets produits par Trash is Nice sont dessinés et fabriqués sur place.
« J’ai découvert que j’aimais profondément la création. Le plastique est devenu mon médium », confie Alix Langlois.
Un matériau qu’elle apprend à apprivoiser, comme un artisan avec le bois ou la pierre.
« Tous les plastiques ne réagissent pas de la même manière. Ceux à usage unique sont souvent de mauvaise qualité, très difficiles à recycler. Ça dit beaucoup de notre manière de consommer ».

Photo : Mathieu Cornelus
Sensibiliser autrement aux déchets
Pour Alix Langlois, montrer concrètement le parcours du déchet est essentiel.« Une fois qu’on jette quelque chose, on a l’impression que le problème est réglé. En réalité, le déchet continue sa vie pendant des années ».
Les visites permettent aussi de rappeler que derrière chaque déchet, il y a des personnes : collecteurs de rue, trieurs, recycleurs.« Trier correctement, c’est aussi une forme de respect pour celles et ceux qui vivent de ces déchets ».

Photo : RULE University
Un regard lucide sur le Cambodge
Après près de dix ans passés dans le pays, son regard a évolué, gagnant en profondeur et en nuances, sans pour autant perdre de sa bienveillance.
« Je reste une étrangère, mais je comprends mieux la culture, la langue, les réalités du quotidien », confie-t-elle. La maîtrise progressive du khmer lui a permis d’affiner sa compréhension du contexte local, d’aller au-delà d’un regard extérieur et de mieux appréhender les mécanismes sociaux, économiques et culturels qui traversent le pays.
Son expérience d’entrepreneuse lui a également offert un point d’observation privilégié sur les dynamiques en cours au Cambodge. Elle constate, avec un certain optimisme, l’émergence d’initiatives locales portées par des entreprises, des écoles, des organisations ou des citoyens eux-mêmes, souvent en l’absence de cadres réglementaires stricts.
« Il y a une vraie prise de conscience. Les alternatives ne sont pas toujours disponibles, surtout en province, mais la volonté est là », souligne-t-elle.
Alix Langlois note notamment que de nombreux restaurants et structures privées ont fait le choix de réduire leur usage du plastique, parfois en adoptant des contenants compostables ou réutilisables, sans y être contraints par la loi. Elle évoque aussi les réseaux informels ou semi-structurés de collecte et de recyclage, qui ont vu le jour ces dernières années à Phnom Penh.
« Quand j’ai commencé en 2019, il y avait très peu de contenus en khmer sur la pollution plastique. Aujourd’hui, on trouve des vidéos, des affiches, des influenceurs qui en parlent. Ça montre que les mentalités évoluent ».
Si elle reconnaît que les alternatives restent encore inégalement accessibles selon les territoires et les niveaux de revenus, elle estime que cette évolution progressive des pratiques constitue un signal encourageant. « Il reste énormément de travail, mais il y a une dynamique, et c’est essentiel pour avancer ».
Une reconnaissance qui compte
Le Grand Prix des affaires 2025 a agi comme un encouragement.
« Quand on est entrepreneuse, ce n’est pas toujours facile. On doute, on pense à arrêter. Cette reconnaissance, je ne l’attendais pas, mais elle fait du bien ».
Elle espère aussi que ce prix ouvrira de nouvelles opportunités, notamment des partenariats avec des entreprises pour la collecte ou la création d’objets sur mesure.
Présente lors de l’entretien, la mère d’Alix Langlois livre un témoignage empreint de lucidité et de fierté.
« Ce qui compte pour un parent, c’est que son enfant soit épanoui. Qu’elle soit à 10 000 kilomètres ne me dérange pas, tant que je la sens bien », confie-t-elle. « Je préférerais la savoir loin et heureuse que proche et mal dans sa vie. Je suis très fière d’elle ».
Continuer, malgré les doutes
« Ça fait sept ans que je fais ça. J’ai voulu abandonner plusieurs fois », reconnaît Alix Langlois.
Mais la conviction demeure.
« Le fait que d’autres y croient aussi, ça aide à continuer ».

Photo Mathieu Cornelus
Dans un Cambodge où, selon elle, « les choses peuvent parfois se faire plus rapidement, plus spontanément », Trash is Nice poursuit son chemin, à petite échelle, mais avec une ambition claire : transformer le regard porté sur le plastique, et sur notre responsabilité collective.
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