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SECRETS D'HISTOIRE - Gabriel Badea-Päun nous raconte le destin de Marie de Roumanie

Par Grégory Rateau | Publié le 24/01/2022 à 00:00 | Mis à jour le 24/01/2022 à 19:05
La reine Marie de Roumanie

Ce lundi 24 janvier à 21h10, France 3 diffusera le documentaire inédit «Marie de Roumanie, l’étonnante reine des Carpates», présenté par Stéphane Bern. Notre rédaction vous propose donc un entretien complet avec l'historien d'art roumain Gabriel Badea-Päun, passionné par le sujet et qui a participé au reportage. Il nous en apprend plus sur le destin exceptionnel de Marie de Roumanie...

 

 

L'arrivée de Marie sur le sol roumain était au début pour elle une déception, qui se transforme peu à peu en un amour inconditionnel pour le peuple roumain. Quelle est la raison de ce changement ?

Fille du second fils de la reine Victoria, Alfred, duc d’Édimbourg, puis duc régnant de Saxe-Cobourg et Gotha et de la grande-duchesse Maria, unique fille du tsar Alexandre II de Russie, la princesse Marie, qui avait donc connu dès son plus jeune âge les fastes des cours britanniques et russes, ne s’attendait en rien à son mariage en janvier 1893, à l’âge de dix-sept ans, avec le prince Ferdinand de Hohenzollern-Sigmaringen, un jeune homme timide, féru de botanique et fin connaisseur des arts, désigné par son oncle Carol Ier, en 1888, prince héritier de Roumanie. Et il est vrai que cette union a beaucoup étonné, car aucun intérêt économique, politique ou diplomatique n’avait rapproché l’Angleterre et la Roumanie avant; elle était due surtout à la volonté farouche de sa mère, malheureuse en mariage et à la cour de Saint James, qui refusait que ses quatre filles connaissent le même sort. Propulsée au rang de princesse héritière d’un pays qui lui était complètement inconnu, obligée à renoncer presque d’un jour à l’autre à son ancienne vie, Marie a dû s’informer, tâtonner, imaginer et surtout trouver sa place dans cette société roumaine, dont les regards tournés envers elle oscillaient entre grands espoirs, admiration et médisances,… et surtout composer avec les Souverains, le Roi Carol Ier et la Reine Elisabeth, pas toujours tendres avec elle. Telle était la vie d’une princesse de ces temps-là, étouffée et obligée à respecter le protocole.

En se rappelant, plus tard, la proclamation de son époux comme Souverain, en 1914, elle écrivait dans l’Histoire de Ma Vie : « Ce matin-là j’étais Reine ! Reine d’un peuple qui lentement avait appris à me connaître. Reine à l’instant où toute l’Europe n’était qu’un brasier, dont les flammes atteignaient déjà nos frontières […]. Une page nouvelle et redoutable s’ouvrait devant moi, imposante par ses possibilités ignorées, lourde de menaces inconnues ! […]. Le maître d’hier avait disparu, et celui d’aujourd’hui, avec tout son espoir et ses aspirations, se trouvait en face de ses sujets, au seuil d’une vie nouvelle. Il n’était ni aimé ni détesté ! C’était un livre fermé […]. Et puis, soudain, mon nom retentit dans l’air : REGINA MARIA ! […] Je sentis que je devais découvrir mon visage et que nul voile de deuil ne devait s’interposer entre l’assemblée et moi. […]. Face à face, nous nous regardions alors, mon peuple et moi. Ce fut mon heure, - l’heure qu’il est donné à fort peu de vivre, - car à cet instant ce n’était plus une idée, une tradition ou un symbole qu’on acclamait, mais une femme qu’on avait appris à aimer. En ce moment-là je compris que j’avais gagné la partie ; l’étrangère, la jeune fille d’au-delà des mers, n’était plus une étrangère. Chaque goutte de mon sang appartenait à la Roumanie. »

 

Pour lui rendre hommage en ces moments, la France (...) l’élisait membre d’honneur de son Académie des Beaux-Arts, elle fut la première femme à y être admise !

 

Plus tard, son implication, son courage et sa détermination auprès des soldats, des blessés et des malades lors des épisodes les plus tragiques de la Première Guerre mondiale, lui valent les surnoms de Mère des Soldats ou la Reine-Soldat qui la transforment en véritable icône du peuple roumain. Comment expliquez-vous son courage et son dévouement?

Partisane déterminée de la neutralité, convaincue de la victoire de l’Entente, elle a su au pire moment de la Guerre, en 1917, où la Roumanie était isolée et encerclée par ses ennemis, les armées des Puissances Centrales, l’armée vaincue et complètement démoralisée, où la famille royale et les autorités, devant le spectre d’un dénouement tragique se sont réfugiées à Jassy, les encourager avec une détermination qui a forcé l’admiration même de ses détracteurs. Présente dans les tranchées, dans les hôpitaux, un peu partout, elle sût insuffler le courage, refusant la défaite. Pour lui rendre hommage en ces moments, la France, qui ne se trouvait pas dans une meilleure situation, l’élisait membre d’honneur de son Académie des Beaux-Arts, elle fut la première femme à y être admise !

 

 

Sa contribution a été importante lors de la Conférence de paix tenue à Paris entre 1919 et 1920 où la Reine Marie a défendu la cause de la Roumanie devant les Grandes Puissances et a joué un rôle essentiel dans la reconnaissance de la Grande Union roumaine de 1918. Peut-on parler d'une grande souveraine?

Lorsqu’en 1919, après que les hommes politiques roumains n’avaient pas su et pu imposer leurs voix, Marie, pourtant reine consort et non pas souveraine, problème de statut qui a posé beaucoup d’embarras diplomatiques et politiques, autant aux décidants politiques roumains qu’à ceux rassemblés pour le Congrès de Paix, visite la capitale de la France victorieuse pour s’assurer du soutien des vainqueurs (France, Angleterre et Etats-Unis), lors des pourparlers de la Conférence de paix et plaider la cause de la Roumanie et l’extension de ses frontières. Elle sera reçue, grâce aussi à l’intervention de la Chancellerie britannique, avec tous les honneurs à l’Élysée par le président Poincaré, qui la décore du grand cordon de la Légion d’honneur et par le Président Woodrow Wilson. Son courage, sa détermination avaient forcé l’admiration de tous. S’appuyant sur des considérations géostratégiques, dans une Europe Centrale et Orientale, où l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie, la Russie, l'Empire Ottoman s’étaient effondrés et où le spectre soviétique faisait très peur, elle est arrivée à les convaincre que la Roumanie, faible comme elle l’était, avait réussi à conserver des institutions stables et était prête à assumer un nouveau rôle dans l’équilibre de la région.

 

la reine Marie de Roumanie

 

 

On a beaucoup écrit sur ses relations extraconjugales avec Zizi Cantacuzino, Joe Boyle et surtout Barbu Stirbey (elle a aussi fait l'objet de campagnes de dénigrement orchestrées par les communistes). Que pouvez-vous nous dire sur sa vie sentimentale?

Dans une haute société roumaine où les médisances faisaient les délices des mauvaises langues, on lui a prêté plusieurs aventures. On a même prétendu que Gheorghe (Zizi) Cantacuzène était le père de sa fille Marie dite Mignon, la future Reine de Yougoslavie, chose qui l’a faite énormément souffrir, et, exaspérée, elle est partie en Allemagne chez sa mère, où sa fille est née. Il est sûr qu’elle fut très proche du prince Stirbey, l’Administrateur des Domaines de la Couronne, un gentleman, qui fut son ami sa vie durant. Ils ont échangé une correspondance, conservée aujourd’hui aux Archives Nationales, qui laisse penser à une relation amoureuse, car les lettres du prince finissent toujours avec les lettres I l y m… Boyle, comme Stirbey furent surtout pour elle ses alliés aux moments les plus difficiles.

 

 

Comment est-elle perçue aujourd'hui par les Roumains et qu'en est-il du travail de réhabilitation de la mémoire liée à son rôle politique?

Le régime communiste installé en Roumanie en 1948 enleva toute effigie de la reine Marie. Ses portraits peints et sculptés, lorsqu’ils ne furent pas détruits, furent enfouis dans les réserves des musées. Toute référence à son œuvre littéraire, enfermée dans des fonds spéciaux inaccessibles de bibliothèques, fut interdite. Après l’effondrement du régime en décembre 1989 et les restitutions historiques qui s’ensuivirent, la figure de la reine Marie se ranima, notamment grâce à la réédition en roumain, en 1991, d’Histoire de ma vie. Le livre était d’aspect plutôt modeste, mais il rencontra un énorme succès. Depuis, des expositions et des documentaires télévisuels lui sont consacrés presque tous les ans au point où ils firent d’elle, avec le Roi Carol Ier, un des piliers de l’ancienne dynastie.

 

 

Une promenade au pied de la Tour Eiffel, inaugurée en 2019, porte son nom à Paris et l'émission très populaire, Secrets d'histoire, se consacre aujourd'hui à la reine Marie de Roumanie. En quoi son histoire peut-elle fasciner les Français?

Je tiens à préciser combien je suis fier d’avoir publié en 2014 une nouvelle édition de l’Histoire de ma Vie. J’ai été invité en 2019 à participer à l’inauguration de la promenade reine Marie de Roumanie et au Secret d’Histoire qui lui est consacré ce jour, et, à chaque occasion, j’ai été fort étonné par le fait que son nom est encore très présent, surtout en relation avec la Première Guerre Mondiale, quand elle incarne la Roumanie des années 1914-1930.

 

 

grégory rateau

Grégory Rateau

Rédacteur en chef et directeur du média LePetitJournal.com/Bucarest, ancien chroniqueur à RRI, poète et écrivain
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Grégory Rateau

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