À Phnom Penh, les grands parcs ne suffisent pas à répondre aux besoins. L’enjeu est aussi leur accessibilité. Une solution locale et pragmatique pourrait transformer les écoles en espaces publics de proximité.


Opinion
Phnom Penh n’a pas seulement besoin de parcs plus vastes — elle a surtout besoin de parcs plus proches. Car un espace public n’est réellement utile que s’il est accessible, et aujourd’hui, une partie importante de la population en est encore privée.
L’accès aux espaces publics demeure en effet un défi discret mais persistant dans la capitale cambodgienne. Des progrès ont toutefois été réalisés. La zone piétonne du front de rivière, avec ses fermetures temporaires à la circulation, attire désormais une foule animée le week-end. De même, le projet de parc central sur le site de l’ancien aéroport de Pochentong marque une évolution notable, rappelant la transformation d’anciens terrains inutilisés en espaces verts dans plusieurs villes européennes d’après-guerre.
Mais une question se pose : plus grand signifie-t-il forcément mieux ?
Les limites des grands parcs centralisés
Les grands parcs, concentrés en un seul lieu, peuvent générer des effets inattendus. Ils attirent des visiteurs venus de toute la ville, souvent en moto ou en voiture, ce qui accentue la congestion et la pollution — un phénomène déjà visible avec la Walk Street.
Pour les habitants des zones périphériques, s’y rendre peut s’avérer contraignant, voire dissuasif. De plus, ces infrastructures nécessitent un entretien important, soulevant des interrogations quant à leur durabilité à long terme.
Surtout, ces grands espaces ne profitent pas à tous de la même manière. Les personnes âgées, les jeunes enfants ou encore les personnes en situation de handicap dépendent fortement de la proximité. Si un parc n’est pas accessible à pied, il devient, en pratique, inexistant. L’accessibilité ne relève donc pas uniquement de l’aménagement, mais aussi de la localisation.
Pour les ménages disposant d’un moyen de transport, la distance peut sembler secondaire. Mais pour de nombreuses familles, notamment les plus modestes, la présence d’un petit espace vert à proximité peut faire toute la différence.
Les « pocket parks », une alternative de proximité
C’est dans cette optique que s’inscrit le concept de « pocket parks » : de petits espaces publics, intégrés dans les quartiers, où les habitants peuvent se retrouver, se détendre et renforcer les liens communautaires sans avoir à parcourir de longues distances.
Phnom Penh fait toutefois face à une contrainte majeure : le manque de foncier disponible. Les espaces libres sont rares et la pression urbaine est forte. Pourtant, une ressource sous-exploitée existe déjà au cœur des quartiers : les écoles.
Les écoles, un potentiel à valoriser
Les écoles publiques de Phnom Penh disposent généralement d’espaces ouverts et végétalisés. Leur implantation, répartie dans toute la ville, les rend facilement accessibles pour les communautés locales.
Leur transformation en espaces publics présente plusieurs avantages, notamment en termes d’équipements et de disponibilité. Les journées scolaires se terminant généralement vers 17 heures, et les dimanches étant libres, ces créneaux pourraient être mis à profit par les riverains.
Un rapport sur les espaces publics à Phnom Penh souligne que la majorité des habitants fréquentent ces lieux en soirée, après le travail ou pour éviter la chaleur. Les horaires scolaires correspondent donc naturellement à ces usages. Le même rapport indique que ces espaces sont principalement utilisés pour se détendre, faire de l’exercice ou passer du temps ensemble — des activités déjà compatibles avec les infrastructures scolaires.

Espaces et écoles publiques à Phnom Penh
De nombreuses écoles disposent par ailleurs d’installations sportives, comme des terrains de volley-ball ou de football, qui pourraient facilement accueillir des activités communautaires.
Certaines initiatives existent déjà. Des lycées emblématiques comme Baktouk ou Sisowath organisent régulièrement des tournois de basket-ball ouverts. Toutefois, cette pratique pourrait être étendue à des établissements situés dans des quartiers plus modestes.
Organiser et sécuriser l’usage partagé
Aujourd’hui, la plupart des écoles ferment leurs portes au public après 17 heures, laissant des espaces vastes inoccupés pendant une grande partie du temps.
Une première étape consisterait pour les autorités municipales à reconnaître officiellement les écoles publiques comme des espaces partagés, via des politiques claires. L’accès pourrait ensuite être encadré par des horaires définis : après 17 heures, le dimanche ou durant les jours fériés.
Une approche plus ambitieuse impliquerait de repenser la conception même des établissements. Beaucoup sont entourés de murs pleins, parfois qualifiés de « murs morts », associés à des risques accrus de criminalité ou de vandalisme. S’ils visent à sécuriser les élèves et à limiter le bruit, ils contribuent aussi à créer des espaces urbains peu accueillants.
Les remplacer par des clôtures transparentes permettrait d’améliorer la visibilité et la sécurité, tout en rendant les lieux plus ouverts. Des plantations d’arbres pourraient également atténuer les nuisances sonores et améliorer le cadre de vie.
Une fois ces espaces accessibles, les communautés pourraient y organiser diverses activités : jardins partagés, foires locales, tournois sportifs. Les événements d’envergure pourraient être coordonnés avec l’administration, tandis que les usages informels resteraient libres.
Les écoles pourraient également délimiter clairement les zones accessibles et celles nécessitant une réservation. Les élèves eux-mêmes pourraient participer à la création de cartes des espaces communautaires, facilitant leur appropriation par les habitants.
Le jardinage constitue un exemple concret. Certaines écoles primaires pratiquent déjà la culture de fruits et légumes. Dans des quartiers vulnérables, ces initiatives pourraient à la fois contribuer à l’alimentation locale et servir d’outil pédagogique.
Un modèle économique et participatif
L’entretien de ces espaces représenterait un coût limité, les écoles disposant déjà de systèmes de maintenance. Les élèves participent régulièrement au nettoyage, tandis que le personnel assure les tâches plus lourdes.
Par ailleurs, l’implication des habitants pourrait renforcer ce modèle. Des journées de nettoyage bénévoles pourraient être organisées, et des équipements simples mis à disposition pour encourager chacun à entretenir les lieux. Ce type de gestion participative existe déjà dans certaines villes japonaises, où les habitants contribuent à l’entretien des espaces verts en l’absence de financements suffisants.
L’équilibre entre usages scolaires et communautaires varierait selon les établissements, en fonction de leur taille et de leur localisation. Les écoles de petite taille, en particulier, pourraient s’adapter plus facilement grâce à leur flexibilité et à la proximité entre administration, parents et jeunes.
Conclusion : vers un réseau d’espaces de proximité
La création de nouveaux espaces publics à Phnom Penh est une évolution positive, mais leur répartition à travers la ville est tout aussi essentielle. En s’appuyant sur les infrastructures existantes des écoles publiques, la capitale pourrait développer un réseau de « pocket parks » sans mobiliser de ressources considérables.
Surtout, les personnes âgées et les enfants bénéficieraient d’un accès facilité à ces lieux, favorisant les interactions sociales à l’échelle du quartier, accessibles à pied ou à vélo.
Par Prak Norak, chercheur associé au Future Forum.
Avec l'aimable autorisation de Cambodianess, qui a permis la traduction de cet article et ainsi de le rendre accessible au lectorat francophone.
Sur le même sujet





















