Le Cambodge doit quitter la catégorie des pays les moins avancés (PMA) le 19 décembre 2029. Cette échéance fait suite à deux examens du Comité des politiques de développement des Nations unies, en 2021 et en 2024.Classé parmi les PMA depuis 1991, le royaume a franchi plusieurs étapes grâce à un contexte politique favorable, à des réformes juridiques et économiques et au soutien de partenaires internationaux. Mais cette sortie n’est pas une fin en soi. Elle mettra à l’épreuve la capacité du Cambodge à rester compétitif et à résister aux chocs économiques sans certains avantages commerciaux


OPINION
Rivalité sino-américaine, ralentissement mondial et contestation de la mondialisation : face à ces incertitudes, le pays devra renforcer ses partenariats pour soutenir son développement après 2029.
Droits de douane : les exportations cambodgiennes sous pression
Depuis plus de trente ans, l’accès en franchise de droits et sans quotas à plusieurs marchés développés a contribué à transformer l’économie cambodgienne. Grâce notamment au dispositif européen « Tout sauf les armes » (EBA), l’industrie a pris une place croissante aux côtés de l’agriculture.
Habillement, chaussures et articles de voyage — regroupés sous le sigle GFT —, bicyclettes, équipements électriques, produits métalliques et produits agricoles, notamment le riz, sont devenus des secteurs clés. En juin, ils employaient plus de 1,2 million de personnes.
Au cours de la dernière décennie, les exportations de produits GFT ont progressé d’environ 10 % par an vers l’Union européenne, les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, le Japon et d’autres marchés. Au Japon, les ventes de ces produits cambodgiens ont augmenté d’environ 6 % par an depuis 2019.
À sa sortie des PMA, le Cambodge pourrait perdre une partie de ses préférences tarifaires. Selon une projection du Programme des Nations unies pour le développement publiée en 2024, les droits de douane européens sur les produits GFT cambodgiens passeraient de 0 % sous EBA ou le système de préférences généralisées (SPG) à 8,8 % sous le SPG standard, voire 11,5 % au taux de la nation la plus favorisée.
Le riz serait particulièrement touché : le tarif pourrait passer de 0 à 203 dollars la tonne, ou à 75 dollars pour le riz brisé. Les droits européens sur les bicyclettes atteindraient 10,1 % dans le cadre du SPG, ou 14,5 % au taux de la nation la plus favorisée.
Les exportations GFT vers le Canada pourraient subir des droits de douane allant jusqu’à 16,1 à 16,4 %. Les exportations pourraient reculer de 13,8 % pour le riz, de 18,2 % pour les bicyclettes et de 8,6 % pour les produits GFT.
Selon les estimations citées, le revenu national diminuerait de 2,947 milliards de dollars. Plus de 165 000 personnes pourraient perdre leur emploi et environ 432 000 personnes basculer dans la pauvreté de 2027 à 2030.
Le Cambodge bénéficiera automatiquement du SPG après sa sortie des PMA. Après une période de transition de trois ans, il pourra demander à accéder au SPG+, qui permet de conserver des conditions commerciales favorables.
Cette option reste difficile à obtenir. Dans le secteur GFT, les règles d’origine posent notamment problème : le Cambodge dépend fortement des tissus importés. Il est donc désavantagé face au Bangladesh et à l’Indonésie, qui peuvent fabriquer leurs produits avec leurs propres tissus.
Réformes économiques et partenariats internationaux
Le ralentissement mondial, les changements de la politique commerciale américaine, la crise énergétique, le conflit à la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande ainsi que la forte hausse des prêts non performants pèsent sur l’économie.
Le ministère de l’Économie et des Finances a abaissé sa prévision de croissance pour 2026, de 5 % à 4,2 %. Le Fonds monétaire international table, lui, sur une croissance d’environ 3 %.
Pour répondre à ces difficultés, le gouvernement a lancé un programme d’intervention face aux crises multiples, doté d’un budget de 1,2 milliard de dollars et destiné à soutenir la situation socio-économique du pays.
Ces mesures illustrent la vulnérabilité du Cambodge aux chocs extérieurs. La sortie des PMA n’est pas l’option la plus facile, mais le gouvernement l’a retenue dans le cadre de la première phase de sa Stratégie pentagonale, conformément au calendrier fixé par le Comité des politiques de développement des Nations unies.
Les préférences commerciales restent importantes pour protéger les débouchés et renforcer la compétitivité du pays. Mais elles évoluent et ne peuvent constituer une solution permanente.
Les auteurs estiment donc que le Cambodge doit engager des réformes structurelles : revoir la loi sur l’investissement, distinguer clairement les textes juridiques, les mesures politiques et les procédures administratives, et renforcer le rôle du Conseil pour le développement du Cambodge comme guichet unique pour les investisseurs étrangers.
Ils préconisent aussi de stimuler la concurrence pour attirer les investissements, de réduire les coûts de l’énergie et de la logistique, de renforcer les compétences des travailleurs et de développer des secteurs plus qualifiés et à plus forte valeur ajoutée.
Le Cambodge devrait également approfondir ses relations avec ses partenaires — le Japon, les États-Unis, l’Union européenne, le Royaume-Uni, la Chine, Singapour, la Corée du Sud et d’autres pays. Ceux-ci peuvent contribuer aux réformes par des investissements, des financements, une assistance technique et le partage d’expériences.
Japon-Cambodge : un partenariat pour diversifier l’économie
Parmi ces partenaires, le Japon apparaît comme un interlocuteur privilégié. Son économie a progressivement évolué des activités GFT à forte intensité de main-d’œuvre vers des secteurs plus qualifiés, tels que l’automobile, les semi-conducteurs, les technologies avancées et la recherche et développement. Cette évolution s’est faite sur une période d’environ vingt ans.
Le Japon et le Cambodge entretiennent déjà des relations étroites, élevées au rang de partenariat stratégique global en 2023.
Le Japon contribue à la compétitivité du Cambodge de plusieurs façons. Il soutient le Conseil pour le développement du Cambodge dans la mise en place de son guichet unique, afin de simplifier les démarches des investisseurs et de renforcer leur confiance. Il participe aussi au développement du port autonome de Sihanoukville, seul accès cambodgien en eau profonde, et investit pour intégrer le pays aux chaînes d’approvisionnement japonaises.
La coopération porte également sur la stabilité énergétique et l’accès à l’eau potable. Dans le secteur électrique, le Japon contribue à l’élaboration de programmes de formation, à la formation des enseignants et à l’évaluation des compétences dans l’enseignement technique et professionnel.
Les deux pays pourraient s’appuyer sur cette coopération de longue date pour approfondir leur partenariat à leur bénéfice mutuel.
Pour préparer sa sortie des PMA, le Cambodge devra engager des réformes, réduire sa vulnérabilité aux chocs et poursuivre son ambition de devenir un pays à revenu élevé d’ici 2050. Il lui faudra aussi définir de nouveaux moteurs de croissance et diversifier son économie.
Les partenaires internationaux, notamment le Japon, peuvent accompagner cette évolution et contribuer à la résilience économique du royaume dans un contexte régional et mondial incertain.
Him Vatana et Try Chhaytith sont chercheurs au Cambodian Center for Regional Studies (CCRS).
Avec l'aimable autorisation de Cambodianess, qui a permis la traduction de cet article et ainsi de le rendre accessible au lectorat francophone.
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