Dimanche 5 décembre 2021
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Radu Lupescu, le médecin roumain décoré pour sa lutte contre le Covid-19

Par Lepetitjournal Bucarest | Publié le 25/10/2021 à 00:00 | Mis à jour le 26/10/2021 à 08:07
Radu Lupescu médecin roumain décoré pour sa lutte contre le Covid-19

Fin décembre, Radu Lupescu, médecin d’origine roumaine installé en Alsace, faisait partie des professionnels de santé qui ont été décorés par le président français, Emmanuel Macron, pour leurs efforts déployés dans la lutte contre le coronavirus. Il a reçu, la semaine dernière, la médaille de chevalier de l'ordre national du Mérite, remise par Olivier Véran, Ministre français de la Santé. Une distinction qui vient souligner son action lors de la crise sanitaire en tant qu’anesthésiste-réanimateur à la clinique Rhéna de Strasbourg et ses 23 années au service de la France. En première ligne dans la lutte contre le Covid-19, le médecin Radu Lupescu faisait partie des premiers médecins ayant averti sur le risque accru de surpeuplement auquel les hôpitaux allaient être confrontés pendant la pandémie. Notre rédaction est allée à la rencontre d'un héros du quotidien, au service des autres.

 

 

Vous avez quitté la Roumanie au début des années 90. Pourquoi avoir choisi la France ?

Radu Lupescu: J’ai choisi la France tout naturellement; j’ai été élevé dans un environnement très francophone et francophile. Mes parents ont été coopérants en Algérie et ma sœur et moi étions scolarisés dans une école française à Alger. La culture française, les chansons françaises ont bercé mon enfance et mon adolescence. C’est donc tout naturellement que j’ai souhaité continuer mes études en France, déçu par la tournure que prenaient les événements en Roumanie en 1990-1991.

Bien entendu, j’ai eu droit (et j’en ai encore parfois) à des blagues, des quolibets, des remarques sur mes origines, mais il faut les prendre avec humour. Il s’agit dans la quasi-totalité des cas plutôt de maladresses ou de blagues potaches. La connaissance de la Roumanie, à la faveur de l’entrée de la Roumanie dans l’UE, a rendu ces situations rarissimes. Il n’est pas rare désormais que l’interlocuteur ait un ami roumain, son médecin roumain ou que ses enfants fassent des études en Roumanie…

Pouvez-vous nous raconter comment sest passée votre intégration en France au fil du temps ? Quelles étaient les principales difficultés rencontrées ?

Lorsque l’on arrive en France en tant qu’étudiant, on ne peut pas dire que l’intégration est difficile. Elle n’est pas aisée non plus… Il faut savoir apprivoiser cette culture riche, cette société multiséculaire, avec ses codes et ses traditions. C'est sûr que l’intégration est facilitée par une bonne maîtrise de la langue, et par les réussites universitaires, les bons résultats aux concours, etc.

Bien entendu, j’ai eu droit (et encore aujourd'hui) à des blagues, des quolibets, des remarques sur mes origines, mais il faut les prendre avec humour. Il s’agit, dans la quasi-totalité des cas, plutôt de maladresses ou de blagues potaches. La connaissance de la Roumanie, suite à son entrée dans l’UE, a rendu ces situations rarissimes. Il n’est pas rare désormais que l’interlocuteur ait un ami roumain, un médecin roumain ou que ses enfants fassent des études en Roumanie…

Pour faire court, je dirais que je n’ai pas eu à souffrir de difficultés particulières et que si on est prêt à accepter la société dans laquelle on arrive, avec ses qualités et ses défauts, il est aisé d’être accepté en retour.

L’arrivée en France, où la société est plus variée, avec des mœurs différentes, une variété ethnique et culturelle plus importante peut être déconcertante pour un nouveau venu.

Auriez-vous 3 conseils à donner à des étudiants roumains qui souhaiteraient venir étudier en France ?

Premièrement je leur dirais de bien apprendre et maîtriser la langue française. Ensuite de faire attention aux codes sociétaux. Par exemple, dans les hôpitaux (dans les entreprises aussi sûrement), la hiérarchie est moins rigide qu’en Roumanie et il n’est pas rare de recevoir des conseils, des idées de personnes qu’on pourrait considérer plus bas sur l’échelle hiérarchique. Il y a des personnes de valeur dans tous les postes et à tous les niveaux et ces relations sont généralement très enrichissantes.

L’arrivée en France, où la société est plus variée, avec des mœurs différentes, une variété ethnique et culturelle plus importante, peut être déconcertante pour un nouveau venu.

Enfin, je les mettrais en garde contre la tentation, renforcée par la distance et la nostalgie, de faire des comparaisons hâtives entre les deux pays. C’est une phase naturelle, mais cela peut entraîner des distorsions dans l’observation et entraîner des difficultés voire un échec dans l’adaptation.

 

Radu Lupescu médecin roumain décoré Ordre national du mérite Olivier Véran

 

Concernant la pandémie, la Roumanie commençait bien, avec un très bon taux de vaccination de sa population pour se retrouver aujourd'hui en dernière place avec un taux de mortalité lié au COVID parmi les plus élevés au monde... À votre avis, quelles sont les erreurs qui ont été commises?

Tout d’abord, en Roumanie, la confiance dans l’état et le gouvernement est limitée. Mais surtout, à mon sens, cela est lié à la faible confiance dans le système sanitaire en général où les erreurs médicales, les problèmes d’infrastructure, les incendies, les accidents en général, ne sont malheureusement pas rares. C’est pour cela que j’aurais construit ma communication et mon action sur plusieurs axes:

1. Un conseil scientifique (formés de spécialistes roumains en virologie, épidémiologie, santé publique, maladies infectieuses, réanimation de Roumanie ET d’ailleurs); il y a beaucoup de pointures roumaines dans toutes ces spécialités, dans le pays mais aussi dans les universités du monde entier. Ce conseil aurait pu être chargé de la communication officielle scientifique.

2. Une participation active des médecins de famille qui ont la confiance de la population. Les médecins de famille auraient pu devenir le pivot de la campagne avec une concentration des ressources à leur niveau; l’état aurait pu leur fournir des fiches claires type questions-réponses pour les mettre en capacité à répondre rapidement à leurs patients et lever les réticences. L’état aurait dû préciser les conditions de prise en charge financières (par l’état lui-même) des éventuelles complications ou effets secondaires liés à la vaccination anti-Covid, ainsi que prendre clairement la responsabilité de la vaccination pour ne pas laisser les médecins seuls face à leurs patients.

3. Une cooptation de personnalités extérieures au système sanitaire en tant qu'«ambassadeurs» en faveur de la vaccination.

4. Une limitation rapide et active de l’accès aux principaux canaux de communication, aux personnes qui diffusent des fausses informations: sanctions ordinales pour les médecins diffusant de fausses informations, rôle du CNA, réponses rapides du conseil scientifiques, etc.

5. Un maintien des restrictions et des gestes barrières et une levée très progressive de ces derniers en fonction de l’avancée de la vaccination et liée à l’entrée en vigueur du « certificat vert ».

6. Une mise en place de mesures restrictives dès l’augmentation conjointe du taux d’incidence, du nombres d’hospitalisés et du taux d’occupation des lits en réanimation.

C’est pour cela qu’il faudrait faire preuve d’inventivité. Cela peut passer par un rôle accru des infirmiers spécialisés, non seulement la création d’un corps d’infirmiers spécialisé en anesthésie-réanimation, ou des infirmiers de bloc opératoire, comme cela  existe déjà dans de nombreux pays.

 

En rapport avec le sous financement du système de Santé roumain, vous disiez, dans une précédente interview, qu'il faudrait compenser cela avec plus d'"inventivité". Pouvez-vous nous expliquer?

Nous dépensons actuellement en Roumanie environ 5,5% du PIB pour le système de santé, par rapport à plus de 10% dans beaucoup de pays européens. Il est clair que le système de santé est sous-financé de manière chronique. Un rattrapage en passant pas toutes les étapes de développement serait long, coûteux et difficile et risquerait de nous placer, à terme, dans la même situation que les pays « riches » (avec un bon système de santé) faisant face à une augmentation constante des dépenses de santé, ce qui est difficilement soutenable. C’est pour cela qu’il faudrait faire preuve d’inventivité. Cela peut passer par un rôle accru des infirmiers spécialisés et la création d’un corps d’infirmiers spécialisés en anesthésie-réanimation, ou d'infirmiers de bloc opératoire, comme cela existe déjà dans de nombreux pays. Imaginez seulement l’importance qu’auraient eu dans la crise, quelques centaines d’infirmiers spécialisés en réanimation (qui ne travaillaient plus dans les blocs opératoires fermés au plus fort de la pandémie), qui auraient pu apporter leur expertise dans de nouvelles unités Covid. Et, au-delà de ces solutions classiques mais absolument nécessaires, imaginez un réseau d’infirmiers, en pratique avancée, déployés en milieu rural et chargés de la surveillance des pathologies chroniques. Le manque criant de médecins dans ces territoires pourrait être pallié de la sorte. Imaginez également des infirmières cliniciennes spécialisés en neurologie, en psychiatrie, en cardiologie qui suivraient les patients entre deux visites espacées chez leur médecin spécialiste installé dans une ville lointaine. Cela viendrait compléter les investissements indispensables dans la médecine primaire, investissements fort déficitaires en Roumanie, et pallier le manque de médecins, tout cela avec un coût, somme toute, limité pour la société. Et il y aurait beaucoup de choses à dire encore…

 

 

Quelles seraient pour vous les principales leçons à retenir suite à cette pandémie?

Premièrement je retiendrais la nécessite de relocaliser en Europe les capacités de production des médicaments essentiels et du matériel de protection. Un point positif a été l’échange rapide des informations et protocoles entre les différentes équipes médicales (groupes WhatsApp, mails, webinaires, vidéoconférences, etc.) et la mise à disposition gratuite de la littérature Covid, au fur et à mesure des publications, par toutes les grandes revues médicales.

Un troisième point important est pour moi le décloisonnement des structures médicales avec une vraie collaboration entre les hôpitaux publiques et privés; ce qui a permis l’ouverture de capacités supplémentaires de réanimation et les transferts croisés de patients en fonction des besoins de lits, de techniques particulières de réanimation, etc.

Enfin, un quatrième point très important a été la mise en œuvre d’une solidarité européenne, permettant le transfert de dizaines de patients en état grave et le transfert de matériel spécifique et de médicaments.

 

 

Enfin, que pouvez-vous nous dire quant à l'état de santé (mental, physique) des médecins et personnels soignants qui ont terriblement souffert durant cette pandémie?

Cette crise sanitaire a été très éprouvante pour le corps médical, pour le personnel soignant mais aussi pour la population en général. Les périodes de confinement, la limitation des contacts physiques et le travail à domicile ont des conséquences que nous mesurons encore assez mal. Du point de vue des soignants, un afflux massif de patients, l’urgence des prises en charge, le nombre élevé des décès ont mis à rude épreuve le mental des équipes, peu habituées à ce genre de situations. C’est d'ailleurs pour cela que nous avions rapidement, dès le début de la première vague, mis en place à la clinique un service de soutien psychologique grâce à l’intervention bénévole de psychologues pour accompagner les personnels qui se sentaient parfois dépassés ou en détresse. Dans le même temps, dans notre région, la CUMP (cellule d’urgence médico-psychologique) qui intervient généralement après les catastrophes naturelles, les attentats, a fait un travail remarquable en assurant une écoute non seulement des soignants des hôpitaux universitaires mais aussi de la population générale.

 

 

Cette interview a été réalisée le 20 octobre, avant la décision du gouvernement roumain d'introduire de nouvelles restrictions à partir du 25 octobre.

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