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Rencontre avec Jean Kroussar, Cambodgien par amour depuis 1974

Par Raphaël FERRY | Publié le 09/10/2021 à 18:30 | Mis à jour le 09/10/2021 à 04:04
Jean Kroussar
J’ai fait la connaissance de Jean Krousar il y a peu, lors de l’écriture de l’article sur la page Facebook qu’il anime avec Fabien Peyronnet : Apprendre le Khmer. Au fil de nos échanges, il est vite apparu que Jean pouvait témoigner de l’histoire récente du Cambodge et du tragique de ses années noires sous un mode qui rompt avec le discours généralement admis.
 
Il a écrit un livre dans lequel il accuse les dirigeants occidentaux d’être responsables du chaos et des trente années de guerre au Royaume.
 
Curieux de tout ce qui est humain, je lui ai demandé de se dévoiler un peu.
 
 
 
Bonjour Jean, vous êtes au Cambodge depuis longtemps, pourriez-vous nous décrire votre parcours ?
 
Bonjour Raphaël. Je suis arrivé au Cambodge, en juillet 1973, pour commander une mission d’observation et de renseignement. Dix jeunes officiers m'accompagnaient, tous spécialistes en Guerre  Électronique, chargés des écoutes, du décodage et du brouillage des transmissions des forces khmères, vietnamiennes et américaines. Notre objectif était de tout faire pour aider les Khmers rouges à prendre le pouvoir.
 
matériel guerre electronique
matériel de guerre electronique

 

 
En janvier 1974, je fis la connaissance d'une jeune Khmère, prénommée Tiane, étudiante en médecine… Sa famille m’adopta dès les premiers jours de notre flirt. Le père, l’un des grands patrons du bloc chirurgical de l'hôpital Calmette ; la mère, avocate à la cour suprême, ils m’accueillirent comme un fils, et me donnèrent le nom de Kroussar, en l’honneur de leur fils aîné, tué lors d’un bombardement américain, alors qu'il soignait des blessés.

Durant dix-huit mois, nous pûmes accomplir notre mission sans problème majeur, nous aidions les Khmers rouges, ils nous aidaient en retour. Mais, en décembre 1974, un drame survint et cinq de mes camarades furent tués, lors d’une embuscade montée par des soldats de Lon Nol…
 
Après ce drame, ma fiancée exigea que ses parents organisent au plus vite notre mariage. Un mariage porteur d'espoir pour elle et ses sœurs, qui espéraient venir avec nous, en France, afin d’échapper aux terribles événements annoncés.

L’illusion d’une vie meilleure fut de courte durée. Le 17 avril 1975, les Khmers rouges prirent Phnom Penh. Avec Tiane, nous nous sommes réfugiés à l'ambassade de France. Tandis que ses parents et ses sœurs rejoignirent l'hôpital Calmette, où ils espéraient être en sécurité. Malheureusement, les révolutionnaires expulsèrent malades, médecins, soignants, et furent conduits vers les camps de travail.


Le 19 avril, suite à une dénonciation française, les khmers-rouges exigèrent que les notables Cambodgiens, réfugiés dans l'ambassade, leur soient livrés. Une sorte de marchandage s’installa entre le Chargé d’Affaire Jean Dirac et les révolutionnaires. Les Cambodgiens seraient livrés contre la protection des ressortissants étrangers, avec l’aval du Quai d’Orsay.


Le 20 avril au matin, Tiane ainsi que tous les notables présents furent expulsés manu militari. Le 22 avril 1975, cédant aux dernières exigences des Khmers rouges, la France expulsait les 1237 Cambodgiens encore présents dans l’ambassade. En quatre jours, près de 1300 personnes furent livrées à leurs bourreaux pour une mort certaine. Alors qu’il aurait été possible de les évacuer. Si le gouvernement français avait décidé que l’on ne transige pas avec le droit d’asile, bien des moyens diplomatiques et militaires étaient à sa disposition pour protéger et assurer la sécurité de tous les réfugiés. Plusieurs unités d’hélicoptères de la « Royal Air Force », stationnées à Singapour, étaient prêtes à décoller pour nous porter secours, dès le 18 avril 1975.

 
Le 30 avril, nous fûmes évacués vers la Thaïlande, avec d’autres ressortissants étrangers.
 
Avez-vous cherché à retrouver votre famille ?
 
À l’époque, il m’était impossible de revenir seul, sans protections, sans aides. Mais en novembre 1978, avant d’attaquer le Cambodge, le général Giap sollicita l'aide du gouvernement français : il voulait récupérer les cartes d’état-major réalisées du temps du protectorat, ce qui faciliterait la progression de ses troupes en territoire méconnu. La France accepta, à condition qu'un observateur accompagne les forces vietnamiennes. Jeune capitaine, je fus désigné pour accomplir cette mission.  
 
C’est pendant cette mission que j’appris que mon épouse avait survécu, qu’elle était dans un camp près d’Along Veng, que j’étais papa d’un petit garçon qui avait été séparé de sa mère à l’âge de trois ans… À partir de ce jour, je n’eus qu’une obsession ; tout faire pour les retrouver.
 
Et qu’avez-vous tenté ?
 
En octobre 1982, un ami khmer rouge m’avertit que mon épouse était hospitalisée à Phnom Penh, et gravement blessée lors d’une attaque menée par les forces vietnamiennes. Je sollicitai un congé de longue durée. L'état-major refusa, le Cambodge étant toujours en guerre, il ne souhaitait pas qu’un officier supérieur s’y rende sans mandat. Je dus démissionner de l'armée, abandonnant une carrière prometteuse. Mais je n'eus pas d'autres choix. 
Après avoir parcouru le pays pendant huit mois, je retrouvai mon épouse, mais je ne pus la convaincre de me suivre en France… Tiane espérait retrouver notre fils, et ne voulait pas fuir sans lui.
 
Je dus attendre encore six longues années avant de pouvoir revenir au Cambodge, en juin 1988, pour une nouvelle expédition de plusieurs mois. Je retrouvai ma femme et mon fils alors âgé de treize ans. Mais, encore une fois, Tiane refusa de me suivre en France et souhaita se réfugier dans la province de Kratïè, avec notre fils, Sayanna.
 
Vous êtes revenu dans les années 90, c’est cela ?

Début 90, je pus revenir les aider. La plupart des quartiers étaient en ruine, il n’y avait  ni eau, ni électricité. Avec les moyens du bord, nous avions aménagé deux pièces dans un immeuble abandonné. L'endroit était si sale, que seuls les rats et les cafards en étaient devenus propriétaires. Dès le lever du jour, nous quittions ces lieux insalubres, et parcourions la ville en quête de nourriture, d'ustensiles, et de produits de première nécessité. Le soir, à la lueur des lampes à huile, qui donnent aux choses cet étrange reflet de lumière et d'ombre, Tiane me racontait les principaux événements qui avaient jalonné leur longue retraite à Kratïè. 
La vie reprenait peu à peu. Mais la vie pouvait-elle s’accommoder de cet environnement empli de détritus, de ces odeurs nauséabondes, de la puanteur des caniveaux…? Comment la vie pouvait-elle seulement exister dans une si grande pauvreté 
 
 
Et la vie à finalement repris le dessus 
 
Oui, on peut dire cela, mais ce ne fut pas si simple. Nous reprîmes espoir en la vie, nous vivions confortablement et nous pûmes acquérir une magnifique villa coloniale sur le bord du Tonlé Bassac. Notre fils, Sayanna, qui faisait de brillantes études, avait un avenir prometteur. Malheureusement, en septembre 2003, il fut victime d'un accident. Notre vie bascula à nouveau dans les ténèbres. 
 
En 2012, Tiane décéda d'un cancer. Un cancer lié à la dure vie dans les camps, au chagrin d'avoir perdu notre fils. Avant de mourir, elle me fit promettre de vendre nos biens et de consacrer l’argent des ventes dans l’aide aux plus démunis. 
 
Étant moi-même atteint d’un cancer, je décidai de finir ma vie ici, dans l’une des provinces les plus déshéritées du pays, à Prey Veng, afin d’exaucer son vœu.
 
Là, les mois passèrent, mes douleurs s’estompèrent, la rémission était-elle possible ? Puis, j’ai eu la chance de fonder une nouvelle famille, qui m’a aidé à me reconstruire, à puiser la force nécessaire pour réapprendre à vivre. Alors nous laissons parler notre cœur : aides financières, paiement des soins, achat de vêtements, partage des repas, dons à la commune pour les équipements scolaires, entretien des salles de classe, de l’hôpital… Notre action pour le grand bien de tous, bien que modeste, me permet de respecter mon engagement envers Tiane, et de retrouver un certain équilibre.
 
 
J’ai cru comprendre que vous avez écrit un témoignage 

 

C’est exact ! En 2015, à l’occasion du quarantième anniversaire de la chute de Phnom Penh, les médias étaient revenus sur l’histoire du Cambodge. Étrange pudeur, conformisme ou ignorance : la vérité était encore escamotée, aucune information claire sur les événements. Face à tant d’hypocrisie, je décidai de rompre le silence que l’on m’avait imposé depuis trop longtemps. Un mutisme de quarante ans ! J’étais officier, j’avais un devoir de réserve, de discrétion. 

À travers mon témoignage, qui apporte une autre vision sur l’histoire méconnue du Royaume, je relate tous les événements dramatiques que nous avons vécus de 1973 à 1997. Je dénonce et j’accuse les hommes politiques occidentaux responsables du chaos et des trente années de guerre au Royaume.

Pour se procurer Cambodge, la longue quête cliquez ici

 

Avez-vous d’autres projets d’écriture ?

 

Non, même si beaucoup de personnes m’ont gratifié d’une belle plume, je n’ai pas la fibre de l’écrivain.

Mes projets sont focalisés sur l’avenir de ma famille qui, je l’espère, pourra s’adapter à l’évolution du pays. Je suis confiant, car dans ma province, en dix années, de nombreux villages constitués de vieilles baraques en bois recouvertes de tôle, ont laissé place à de superbes maisons à deux ou trois étages. De plus, une grande majorité de jeunes font des études secondaires, beaucoup vont à l’université, obtiennent des diplômes valorisants. Depuis mon retour définitif en 1994, l’évolution du pays à littéralement explosé, même si, comme partout ailleurs, certains sont restés sur le bord de la route. C’est la raison pour laquelle nous continuons d’aider les plus miséreux. 

 

raphaël ferry

Raphaël FERRY

Installé au Cambodge en 2010. Je suis tout de suite tombé amoureux du pays et de sa population. Curieux de tout, aimant découvrir l’humain, ses passions, ses motivations, son art de vivre…
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