La semaine dernière, la Résidence de France à Madrid a accueilli la conférence de clôture du cycle TertulIA / DIAlogue, une initiative de l’Ambassade de France en Espagne qui s’est déployée pendant plus de six mois à travers plusieurs villes espagnoles pour explorer les enjeux techniques, éthiques, économiques et sociaux de l’intelligence artificielle.


Si dans une salle entourée d’acteurs publics et privés, d’experts et d’entrepreneurs, la conférence s’est concentrée sur des cas d’usage concrets portés par six entreprises qui utilisent l’IA dans des secteurs variés et à différentes échelles de maturité, la clôture du cycle TertulIA / DIAlogue n’avait rien d’un simple événement technologique. Dans son discours d’ouverture, l’ambassadrice Kareen Rispal a rappelé l’ambition du cycle : créer un espace de dialogue franco‑espagnol pour penser et accompagner une IA responsable, au service de l’innovation, de la compétitivité et du bien‑être collectif. Elle a souligné le rôle central des entreprises dans cette démarche, entre innovation de rupture et impact social. Mais Kareen Rispal a aussi posé un cadre résolument politique : l’intelligence artificielle est devenue un enjeu de souveraineté, de compétitivité et de modèle de société.
Affirmer une vision européenne de l’intelligence artificielle
L’ambassadrice a ainsi rappelé que ce cycle s’inscrit dans la continuité des grandes initiatives françaises et européennes en matière d’IA, avec l’ambition de prolonger en Espagne la dynamique impulsée au niveau continental -on rappelera pour mémoire que Paris accueillait en février 2025 le Sommet pour l’action sur l’IA (AI Action Summit), qui aura permis d'affirmer une vision européenne de l’intelligence artificielle, intégrant responsabilisation, inclusion, durabilité et gouvernance partagée. L’objectif du cycle TertulIA / DIAlogue n’était donc pas seulement de vulgariser un sujet technologique, mais bien de structurer entre nos deux pays un dialogue exigeant sur les impacts économiques, éthiques, sociaux et géopolitiques de ces technologies. L’IA, a souligné l'ambassadrice en substance, redéfinit les rapports de puissance, transforme les chaînes de valeur et interroge nos cadres réglementaires : elle ne peut donc être laissée aux seuls ingénieurs.
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Une plateforme de diplomatie économique et scientifique
Déployé dans plusieurs villes espagnoles, le cycle TertulIA / DIAlogue a mobilisé l’ensemble de l’écosystème français implanté dans le pays : services économiques, conseillers du commerce extérieur, acteurs de la French Tech, regroupements d'entrepreneurs, chercheurs, entreprises technologiques et grands groupes. L’ambition était double : valoriser l’expertise française en matière d’innovation responsable et créer des ponts durables avec les acteurs espagnols. Plus qu’une série de conférences, TertulIA a in fine fonctionné comme une plateforme de diplomatie économique et scientifique.
On verra si l'Ambassade donne suite avec un second cycle en 2026. Toujours est-il que la dynamique aura au moins eu pour vertu de regrouper une poignée d'entrepreneurs français de la tech basés à Barcelone, organisateurs du premier AI Summit Barcelona en 2025, inclut dans la programmation TertulIA / DIAlogue, et qui après le succès de l'initiative travaillent déjà pour leur part à la deuxième édition d'une manifestation pour le moins ambitieuse.

Légende photo : De g. à d. : Mathieu de Taillac, modérateur, Cyril Forget, Chef du service économique à l'Ambassade, Borja Cadenato, directeur des données et de l’IA chez Clarity AI, Mercedes Payá, directrice pour l’Espagne et le Portugal du groupe français Atos, Manel Chikh, fondatrice et directrice générale de MyBubbleHealth, Kareen Rispal, ambassadrice de France en Espagne, María Bertomeu Pardo, Business Development Manager chez Multiverse, Ernesto Funes, cofondateur de Stratio et Arvand Modarresi, associé gérant d’Artefact.
Six entreprises, six visions opérationnelles de l’IA
A la Résidence de France, la conférence de clôture modérée par le journaliste Mathieu de Taillac, a donné la parole à six entreprises illustrant la diversité des applications concrètes de l’intelligence artificielle.
Le groupe Atos a présenté une solution développée pour améliorer l’accessibilité des personnes en situation de handicap. Grâce à l’agrégation massive de données publiques et privées, la plateforme permet d’orienter les usagers vers des services réellement accessibles, traduisant la donnée brute en assistance opérationnelle et contextualisée.
Clarity AI a détaillé ses modèles d’analyse ESG fondés sur l’exploitation de millions de points de données extra-financières. Son intelligence artificielle permet aux investisseurs d’évaluer de manière dynamique l’impact environnemental et social de leurs portefeuilles, en dépassant les approches déclaratives traditionnelles.
Artefact a, pour sa part, mis en avant l’industrialisation de la donnée dans les grandes organisations : déploiement de modèles prédictifs, optimisation de la tarification, automatisation de décisions complexes à grande échelle.
Deux entreprises ont particulièrement marqué cette conférence par la portée systémique de leurs propositions. MyBubbleHealth, représentée par la Française Manel Chikh, s’est distinguée par la portée concrète et sociale de sa technologie. Cette medtech française a développé BBSKOPE, un système de monitoring pédiatrique sans contact fondé sur l’intelligence artificielle et la vision par ordinateur. La solution analyse en temps réel plusieurs paramètres vitaux des nourrissons — fréquence cardiaque, respiration, saturation en oxygène, signes précoces de jaunisse — sans capteurs intrusifs, grâce à des algorithmes capables d’interpréter des signaux physiologiques à partir d’images. L’objectif est double : détecter précocement des risques médicaux et améliorer le suivi clinique durant les premières années de vie, période déterminante du développement. En combinant expertise médicale, ingénierie biomédicale et science des données, l’entreprise propose un modèle de surveillance préventive qui pourrait transformer durablement les pratiques de santé néonatale.
Autre initiative particulièrement structurante : celle de Multiverse Computing. Positionnée à l’intersection de l’intelligence artificielle et du calcul quantique, l’entreprise développe des techniques de compression de modèles capables de réduire drastiquement la taille des réseaux neuronaux sans en dégrader la performance. Cette optimisation permet de déployer des modèles avancés sur des infrastructures limitées, avec des gains significatifs en consommation énergétique et en sécurité. Les applications évoquées couvrent la finance quantitative, l’aérospatial et la défense — des secteurs où la robustesse algorithmique et la souveraineté technologique sont stratégiques. En intégrant dès aujourd’hui les contraintes de cybersécurité et d’efficacité énergétique, Multiverse anticipe les défis industriels de demain.
On retiendra aussi la présentation de Stratio, qui a présenté son architecture unifiée de gestion de données industrielles, capable d’agréger flux IoT, données opérationnelles et indicateurs stratégiques dans un environnement unique. Sa plateforme permet d’anticiper les défaillances techniques, d’optimiser la maintenance prédictive et de renforcer la résilience organisationnelle. À l’heure où États et entreprises sont confrontés à une disruption technologique permanente, cette capacité à transformer la donnée en outil de pilotage stratégique résonne particulièrement avec les enjeux de souveraineté et d’adaptation systémique évoqués en ouverture par l’ambassadrice.
Une diplomatie technologique assumée
En filigrane de cette conférence, un message clair s’est donc dessiné : l’intelligence artificielle n’est pas un simple secteur d’innovation, mais un champ de structuration du rapport de force économique mondial. En mobilisant l’écosystème français en Espagne autour de TertulIA, l’ambassade a cherché à inscrire la France dans cette conversation stratégique, tout en consolidant un dialogue bilatéral appelé à s’intensifier.
La clôture du cycle ne marque pas une fin, mais une étape. Car si l’IA transforme déjà les entreprises, elle redéfinit aussi les responsabilités des États, des diplomaties et des sociétés civiles. C’est précisément dans cet espace, à la croisée de la technologie et du politique, que s’est inscrit le cycle TertulIA.
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