Chercheuse en urbanisme et écologie politique, Dolorès Bertrais analyse le rôle du sable dans l’expansion de Phnom Penh. Son livre, fondé sur des enquêtes menées au Cambodge, éclaire les liens entre urbanisation, ressources naturelles et équilibres environnementaux dans la région du Mékong.


Chercheuse spécialisée dans les questions d’urbanisation et d’écologie politique, Dolorès Bertrais s’intéresse depuis plusieurs années à un matériau aussi banal qu’essentiel : le sable. Dans son livre Sur la piste minérale. Enquête sur la filière du sable en Asie du Sud-Est (MétisPresses, 2025), elle explore le rôle central de cette ressource dans la transformation rapide des villes d’Asie du Sud-Est, et notamment de Phnom Penh.
À partir d’enquêtes de terrain menées au Cambodge, la chercheuse propose une réflexion qui dépasse largement la seule question des matériaux de construction. Son travail relie urbanisme, environnement, économie politique et géopolitique.
Du paysage à l’urbanisme : un parcours académique progressif
Dolorès Bertrais n’était pas destinée au départ à travailler sur les ressources minérales. Son parcours commence par une formation très concrète.
« J’ai commencé les mains dans la terre avec un BTSA aménagements paysagers. J’ai découvert que le paysage m’intéressait vraiment. »
Elle poursuivit ensuite ses études dans une école d’architecture du paysage en France, avant de compléter sa formation par une maîtrise en urbanisme à l’Université de Montréal.
C’est finalement une opportunité professionnelle qui l’amena au Cambodge.
« En 2017, je suis venue dans le cadre d’une coopération décentralisée entre la Ville de Paris et la municipalité de Phnom Penh. Je travaillais alors avec l’Atelier parisien d’urbanisme. Au départ j’étais stagiaire, puis j’ai été embauchée et je suis restée plus d’un an sur place. »
Cette expérience de terrain sera déterminante pour la suite de son parcours académique. Elle entreprit ensuite une thèse de doctorat en aménagement et urbanisme.
Phnom Penh, laboratoire d’une urbanisation accélérée
Au moment de son arrivée au Cambodge, la capitale connaissait une transformation extrêmement rapide.

Croquis de l'ouvrage Sur la piste minérale. Enquête sur la filière du sable en Asie du Sud-Est
La chercheuse travailla notamment sur la zone sud de Phnom Penh, alors en pleine phase de remblaiement. « À l’époque, la zone sud ne ressemblait pas du tout à ce qu’elle est aujourd’hui. C’était le début des remblais. En un an seulement, les transformations étaient incroyables. »
Ces observations directes éveillent sa curiosité scientifique. « Je me suis dit qu’il y avait là un sujet majeur : la vitesse à laquelle la ville se transformait était impressionnante. »
Cette transformation s’inscrit, pour certains projets urbains, dans un modèle particulier : celui de la ville verte.
La ville verte, un modèle urbain paradoxal
Dans sa thèse, Dolorès Bertrais étudie la circulation du modèle de la ville verte et sa manière d’être approprié localement.
Plusieurs projets urbains à Phnom Penh reprennent en effet cette rhétorique. Elle cite notamment des projets comme ING City au sud de la capitale porté par ses promoteurs à ses prémices comme une "Garden City" ou "cité jardin" ou encore LYP Project, développé à Chroy Changvar, là aussi sous le nom de Garden City ou cité-jardin.
Ces projets mettent en avant l’image de quartiers modernes, verdoyants et durables. Mais pour la chercheuse, une contradiction apparaît rapidement.
« Derrière cette ville dite verte, on remblaie des lacs, on assèche des zones humides. En réalité, on produit une ville verte tout en provoquant la perte du caractère vert de la ville. »
C’est en s’intéressant à ces transformations qu’elle se tourne progressivement vers l’étude du sable.
Le sable, ressource invisible mais essentielle
Le sable est aujourd’hui la deuxième ressource la plus consommée au monde après l’eau. « Environ 50 milliards de tonnes sont utilisées chaque année, principalement pour le béton et les remblais. »

Croquis de l'ouvrage Sur la piste minérale. Enquête sur la filière du sable en Asie du Sud-Est
Pendant longtemps, cette ressource a été considérée comme quasi inépuisable. « Le sable est partout. Il est omniprésent, dans nos maisons, nos routes, dans nos verres de lunettes, dans nos ordinateurs... mais il reste invisible. C’est un peu l’éléphant dans la pièce. »
Or au Cambodge, la situation est particulièrement intéressante d’un point de vue géologique. « Les sous-sols à Phnom Penh sont majoritairement composés d’alluvions, dont du sable, qui plus est, de très bonne qualité pour le secteur de la construction. »
Ce matériau joue un rôle central dans l’expansion urbaine de Phnom Penh. « Ce sable permet littéralement de créer de nouvelles terres à bâtir en remblayant les lacs et les zones humides. »
Une filière opaque et difficile à documenter
L’un des aspects les plus frappants de l’enquête concerne l’opacité de la filière du sable.
Car si l’extraction est le point de départ de cette recherche, c’est aussi là que commence une certaine opacité selon la chercheuse qui questionne :
« Qui extrait ? Qui autorise ? Qui contrôle ? Qui profite ? Car à Phnom Penh, comme dans beaucoup de contextes, on observe une imbrication forte entre pouvoir politique et secteur du bâtiment. Le sable devient alors plus qu’un matériau : il s’inscrit dans des logiques néopatrimoniales, où les ressources naturelles sont liées aux réseaux de pouvoir. Entrer dans le sable, c’est donc entrer dans la question de la distribution des ressources.
Qui a accès à cette ressource ? Comment circule-t-elle ? À qui bénéficie-t-elle réellement ? »
Des flux régionaux et une dimension géopolitique
Le sable cambodgien alimente principalement les besoins du marché intérieur, mais il circule également dans toute la région. « Le sable de rivière est surtout consommé au Cambodge pour les projets urbains et les infrastructures. »
Une partie est également transportée vers le Vietnam par le Mékong, tandis que le sable marin extrait près de Koh Kong est exporté vers Singapour.
La cité-État est en effet engagée depuis plusieurs décennies dans un vaste programme d’extension territoriale par poldérisation. « Singapour a gagné environ 30 % de territoire sur la mer depuis les années 1960. Et ce processus continue. »
Le sable devient ainsi un outil stratégique. « Il peut remodeler les frontières et joue un rôle géopolitique important, notamment en mer de Chine méridionale. »
Le Cambodge est le troisième exportateur de sable au monde derrière les États-Unis et les Pays-Bas.
Une ressource menacée
Si le sable du Mékong est théoriquement une ressource renouvelable, la réalité est plus préoccupante. « Le fleuve produit naturellement entre trois et cinq millions de mètres cubes de sable par an. »

Croquis de l'ouvrage Sur la piste minérale. Enquête sur la filière du sable en Asie du Sud-Est
Mais les volumes extraits sont bien supérieurs.
Les chiffres officiels évoquent 11,7 millions de mètres cubes par an au Cambodge, tandis que certaines recherches indépendantes estiment les volumes réels à près de 60 millions.
« On est passé de la notion d’extraction à la notion d’extractivisme. La ressource n’a pas la capacité à se renouveler aussi rapidement que les volumes extraits. »
Les barrages construits en amont du Mékong aggravent encore la situation en bloquant les sédiments.
Des conséquences sociales et environnementales
L’extraction massive du sable modifie profondément l’équilibre du fleuve. « Chaque grain de sable qui sort de l’eau accentue les inégalités sociales et environnementales. »
Parmi les effets les plus visibles :
- l’érosion et l’effondrement des berges
- la disparition d’habitations construites près du fleuve
- la diminution des ressources halieutiques
« Les pêcheurs nous disent tous la même chose : il y a beaucoup moins de poissons qu’avant. »
Plus au sud, dans le delta du Mékong au Vietnam, l’incision du lit du fleuve favorise également l’intrusion d’eau salée, ce qui menace l’agriculture.
Interroger le modèle urbain
Au-delà de la seule question du sable, les travaux de Dolorès Bertrais interrogent plus largement le modèle de développement urbain.
Elle s’interroge notamment sur le décalage entre les projets immobiliers et les besoins réels de la population.
« On construit aujourd’hui pour un marché immobilier spéculatif, souvent déconnecté des besoins des habitants. »
Étudier le sable permet ainsi de relier de nombreux enjeux. « Quand on tire le fil du sable, on arrive à parler d’économie politique, d’écologie urbaine, de géopolitique et même de la place du vivant dans la ville. »
Le livre, qui invite à suivre le destin d’un grain de sable extrait du Mékong, est très agréablement agrémenté de croquis et de dessins de l’autrice qui fluidifient parfaitement sa lecture.
On peut le trouver aux Carnets d’Asie à Phnom Penh.
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