Dans le Ratanakiri, les communautés tampuan redoutent que de nouveaux projets d’investissement ne menacent le lac sacré de Yeak Laom, malgré les démentis officiels.


Près de dix ans après l’abandon d’un projet d’aménagement controversé, le lac protégé de Yeak Laom, dans la province de Ratanakiri, se retrouve de nouveau au cœur des inquiétudes. Des communautés autochtones redoutent qu’une nouvelle dynamique d’investissement dans le nord-est du Cambodge — promettant des centaines de millions de dollars et des milliers d’emplois dans le tourisme et l’agro-industrie — ne rouvre la porte aux accaparements de terres.
Situé à la périphérie de Banlung, ce lac de cratère volcanique et la forêt qui l’entoure couvrent environ 225 hectares. Des milliers de membres de la communauté tampuan y vivent. Officiellement protégé depuis 2019 et promu comme un site touristique majeur, le lieu représente, pour ses habitants, bien davantage qu’un atout économique : il constitue un espace sacré, central dans leur identité culturelle et spirituelle.
Une gestion communautaire ancienne et revendiquée
Selon Ven Churk, vice-président du comité de Yeak Laom, la communauté administre le site depuis 1998. Interrogé en décembre, il rappelle qu’en 2018, un projet de privatisation du lac en vue d’y développer un complexe hôtelier avait été rejeté.
À l’époque, beaucoup redoutaient que la zone protégée communautaire ne subisse le même sort que Phnom Youl, autre site sacré tampuan, loué en 2008 au conglomérat BVB pour un projet touristique. Près de vingt ans plus tard, ce projet reste à l’arrêt. Selon Churk, les communautés autochtones continuent néanmoins de faire face à des restrictions d’accès aux terres forestières et aux produits forestiers dans cette zone.
Le programme SPIN ravive les craintes
Les inquiétudes ont ressurgi avec le lancement du « Special Program to Promote Investment in the Four Northeastern Provinces » (SPIN), un programme gouvernemental de trois ans destiné à attirer des projets agricoles, agro-industriels et touristiques dans les provinces de Stung Treng, Kratie, Ratanakiri et Mondulkiri.
Près d’un an après son lancement en 2025, ce programme est présenté par les autorités comme un levier de développement capable de générer plus de 12 700 emplois et près de 667 millions de dollars d’investissements. Treize projets, principalement dans l’agro-industrie, ont déjà été approuvés et doivent démarrer cette année, selon une publication officielle.
En août dernier, un groupe de travail a inspecté des sites potentiels pour trois projets d’investissement dans le Ratanakiri. L’un d’eux se trouvait dans le village de Chry, dans la commune de Yeak Laom — l’un des cinq villages entourant le lac et dont les habitants détiennent les droits de gestion et de protection de la zone.
Ven Churk et Seng Thong, premier adjoint au chef de commune de Yeak Laom, affirment que le comité n’a pas été informé de cette inspection et n’a reçu aucune information concernant d’éventuels projets.
Selon Churk, les craintes s’étaient déjà manifestées en 2023, lorsque des responsables avaient évoqué, lors de réunions annuelles avec le ministère de l’Environnement, la possibilité de confier le lac à une entreprise privée.

La zone protégé communautaire de Yaek Laom couvre 225 hectares
Des démentis officiels, mais peu de détails
Le porte-parole du ministère de l’Économie et des Finances, Meas Soksensan — dont le ministère pilote le programme SPIN — a nié l’existence de projets visant le lac Yeak Laom. Il a assuré que tout développement futur nécessiterait une consultation et le consentement de la communauté.
Le ministère de l’Environnement a indiqué ne disposer d’aucune information à ce sujet. Son porte-parole pour le Ratanakiri, Phon Khemrin, a également démenti tout projet d’investissement dans la zone protégée.
Toutefois, peu d’éléments ont été rendus publics concernant les trois projets approuvés dans la province. Seuls 300 hectares destinés à la branche agricole du conglomérat vietnamien THACO pour le développement d’un agro-parc, dans un lieu non précisé, ont été identifiés.
L’entreprise exploite déjà plusieurs milliers d’hectares de plantations de bananes et d’autres cultures dans le sanctuaire de faune de Lumphat, plus au sud, dans une zone qualifiée par le gouvernement de « zone d’utilisation durable ».
Les appels adressés à BVB Investment Corporation et au bureau enregistré du programme SPIN dans le Ratanakiri sont restés sans réponse.
Des précédents marqués par les accaparements
Des organisations de défense des droits humains soulignent que les consultations limitées et les accaparements de terres dans les communautés autochtones et rurales, y compris dans des zones protégées, sont récurrents au Cambodge depuis des décennies. Elles pointent également les conséquences environnementales de ces projets.
Dans le Ratanakiri, plusieurs terres autochtones et zones protégées communautaires ont été converties en plantations de monoculture ou en sites d’exploitation. Ces grandes exploitations ont suscité des préoccupations concernant la déforestation et les conditions de travail.
« La communauté est profondément inquiète », confie Ven Churk à propos des projets récemment approuvés dans la province. « Elle craint que, dès qu’une entreprise s’implante, elle ne perde tout — qu’elle soit expulsée, remplacée par des étrangers et qu’il ne lui reste que l’angoisse. »
Entre ouverture au développement et attachement à la terre
Nhory Ping, une femme tampuan qui vend des produits au bord du lac depuis dix ans, indique gagner environ 30 000 riels (un peu plus de 7 dollars) par jour pour subvenir aux besoins de sa famille. Elle redoute qu’en cas de projet commercial, des vendeurs privés ne prennent le contrôle de l’activité.
Nhory Ping, une femme tampuan qui vend des marchandises au lac Yeak Laom depuis une décennie, prépare des collations à son étal. 6 décembre 2025. (CamboJA/Pring Samrang)
Ven Churk cite l’exemple du projet de BVB à Phnom Youl : des emplois et une protection de la forêt avaient été promis. Selon lui, ces emplois ne se sont jamais matérialisés, une partie de la forêt a été dégradée et la communauté a été largement exclue de la zone.
Les villageois tampuan affirment ne pas rejeter le développement en bloc, mais refusent qu’il se fasse au détriment de la conservation.
« Le développement peut être bénéfique, mais sans conservation, il devient une perte », déclare Seng Thong. « J’ai peur de perdre notre culture et nos traditions. »
Meas Haoen, ancien et chef spirituel tampuan, rappelle que le lac constitue un lieu de rassemblement et un site sacré, que la communauté considère comme protecteur.
« Les peuples autochtones tampuan géreront toujours ce lac », affirme-t-il. « Nous ne le remettrons à aucune entreprise. Il continuera d’être transmis de génération en génération dans nos cinq villages. Ce type de développement et de conservation nous suffit déjà. »
Un développement sous conditions
Sompoy Chansophea, chargé de projet à l’Association des jeunes autochtones du Cambodge, estime que la lenteur du développement dans la commune ne résulte pas d’une mauvaise gestion communautaire, mais d’un manque de soutien financier.
« Si l’État a des projets et des financements, il devrait soutenir les communautés autochtones afin qu’elles se développent tout en conservant la propriété et le contrôle des revenus », explique-t-il. « Les projets qui ne sont pas gérés par la communauté ne bénéficieront pas aux cinq villages. »
Malgré les assurances des autorités affirmant que le lac Yeak Laom est exclu de tout développement commercial, l’absence de détails sur les projets SPIN prévus dans le Ratanakiri entretient le doute. Pour les Tampuan, la question reste entière : leurs terres seront-elles réellement préservées, et les promesses d’emplois se concrétiseront-elles
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