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Une roquette israélienne tue 7 humanitaires à Gaza, dont un Polonais : témoignage

Lundi 1er avril 2024, sept bénévoles de l’organisation humanitaire World Central Kitchen (La Cuisine Mondiale Centrale), ont été tués par un tir de roquette israélienne dans la bande de Gaza. Parmi eux, un Polonais, Damian Soból. Andrzej Duda, président de la République de Pologne, Donald Tusk, Premier ministre polonais, Stéphane Séjourné, ministre français des Affaires étrangères, Anthony Blinken, son homologue américain ont réagi, réaffirmant le droit des humanitaires à réaliser leurs missions en toute sécurité. Le convoi avait pourtant informé les autorités de l’armée israélienne de leur position. Une enquête israélienne est en cours pour analyser les causes de cette attaque. Notre journaliste Cécile Aurand a côtoyé Damian Soból entre 2022 et 2023, alors qu’elle était elle-même volontaire à Przemyśl en Pologne pour World Central Kitchen, et où il était coordinateur de la mission, elle revient pour nous sur cette rencontre.

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Damian Sobol à Przemyśl en Pologne pour World Central Kitchen en 2022, photographié par Cécile Aurand, alors volontaire pour WCK
Écrit par Cécile Aurand
Publié le 3 avril 2024, mis à jour le 20 avril 2024

World Central Kitchen, une ONG spécialiste de la cuisine de guerre

World Central Kitchen, dont le slogan est « quand les gens ont faim, envoyez les cuisiniers », est une organisation internationale d’aide humanitaire. Créée en 2010 par le chef étoilé américain José Andrés, elle fournit de la nourriture partout dans le monde où sévissent catastrophes naturelles et conflits armés.

- Les bénévoles, originaires du monde entier, ravitaillent les populations dans des zones où l’accès à la nourriture devient difficile.
- L’organisation a déclaré au mois de mars 2024 avoir servi plus de 42 millions de repas dans la bande de Gaza en 175 jours.
- L’ONG fournit également une aide alimentaire en Ukraine depuis février 2022, mais également en Haïti.

 

Une frappe de roquette israélienne sur un convoi humanitaire à Gaza

Le convoi livrait de la nourriture dans le nord de la bande de Gaza, après avoir récupéré du matériel d’une cargaison de transport maritime, proche de Chypre. Ce corridor humanitaire a été créé par l’organisation afin de pallier aux restrictions qu'imposent Israël aux convois humanitaires en route vers Gaza par voie terrestre. Composé de trois voitures, le convoi clairement visible avec les logos aux teintes claires de l’organisation a, malgré tout, été frappé par un missile juste après avoir franchi la frontière avec le nord de la bande de Gaza. 

« Malgré la coordination avec l’armée israélienne, le convoi a été touché alors qu’il quittait l’entrepôt de Deir al-Balah, où l’équipe a déchargé plus de 100 tonnes d’aide alimentaire humanitaire acheminée par la mer à Gaza », a déclaré World Central Kitchen dans un communiqué. 

Les victimes ont été identifiées car leurs passeports ont été retrouvés sur elles, raconte Mahmoud Thabet, un ambulancier du Croissant-Rouge palestinien, à l’Associated Press.

Parmi les victimes, on déplore la mort de Lalzawmi Frankcom (australienne), Saifeddin Issam Ayad Abutaha, (chauffeur palestinien du convoi), Damian Soból, (polonais), Jacob Flickinger, (canado-américain), John Chapman, (britannique), James Henderson, (britannique) et James Kirby, (britannique). 

Dans une vidéo publiée le 2 avril 2024, Benyamin Netanyahou, Premier ministre israélien réagit à cette attaque en soulignant que « cela arrive en temps de guerre ». L'armée israélienne a cependant reconnu mercredi une « grave erreur » après la frappe qui a tué sept collaborateurs de l'ONG humanitaire World Central Kitchen dans la bande de Gaza. Le contre-amiral Daniel Hagari, porte-parole de l’armée israélienne, promet une enquête.

 

Damian Soból, une incarnation des humanitaires de guerre, prêts à tout risquer pour aider les autres 

Le Polonais Damian Soból s’était engagé avec un groupe d’autres volontaires, ainsi que le chauffeur palestinien du convoi. Tous travaillaient pour World Central Kitchen. Les échos de la mort tragique de ces sept volontaires se font entendre dans toutes les organisations humanitaires œuvrant dans des zones de conflits souligne l’organisation.  

« Il ne s’agit pas seulement d’une attaque contre le WCK, mais aussi d’une attaque contre les organisations humanitaires dans les situations les plus horribles où la nourriture est utilisée comme arme de guerre. C’est impardonnable », a déclaré Erin Gore, PDG de World Central Kitchen. 

L'organisation a par ailleurs fait savoir par la voix de son fondateur que l'ensemble de ses activités dans la région étaient suspendues.

 

La protection des humanitaires en temps de guerre bafouée : vives émotions au sommet de l’Etat 

« C’est avec une profonde tristesse que j’ai reçu l’information de la mort dans la bande de Gaza de volontaires de l’organisation World Central Kitchen, dont un citoyen polonais. Mes pensées vont à leurs proches. Ces hommes courageux ont changé le monde pour le mieux grâce à leur service et à leur sacrifice pour les autres. Cette tragédie n’aurait jamais dû se produire et doit être expliquée », a déclaré Andrzej Duda, président de la République de Pologne, dans un communiqué.

 

 

Le Premier Ministre polonais, Donald Tusk a réagi le 3 avril 2024 dans la matinée : « Monsieur le Premier ministre Netanyahu, Monsieur l'Ambassadeur Livne, la grande majorité des Polonais ont fait preuve d'une solidarité totale avec Israël après l'attaque du Hamas. Aujourd'hui, vous mettez cette solidarité à rude épreuve. L'attaque tragique contre les volontaires et votre réaction suscitent une colère compréhensible ».

 

 

Stéphane Séjourné, le ministre français des Affaires étrangères et son homologue américain, Anthony Blinken, ont insisté sur la sécurité des humanitaires en temps de guerre, lors d'une conférence de presse commune à Paris le 2 avril 2024. Israël devrait faire « davantage pour protéger les civils innocents » à Gaza, et a réclamé une enquête « rapide et impartiale » a exhorté Anthony Blinken. La protection des humanitaires est « un impératif moral et juridique auquel tout le monde doit se tenir » souligne Stéphane Séjourné.


Cécile Aurand a été volontaire à Przemyśl avec Damian Soból, elle revient sur cette expérience qui l’a profondément marquée par Bénédicte Mezeix

Notre journaliste, Cécile Aurand, qui a écrit la première partie de cet article, a côtoyé Damian Soból en 2022 puis 2023, alors qu’elle était volontaire à Przemyśl en Pologne pour World Central Kitchen, au début de la guerre en Ukraine. Damian Soból était alors le coordinateur de la mission ; elle revient pour nous sur ces moments entre engagement et fous-rires.

Damian Soból était originaire de Przemyśl, ville de 60.000 habitants, à la frontière polono-ukrainienne, qui s’est soudainement retrouvée sous les feux des médias lorsque la Russie a envahi l’Ukraine, le 24 février 2022. Sa situation géographique est devenue stratégique : un total de 5 à 6 trains spéciaux partaient de Kiev et Lviv jusqu'à Przemyśl où se trouvait l'un des 9 points d'accueil en Pologne pour les réfugiés.

Dès les premiers jours de l’invasion, Damian s’est engagé en tant que bénévole auprès de World Central Kitchen, installé à la gare de la ville, pour aider les adultes et les enfants réfugiés d’Ukraine. Quelques jours plus tard, le 2 mars 2022, il est recruté par World Central Kitchen pour devenir traducteur. Son engagement dans le projet de nourrir autant de réfugiés que possible, où qu'ils soient, lui a valu de devenir coordinateur logistique de l'aide d'urgence. 

Cécile Aurand, qui était alors à Cracovie pour sa 3e année de mobilité de Sciences Po Strasbourg, a rejoint l’organisation en avril 2022, après avoir échangé avec Damian Soból par téléphone. Elle nous raconte avec émotion comment déferlaient par vagues, les réfugiés sur les quais de la gare.

«Quand le train arrivait nous devions servir environ 10.000 personnes par jour, imaginez, des personnes fuyant leur pays, mal en point, assoiffées, affaiblies tant psychologiquement que physiquement, donc il fallait assurer. Ce moment crucial où nous devions leur apporter réconfort, boisson et nourriture, Damian l’appelait le “rush”. Petite anecdote, il m’avait fait un badge spécial, sur lequel, au lieu de mon prénom “Cécile”, il avait écrit “Rock Star” car il me trouvait super efficace pour gérer cet ouragan qui déferlait régulièrement sur le quai. (...) J’ai retrouvé la photo de ce badge, ça me touche de le revoir : il a été éclaboussé par la soupe que je servais… Les machines à soupe, d’ailleurs et à panini tombaient tout le temps en panne et c’était Damian qui les réparait à chaque fois. »

 

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Przemyśl World Central Kitchen était localisée dans des entrepôts à la périphérie de la ville. Avec plus de 10 grandes gazinières, une dizaine de fours, des chefs professionnels et des cuisiniers bénévoles, chaque jour, plus de 10.000 portions de soupe, de ragoût et de paniers-repas étaient servis dans les 8 antennes de World Central Kitchen à la frontière polono-ukrainienne. 

Au mois de juillet 2022, les réfugiés étant moins nombreux à venir en Pologne, l’aide de World Central kitchen à Przemyśl a pris fin et Damian Soból a alors participé à des missions avec l’ONG notamment à Kiev, Lviv, Boutcha et Kharkiv. 

Il a ensuite quitté les missions ukrainiennes pour partir à Elbistan en Turquie, pour aider les survivants du tremblement de terre, où l’équipe a cuisiné plus de 10.000 repas chauds par jour, sans accès simples aux entrepôts. 

Damian Soból se rend par la suite au Maroc en septembre 2023, lors du tremblement de terre, puis en Egypte pour aider les réfugiés fuyant la bande de Gaza. La situation ayant beaucoup changé depuis le 7 octobre 2023, l’organisation décide d'envoyer des convois à l’intérieur de la bande de Gaza. Damian Soból a accepté ces missions, malgré le risque qu’elles représentaient. 

Cécile qui gérait la distribution de la nourriture sous la tente se souvient :

«Le dernier train arrivait vers 22h30 à la gare, la fin du service aurait dû être vers minuit, mais des gens, sans qu’on sache pourquoi, arrivaient toujours vers 2h ou 3h du matin. Pour ne pas les laisser sans rien, avec Damian, nous restions, même si l’activité sous la tente devait se terminer à 23h. Comme il faisait froid, on s’installait près de la machine à panini pour se réchauffer et nous chantions Hey Hey Rise Up, de Pink Floyd et Chervona Kalyna de Andriy Khlyvnyuk pour garder la pêche. C’est aussi dans ces moments là qu’il m’a appris des mots en polonais et ukrainien. »

Damian vérifiait tout le temps que les réfugiés allaient bien.

«Je me souviens d’un coordinateur extrêmement engagé pour ne pas dire passionné, bienveillant avec ses équipes, pour qui il avait toujours un mot gentil et encourageant, malgré la fatigue et le manque de sommeil. Il était aussi important pour lui que la nourriture soit bien présentée, car étant préparée par des chefs, il fallait que l’aspect visuel soit à la hauteur du goût des plats offerts. Franchement, je n’ai jamais mangé un aussi bon barszcz de ma vie ! »

Quant à sa relation avec les réfugiés, lors de l’arrivée d’un train, je me rappelle qu’une dame d’une quarantaine d’années a fait un malaise en arrivant sous la tente, Damian a laissé ses autres activités pour prendre soin d’elle, alors, que sincèrement, il était débordé.