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La Déesse et le Marchand, le roman d’Amitav Ghosh sur le changement climatique

Par Catherine Simonnet | Publié le 23/09/2021 à 01:01 | Mis à jour le 23/09/2021 à 09:25
Amitav Ghosh et son dernier roman la déesse et le marchand

Amitav Ghosh est un des écrivains indiens de langue anglaise le plus lu : chroniqueur, essayiste et romancier, ses fictions sont traduites dans plus de trente langues et ses talents honorés par des multiples prix et récompenses en Inde et à l’étranger. Citoyen du monde polyglotte, il partage sa vie entre New York et l’Inde tout en préparant ses romans par des enquêtes minutieuses et des rencontres locales.

 

Lors du récent festival littéraire de Morges en Suisse, Amitav Ghosh a été invité pour la publication en français de son dernier roman La déesse et le Marchand et nous avons pu le rencontrer. 

 

Amitav Ghosh, un des écrivains indiens de langue anglaise le plus lu

Amitav Ghosh est né en 1956 à Calcutta, où sa famille originaire du Bengale oriental, avait migré. Son père travaillait comme diplomate et une grande partie de son enfance s’est déroulée à Dhaka. Cette imprégnation de la culture bengalie est une des sources de son inspiration littéraire, aussi solide semble t-il que les racines des mangroves. Et la profession de son père lui a donné très jeune le goût des voyages. 

Sa passion pour la lecture fut précoce. Durant ses études secondaires à la Doon School à Dehradun, ses talents littéraires ont commencé à s’exprimer dans la revue hebdomadaire de l’école. Après un cursus universitaire en histoire et sociologie à Delhi, il va en Tunisie apprendre l’arabe, puis en Egypte préparer sa thèse en anthropologie. Ses études et son expérience de terrain ont été la meilleure formation qui soit pour devenir écrivain aime t-il rappeler. Et il soutient sa thèse d’anthropologie sociale en 1982 à Oxford. De retour à Delhi, il devient journaliste avant de réaliser son rêve d’être écrivain en publiant son premier roman The Circle of Reason en 1986 (dont la traduction française, Les feux du Bengale, a obtenu le Prix Médicis Etranger).

Trente cinq ans après, Amitav Ghosh donne l’impression que la réalité renouvelée de ce rêve lui a fait garder une simplicité aussi grande que son érudition et que sa notoriété n’a pas entamé son attention aux autres. 

 

Avant d’aborder La Déesse et Le Marchand qui vient d’être publié en français, la présentation préalable du Pays des Marées permet d’éclairer la vie dans la région des Sundarbans et son évolution, avec tout le talent d’Amitav Ghosh de mêler et tisser dans son récit les légendes bengalies.

 

LE PAYS DES MAREES

The Hungry Tide  Harper Collins 2004

Traduction française Robert Laffont 2006

2012 E-book

 

Le pays des marées d'Amitav Ghosh

 

Ce beau roman, écrit au début des années 2000, nous fait découvrir la vie dans les Sundarbans (« la belle forêt » en bengali), la plus grande forêt de mangrove au monde située dans la Baie du Bengale. 

Cette région commune à l’Inde et au Bangladesh, correspond au delta du Gange et du Brahmapoutre où se mêlent au rythme des marées, les eaux salées de la mer avec les eaux douces des fleuves, au milieu d’îles recouvertes de mangrove. Amitav Ghosh connaît depuis longtemps cette magnifique région aux multiples dangers. 
 

carte des sundarbans au bengale

 

Le personnage principal du roman, Kanai Dutta, est originaire de Calcutta mais vit à Delhi où il dirige une entreprise lucrative d’interprètes. Sa tante Nilima Bose qui vit sur l’ile de Lusibari lui a demandé de venir, son mari Nirmal lui ayant légué ses carnets. Enfant, Kanai avait vécu quelques mois chez eux : Nirmal était instituteur et Nilima que tout le monde appelle Mashima (tante maternelle en bengali), avait créé une ONG, Badabon Trust (la Fondation de la Mangrove), connue dans toute la région.

A son arrivée, Kanai croise Piyali (abrégé en Piya) Roy, une  jeune cétologue américaine d’origine bengalie qui vient faire une recherche sur la présence de dauphins d’eau douce dans cette région du delta du Gange. Grâce à Fokir, un pêcheur de crabes qui connait parfaitement la région, Piya va observer les innombrables canaux qui se remplissant au rythme des marées ainsi que la présence de certains animaux sauvages redoutés, comme les crocodiles, les serpents et surtout les tigres mangeurs d’hommes. Et bien sûr découvrir des dauphins.

 

la mangrove dans les Sundarbans au Bengale
Pêcheurs dans la mangrove à marée basse @Nondini

 

Et sur toute cette immense région, veille la Déesse Bon Bibi, esprit gardien des forêts, vénérée à la fois par les hindous et les musulmans pour être protégé des attaques du tigre.

Ce roman est unique pour appréhender la vie particulière sur ces îles très vulnérables sur la plan climatique. Il est aussi une excellente introduction au dernier roman d’Amitav Ghosh, écrit plus d’une décennie plus tard, où nous retrouvons au début nombre de personnages.

 

 

La déesse et le marchand d'Amitav Ghosh

 

LA DEESSE ET LE MARCHAND

Gun Island  John Murray 2019

Traduction française Actes Sud 2021

 

Ce roman passionnant, à l’écriture très originale, fait suite Au Pays des Marées.  Écrit plus d’une dizaine d’années après, les effets du dérèglement climatique dont il est le sujet, sont devenus globalement plus nets et en particulier dans les Sundarbans où débute le récit.

Nous retrouvons d’abord brièvement Kanai, parent éloigné de Dinanath Dutta le personnage central du roman, originaire de Calcutta et marchand de livres rares à New York. Les autres caractères majeurs sont Cinta, historienne italienne réputée pour ses connaissances sur la ville de Venise, la cétologue Piya et les jeunes Tipu et Rafi natifs des Sunderbans.

Lors de son séjour à Calcutta, Dinanath (américanisé en Deen) entend parler de la légende de Manasa, la déesse des serpents, qui cherchait à transformer en un de ses adeptes, Bonduki Sadagar, le Marchand d’Armes. Son refus d’honorer la déesse Manasa le mène à fuir et trouver refuge dans un lieu appelé L’Ile aux Armes, Gun Island, le titre du livre en anglais.

Deen accepte la proposition d’aller sur une des îles des Sunderbans visiter un sanctuaire que le Marchand d’Armes avait fait bâtir en l’honneur de la déesse des serpents, lors de son retour au Bengale. La légende du Marchand d’Armes associée à l’architecture et aux mystères des décorations du sanctuaire deviennent la trame du roman.

Grâce à d’étranges coïncidences et de nouvelles rencontres, Deen parvient à décoder la légende du Marchand d’Armes, alors que  désordres climatiques, magie et irrationnel sont au rendez-vous. Et les voyages,  de Calcutta à Brooklyn, du MidWest à Los Angeles,  mènent finalement Deen à Venise, où il rencontre des migrants.

Cette fiction apporte, grâce au récit légendaire du Marchand d’Armes avec la déesse Manasa qui représente le monde de la nature, une mise en lumière saisissante du conflit actuel entre l’homme et la nature, et ses conséquences climatiques et humaines.

 

 

 

Et la dernière publication d’Amitav Ghosh, Jungle Nama, permet la découverte de la légende à la gloire de la déesse Bon Bibi mise sous forme poétique et illustrée.

 

JUNGLE NAMA 

Harper Collins India 2021 & Audiobook (Novembre 2021)

 

Jungle Nama d'Amitav Ghosh

 

Edité pour l’instant uniquement en Inde, Jungle Nama est une magnifique adaptation, en anglais et en vers, faite par Amitav Ghosh de la légende de Bon Bibi, la déesse protectrice de tous ceux qui, indépendamment de toute caste ou religion, dépendent des forêts pour vivre dans les Sundarbans. Le poème a été illustré par l’artiste Salman Toor natif de Lahore.

Cette légende très ancienne, publiée pour la première fois au 19° siècle en bengali (Bon Bibi Johura nama) et en vers, raconte le triomphe de Bon Bibi sur la cupidité sans fin du marchand Dhona, alors qu’elle sauve le jeune Dukhey du puissant Dokkhin Rai qui apparait sous forme de tigre. 

La versification bengalie a été reprise à merveille en anglais par Amitav Ghosh, qui rappelle qu’elle était facilement mémorisée dans les textes chantés ou lus à haute voix, du temps où la lecture était une expérience partagée. Et qui le reste grâce au  théâtre, la légende de Bon Bibi étant toujours jouée par des acteurs villageois.

Et ce texte très ancien, qui illustre de manière éclatante  les préoccupations actuelles liées au conflit entre l’avidité humaine et la nature, se termine par ces mots :

« All you need do, is be content with what you’ve got,

to be always craving more, is a demon’s lot.

A world of endless appetite is a world possessed,

is what your munshi’s learned, by the way of the quest ».

 

Amitav Ghosh a dédié Jungle Nama à Annu Jalais, anthropologue franco - bengalie dont le livre Forest of Tigers fait référence sur Bon Bibi et la vie dans les Sundarbans.

 

 

L'écrivain indien Amitav Ghosh
@ Nondini

 

 

Mes remerciements à Rajesh Sharma, à Annu Jalais et à Amitav Ghosh pour sa généreuse disponibilité. 

 

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1 Commentaire (s) Réagir
Commentaire avatar

nicolejotchenio@gmail.com jeu 23/09/2021 - 20:13

J’ai hâte de lire bientôt en traduction française Jungle Nama, légende de la déesse Bon Bibi ! 
Bravo à Catherine Simonnet pour la superbe mise en lumière des écrits de Amitav Gosh

nicolejo

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