Tourisme, commerce, logistique : les tensions frontalières avec la Thaïlande fragilisent l’économie cambodgienne et prolongent les besoins humanitaires de milliers de déplacés.


L’incertitude persistante le long de la frontière avec la Thaïlande perturbe les échanges commerciaux, le tourisme et les chaînes d’approvisionnement, tout en prolongeant les besoins humanitaires de dizaines de milliers de personnes déplacées, ont averti l’UNICEF et des représentants du secteur privé.
Lors d’un événement organisé mardi à Phnom Penh par European Chamber of Commerce in Cambodia (EuroCham) et UNICEF, les intervenants ont appelé à une coordination renforcée entre le secteur privé, les autorités publiques et les organisations humanitaires, en raison des répercussions persistantes des affrontements meurtriers de l’an dernier, malgré le cessez-le-feu.
Kelly Wyett, de la Cambodia Australia Partnership for Resilient Economic Development (CAPRED), a souligné que les tensions frontalières continuent d’affecter le Cambodge à travers plusieurs points de blocage économiques : recul du tourisme, conditions précaires pour les travailleurs migrants de retour, perturbations logistiques, déplacements de population et climat d’incertitude pesant sur les entreprises.
Elle a notamment évoqué une baisse de 20 % des ventes de billets pour Angkor Wat au second semestre 2025, indicateur clé du tourisme au Cambodge. Elle a ajouté que la pression internationale liée aux centres d’escroquerie en ligne a fait chuter les arrivées en provenance de pays comme la Corée du Sud à un niveau « quasiment nul ».
Retour massif de travailleurs migrants et tensions sur l’emploi
Depuis l’an dernier, près d’un million de travailleurs migrants sont revenus de Thaïlande vers le Cambodge, rejoignant un marché du travail largement informel. Cette situation suscite également des inquiétudes à Bangkok, confrontée à des pénuries de main-d’œuvre.
Le gouvernement cambodgien affirme qu’environ 620 000 personnes rapatriées ont retrouvé un emploi. Toutefois, selon Kelly Wyett, nombre d’entre elles font face à un décalage entre leurs compétences et les postes disponibles, ainsi qu’à des difficultés liées à la localisation des emplois.
« De nombreux chocs frappent le Cambodge en même temps », a-t-elle déclaré, citant les droits de douane, la baisse des prix des matières premières, les sanctions et les effets liés à l’industrie des escroqueries, en plus de la crise frontalière. Elle estime que les efforts visant à attirer davantage d’investissements dans la transformation agroalimentaire pourraient offrir un certain répit.
Commerce et logistique : des circuits fragilisés
Sur le plan commercial, Sothea Rami Sambath, présidente d’EuroCham et directrice générale d’Auskhmer Import Export, a rappelé que le Cambodge dépend historiquement de la Thaïlande et du Vietnam pour les biens de consommation courante, de nombreuses marques internationales étant produites ou conditionnées en Thaïlande.
Les postes-frontières terrestres avec la Thaïlande demeurent en grande partie fermés depuis la résurgence des tensions l’an dernier.
Selon elle, les tensions et les appels au boycott ont perturbé l’approvisionnement, certains consommateurs évitant des produits perçus comme liés à la Thaïlande, même lorsqu’il s’agit de marques européennes ou internationales conditionnées dans ce pays.
Les entreprises réorientent désormais leurs sources d’approvisionnement vers le Vietnam et d’autres pays voisins, et envisagent dans certains cas de transférer leurs activités de conditionnement ou de production vers la Malaisie ou l’Inde. Elle a appelé à une meilleure coordination entre les secteurs public et privé.
Les perturbations logistiques s’accumulent également. Rutger Heijsteeg, vice-président du comité transport et logistique d’EuroCham, a indiqué qu’environ 7 000 camions franchissaient chaque semaine le poste-frontière de Poipet avant la première vague d’affrontements en juillet 2025.
Depuis l’interdiction par le Cambodge des importations thaïlandaises — notamment de légumes et de carburant — les échanges transfrontaliers ont fortement reculé. Les importations en provenance de Thaïlande ont chuté de près de 50 % en janvier par rapport à l’année précédente, selon la Direction générale des douanes et accises.
Lorsque les points de passage sont fermés, les marchandises doivent être acheminées par voie maritime, plus lente et plus coûteuse, ce qui allonge les délais de livraison d’un jour à environ douze jours, a précisé Heijsteeg.
Des besoins humanitaires toujours importants
Au-delà des perturbations économiques, les besoins humanitaires demeurent considérables. Cho Seaving, chargée de communication à l’UNICEF Cambodge, a indiqué que l’agence et ses partenaires ont mis en place une réponse d’urgence multisectorielle pour les familles déplacées.
Les affrontements de décembre ont déplacé près d’un million de personnes des deux côtés de la frontière. Si des centaines de milliers de Cambodgiens — principalement des femmes et des enfants — sont rentrés chez eux, au moins 85 000 personnes restent dans des camps ou n’ont pas encore pu regagner leur domicile, selon le gouvernement.
« Nous avons adopté une approche globale, car les besoins des enfants ne peuvent être traités séparément. Ils nécessitent à la fois des soins de santé, une éducation, une protection et un soutien social », a-t-elle déclaré, soulignant que l’implication du secteur privé sera essentielle pour renforcer la réponse d’urgence et aider les communautés touchées à se reconstruire.
Le porte-parole du Comité national de gestion des catastrophes, Soth Kimkolmony, a indiqué que le gouvernement travaille avec le ministère de l’Économie et des Finances, les autorités provinciales et d’autres institutions afin de préparer des abris plus durables pour les personnes ne pouvant pas rentrer chez elles.
Un porte-parole du ministère, Meas Soksensan, n’a pas immédiatement répondu à une demande de commentaire.
Des familles déplacées originaires de Banteay Meanchey ont indiqué ne toujours pas savoir quand elles pourront rejoindre le site d’hébergement temporaire proposé par le gouvernement.
Le Comité national de gestion des catastrophes coordonne par ailleurs ses efforts avec des organisations internationales telles que le World Food Programme afin de mobiliser une aide en faveur des communautés déplacées. Les efforts immédiats portent sur la garantie que les abris respectent les normes humanitaires.
Sovann Sreypich
Avec l’aimable autorisation de CamboJA News, qui nous permet d’offrir cet article à un public francophone.
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