TEST: 3715

Rencontre : Pintarraheô, un graffeur militant à Séville

Par Alicia Bert | Publié le 22/03/2022 à 18:30 | Mis à jour le 23/03/2022 à 10:19
Photo : Un graffiti des plus représentatifs de l’action de Pintarraheô @pintarraheo
Pintarraheô Sevilla

Un « gribouilleur » anonyme dissémine des graffitis dans les rues de Séville qu’il publie sur Instagram sous le nom de @Pintarraheô. À travers ses phrases, il met en avant des expressions populaires mais il diffuse aussi ses idéaux. En effet, selon lui, écrire en andalou sur les murs est une façon de revendiquer et de défendre l’identité et l’histoire particulière de l’Andalousie. S’il ne se considère pas comme un artiste, il estime que réaliser des  graffitis lui permet avant tout de mener une « action culturelle ». Lepetitjournal.com s’est entretenu avec lui pour qu’il nous explique sa démarche.

 

Parlez-nous de votre façon d’être un artiste

Sévilla pintarraheo.
@Pintarrahéô

Pintarraheo est le nom du projet que je porte et sur lequel je publie sur Instagram. Je tiens à l’anonymat, je ne signe jamais ce que j’écris sur les murs.

Je ne sais pas si je me définirais comme un artiste. Je pense plutôt mener une action culturelle. Je ne dessine pas, je ne peins pas, je ne colorie pas, j’écris seulement. Alors bien-sûr, si vous considérez l’écriture comme de l’art, alors peut-être que je suis un artiste… mais je ne m’attribue pas le nom d’artiste.

 

Je cherche à normaliser l’écriture andalouse, à montrer que l’andalou peut s’écrire

Si vous ne vous considérez pas comme un artiste, que recherchez-vous avec vos graffitis ?

J’ai plusieurs objectifs. Premièrement, je cherche à transmettre quelque-chose à la personne qui lit ce que j’ai écrit sur un mur. Ce que j’écris est un mélange de phrases et d’expressions populaires. J’écris aussi des phrases qui me sont propres. En ce sens, ma production ne m’appartient pas entièrement. Ma première source d’inspiration sont les vieilles dames qui déjeunent et parlent entre elles.

Pintarraheô Sevilla
“L’andalou n’est pas un accent” Source: @pintarraheo

 

Mon objectif principal est de rappeler aux gens qui nous sommes, nous les andalous. De plus, le fait que j’utilise la norme d’orthographe andalouse, la norme EPA (Êttandâ Pal Andalûh) est une façon de mettre en valeur la langue andalouse. Ainsi, je cherche à normaliser l’écriture andalouse, à montrer que l’andalou peut s’écrire.

 

 

Écrire l’andalou, c’est ce que défend justement la norme EPA (Êttandâ Pal Andalûh). Pouvez-vous nous en dire plus sur ce projet d’orthographe andalouse ?

La norme d’orthographe andalouse a été défendu en 2017 par un collectif de linguistes, de traducteurs et d’interprètes andalous. Ils l’ont défendue sur les réseaux sociaux et sur internet via un débat public. 
En 2017, Juan Porras avait publié un livre intitulé Er Prinzipito, la traduction andalouse du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry. Cette publication a généré un raz-de-marée de réactions et de critiques à la télévision, à la radio et sur les réseaux sociaux. Juan Porras a été victime de commentaires haineux.

En réponse à cette “andalou-phobie” provoquée par cette publication, ce groupe d’experts en linguistique s’est formé pour montrer que l’andalou pouvait s’écrire. Ils se sont réunis sur Facebook, ont commencé à ouvrir le débat avec les citoyens. Ainsi, collectivement et démocratiquement, ils ont posé les principes de l’orthographe andalouse. En 2018, ils ont publié la proposition orthographique sous le nom d’EPA (Êttandâ Pal Andalûh).

Quel impact a eu cette proposition de normalisation de la langue andalouse ?

Depuis la norme EPA, l’orthographe andalouse est utilisée par divers acteurs comme AndaluGeeks qui a créé un traducteur en andalou. Sur instagram @andalucesmemes fait de la communication et des blagues en andalou. Il existe aussi des projets musicaux comme Califato_3x4 qui écrit les paroles de ses chansons en andalou. En 2020, un documentaire sur le Taranto, une variante du flamenco née à Almeria, a aussi utilisé la norme EPA pour donner le nom à son film : « ¿Êttarán tôh ? » .

L’andalou se parlait et s’écrivait depuis longtemps, cependant avec la norme EPA, c’est la première fois que l’andalou écrit a gagné en puissance et en reconnaissance. C’est une étape importante d’avoir posé des règles orthographiques à l’andalou. On n’écrit pas l’andalou n’importe comment, c’est important d’avoir fixé une orthographe correcte pour pouvoir l’écrire.

Si vous avez décidé d’utiliser cette orthographe dans vos graffitis et sur votre compte Instagram, c’est avant tout pour revendiquer l’identité andalouse ?

Oui évidemment, c’est pour des questions identitaires que je le fais. Il faut donner du prestige à sa langue.

La meilleure façon de donner du prestige à une langue c’est de l’écrire correctement et complètement

De même, l’Andalousie comme telle, est considérée comme une communauté autonome espagnole reconnue comme nationalité historique par son statut d’indépendance. Ainsi, disposer d’une langue et d’une orthographe à part entière est très porteur au niveau identitaire.

Au-delà de la revendication identitaire, n’y-a-t-il pas aussi une critique sociale derrière vos graffitis ?

Pintarraheô
Graffiti, @pintarraheo

Si bien-sûr, le but est aussi d’inviter à la réflexion sur la société actuelle.

L’un des premiers graffitis que j’ai réalisés écrivait « ¿Quea musho par metorito? » (en castillan, cela se traduirait par « ¿Queda mucho para el meteorito? » soit en français: « Combien de temps encore avant la météorite ? »). Cela reflète le sentiment de désespoir face au monde qui va, je crois, vers une autodestruction de l’humanité ou écocide.

D’autres graffitis ont une résonance plus locale. Ils critiquent la gentrification ou le tourisme de masse. Par exemple: « Andalucia pa mi » (« L’Andalousie à moi »).

Je pense que l’Andalousie est une colonie de Castille car l’Etat espagnol s’est construit autour de la Castille. Comme toute colonie, l’Andalousie a été dépossédée de son identité. Nous ne sommes pas pauvres mais nous avons été appauvris, nous ne sommes pas incultes mais nous avons été acculturés. C’est cela que je veux dénoncer.

De plus, Séville est devenue une destination touristique et je dénonce également cette dérive. J’ai écrit par exemple « Carrîr giri ya! »  qui vient des revendications qui réclamaient les pistes cyclables avec le slogan « Carril bici ya » (« Des pistes cyclables sur-le-champ ! »). J’ai revisité le slogan pour critiquer les « guiris » c’est-à-dire les touristes qui viennent à Séville pour prendre quelque photos et s’en vont.

De façon plus ou moins implicite, je défends un positionnement politique grâce à mes graffitis

Vos phrases prennent aussi, souvent, un ton humoristique…

Oui, je pense que l’humour a du sens. J’aime rire et les neurosciences disent aussi que les apprentissages sont liés aux émotions. Si l’ont fait passer un message grâce à l’humour alors, évidemment, ce message gagne de la force.

Pintarraheô
Graffiti de Pintarraheô. Source: Instagram @pintarraheô.

C’est pourquoi je fais parfois des graffitis qui ont un fond humoristique, celle de la météorite par exemple. D’autres fois, c’est beaucoup plus tragique. Par exemple : « Aguelo cuánto t'exo de menô » (en castillan « Abuelo cuánto te echo de menos » et en français « Papy, tu me manques beaucoup »)

Pintarraheô
Source: @pintarraheô

Mes phrases ne sont pas toujours humoristiques mais elles sont toujours pleines de sentiments: du rire aux larmes, un peu comme le flamenco !

C’est ce que résume un peu mon graffiti :  « La bía entera entre alegríâ y petenerâ » (« La vida entera entre alegría y petenera » ou « La vie entière est entre la joie et la petenera » en français), la petenera étant un chant de flamenco dédié à un proche qui vient de mourir.

 

Et comment choisissez-vous les endroits pour peindre vos graffitis ?

En général, je les mets à la sortie des immeubles, à des coins de rue… sur des points de passage et toujours à la hauteur des yeux. Je ne veux pas que les gens les cherchent, je veux qu’ils les voient !

Pensez-vous que les Français qui parlent espagnol et qui se promènent dans Séville comprennent vos messages laissés sur les murs ?

Pintarraheô
Instagram @pintarraheô

Je suppose que ça dépendra de leurs compétences linguistiques (rires). J’écris des choses très locales que même les gens de Madrid ne comprennent pas. Par exemple, « ¿tê’quí ya? » (« ¿Te quieres ir ya? » en castillan qui signifie littéralement « Tu veux y aller ? »). Cela s’utilise quand on veut « envoyer quelqu’un promener », on peut dire « ¿tê’qquí ya? ». Cette phrase, les autres Espagnols ne peuvent pas la comprendre.

 

La dernière que j’ai postée par exemple: « Date bía » qui signifie « date prisa », « dépêche-toi »

Pintarraheô
Instagram @pintarraheô.

en français. Les personnes qui viennent du Nord de l’Espagne ne la comprennent pas non plus.

J’aime jouer sur cette ambiguïté et laisser mes messages ouverts aux diverses interprétations. Je ne sais pas si les Français ou les Espagnols qui viennent de Castille et Léon les comprennent mais peu importe. Ce que je trouve drôle c’est que les gens d’ici les comprennent toutes, même s’ils n’écrivent jamais en andalou. C’est ça le secret !

 

Pour terminer, vous pouvez dire un mot en andalou à nos lecteurs Français ?

« Êttoy mu agradeçío que aya hente de Françia que çe intereçe por lo que ago y que biba el andalûh y la Andalucia libre »*

Alors, avez-vous compris ?

 

* « Je suis très reconnaissant que des gens en France s’intéressent à ce que je fais et vive l’Andalou et l’Andalousie libre » conclut-il.

Alicia Bert

Alicia Bert

De Sciences-Po Lyon à Séville, passionnée de journalisme, par cette expérience je vis l’actualité andalouse, la commente et la partage, en particulier les sujets sociopolitiques et culturels, qui intéressent notre communauté.
1 Commentaire (s) Réagir
Commentaire avatar

cm mar 22/03/2022 - 22:44

Articulo muy interesante !!

Répondre

Soutenez la rédaction Andalousie !

En contribuant, vous participez à garantir sa qualité et son indépendance.

Je soutiens !

Merci !

Bernard Frontero

Rédacteur en chef de l'éditon Andalousie.

À lire sur votre édition locale