Singapour, de la « cité-jardin » à la « cité dans la nature »

Par Jean-Michel Bardin | Publié le 19/06/2022 à 18:30 | Mis à jour le 19/06/2022 à 18:30
Photo : Une autoroute fleurie (copyright Coconuts)
autoroute fleurie cite jardin singapour

Le visiteur qui découvre Singapour est frappé par la verdure omniprésente dans ce pays, qui a pourtant la 3ème densité de population au monde. Ce n’est pas le fruit du hasard. En effet, dès 1967, soit deux ans après l’indépendance de Singapour, son Premier ministre fondateur, Lee Kuan Yew, a décidé d’en faire une cité avec une végétation luxuriante abondante et un environnement propre pour y rendre la vie plus agréable. Cet objectif de cité verte prend aujourd’hui une nouvelle forme avec la récente publication par l’URA (Urban Redevelopment Authority) du nouveau plan d’occupation des sols du pays.

La cite jardin, un objectif stratégique au lendemain de l’indépendance

En mai 1967, Lee Kuan Yew annonça un plan en deux étapes, destiné à transformer Singapour en « une belle cité jardin avec des fleurs et des arbres, sans ordures, et aussi ordonnée que possible ».

On partait de loin. La végétation originelle avait été progressivement éliminée pour faire place à des cultures de masse (caoutchouc, noix de muscade, …) ; en 1883, 93% de la forêt originelle avait déjà disparu. Fort heureusement, le reste a été alors protégé, ce qui fait aujourd’hui de Singapour la seule ville au monde avec Rio de Janeiro à avoir de la forêt primaire dans un environnement urbain.

Les quelques parcs et jardins existants n’étaient accessibles qu’aux classes favorisées. Les bidonvilles abondaient, les rivières étaient des égouts à ciel ouvert, et les rues étaient jonchées d’ordures que les habitants jetaient parfois directement depuis leurs fenêtres. Dans le climat équatorial, tout cela conduisait à une odeur nauséabonde. Une réalité qu’on peut malheureusement toujours constater de nos jours dans certains pays en voie de développement.

 

rue dans les annees 60
Une rue du centre de Singapour dans les années 60 (copyright Quora)

 

Au-delà de rendre la vie plus saine et plus agréable pour les Singapouriens, la cité-jardin devait aussi attirer les touristes, et avec eux le développement de l’emploi et l’intérêt des investisseurs étrangers. Finalement cela a largement contribué à attirer des entreprises qui y établirent leur quartier général en Asie et des entrepreneurs désireux de profiter du contexte dynamique de Singapour et de sa localisation centrale en Asie du Sud-Est.

En fait, cette démarche avait démarré quelques années plus tôt. Dès 1963, le gouvernement, déjà dirigé par Lee Kwan Yew, avait lancé une campagne de plantation d’arbres. Au-delà de rendre la ville plus agréable, il s’agissait de sensibiliser la population au besoin d’arbres dans l’environnement, préoccupation très en avance sur son temps. Après des débuts difficiles, cette campagne a pris un nouvel élan avec l’objectif de la cité-jardin, dont l’un des aspects était de créer un environnement vert où parcs, jardins, et espaces ouverts seraient reliées par des routes bordées d’arbres et autres plantes à fleurs. A la fin de 1970, plus de 55.000 nouveaux arbres avaient été plantés. Le 7 novembre 1971, le gouvernement a lancé la première journée annuelle de plantation d’arbres : ce jour-là, 33.000 arbres ont été plantés à travers l’ile, l’exemple étant donné par les membres du gouvernement et du parlement. Cette manifestation se poursuit de nos jours : la dernière en date a eu lieu le 20 novembre 2021 et le Premier ministre lui-même a donné l’exemple en plantant un arbre dans sa circonscription de Ang Mo Kio. Dans la même lignée, National Parks a lancé en 2020 le mouvement OneMillionTrees, destiné à planter un million de nouveaux arbres d’ici 2030.

 

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La Singapore River dans son jus (copyright Straits Times)

 

Mais, en 1967, le plus gros travail était alors de nettoyer la ville et ses cours d’eau. Cela a pris beaucoup de formes et beaucoup de temps. Ça a commencé par des choses très prosaïques telles qu’équiper les foyers avec des poubelles et éduquer la population. Après cela, il a fallu organiser le ramassage des ordures, améliorer le réseau d’égout, établir des normes pour les bâtiments et les entreprises, et, comme toujours à Singapour, des taxes pour ceux qui ne les respectaient pas. Un des derniers (et plus longs) chantiers a été le nettoyage de la Singapore River, qui a pris 10 ans, de 1977 à 1987.

Le développement des espaces verts publics

En 1975, est voté le « Parcs and Trees Act », qui vise à promouvoir et à maintenir la végétation de Singapour, notamment par la conservation d’arbres dans des zones désignées à cet effet et l’obligation d’une composante d’aménagement paysager dans tout projet de développement industriel ou d’habitation. Pour administrer ce domaine a été créé la même année le Park and Recreation Department, Celui-ci a été intégré en 1996 dans le National Parks Board (NPARKS) qui avait été créé en 1990 pour entretenir et développer les Botanic Gardens, le parc de Fort Canning, et les réserves naturelles.

Entre 1975 et 2014, la surface des espaces verts a plus que décuplé et le nombre de parcs est passé de 13 à 330. NPARKS gère aujourd’hui 400 parcs et 4 réserves naturelles. Les parcs ont été reliés par 370 kilomètres des voies cyclables et piétonnières, les « park connectors », qui sont également des rubans de verdure. Les espaces verts couvrent aujourd’hui 7800 ha, ce qui représente près de la moitié de l’espace public. La densité de la végétation due au climat équatorial fait qu’on peut se sentir rapidement loin de la civilisation, même si les premiers immeubles ne sont qu’à quelques centaines de mètres. Ce même climat nécessite aussi des milliers de personnes pour entretenir les parcs et tailler les arbres, sans quoi la jungle aurait vite fait de prendre le dessus.

 

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La réserve naturelle de Sungei Buloh au Nord de Singapour (copyright NPARKS)

 

Tout cela contribue au classement de Singapour dans les tous premiers au niveau mondial pour sa couverture végétale et pour sa qualité de vie. Au-delà, la végétation permet aussi une baisse légère de la température ambiante et absorbe une partie des eaux de pluie, limitant les inondations.

Le fait que le premier site de Singapour classé au patrimoine mondial de l’Unesco, en 2014, ait été les Botanic Gardens souligne le rôle de la végétation dans l’image du pays.

Quand la végétation envahit les immeubles

Depuis 2008, la Building and Construction Authority (BCA) édicte des normes de durabilité (green mark), qui obligent notamment à prévoir certains volumes de verdure sur ou dans les immeubles nouveaux. Les normes concernent désormais les immeubles existants et l’objectif est que 80% des immeubles (mesure en surface de plancher) respectent les normes d’ici 2030.

En 2009, a été lancé le programme LUSH (Landscaping for Urban Spaces and High-Rises) avec des incitations à intégrer de la verdure dans les projets de développement. Ce programme a connu plusieurs versions, la dernière datant de 2017.  

Tout cela a abouti à une végétalisation des murs et des cours intérieures des immeubles et au développement de jardins sur les toits, dont des jardins potagers, ce qui contribue à l’indépendance alimentaire du pays.

 

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L’hôtel Park Royal on Pickering (copyright Bloggers without borders)

 

La végétalisation des immeubles rend le béton moins visible, et donc la ville plus attractive. Outre l’aspect esthétique et l’impact positif pour le moral de ceux qui y résident ou y travaillent, tapisser les toits et les murs extérieurs des immeubles de végétation absorbe une partie de la chaleur extérieure et permet de réduire le besoin d’air conditionné. Il est aussi apparu que les jardins sur les toits peuvent devenir un habitat pour la faune sauvage.

Vers des préoccupations plus environnementales

Le concept de cité jardin visait à l'origine à rendre la vie à Singapour plus agréable. Au fil des années, le souci de l'environnement a progressivement pris de l’importance et en 2020 NPARKS a lancé le concept de « la cité dans la nature », pour promouvoir un Singapour plus vert (végétation) et plus bleu (eaux). La dernière révision du plan d’occupation des sols à long terme, qui a été dévoilée le 6 juin dernier après une année de consultation avec 15000 personnes, a intégré cet aspect.

Il s’agit de combiner l’usage de la végétation et des eaux douces ou salées pour notre agrément avec la sauvegarde de la nature et la lutte contre le réchauffement climatique.

Ces dernières années, un réseau de parcs naturels a été développé autour des réserves naturelles pour les protéger de l’impact de l’urbanisation, tout en étendant l’espace consacré à la nature. Ces parcs naturels, qui sont ouverts aux activités de loisirs, seront étendus de 200 ha d’ici 2030. Plus de plantes natives de Singapour seront protégées.

Les autres parcs et jardins seront accrus de 300 ha d’ici 2030 et seront en partie reconvertis faire plus de place à la nature sauvage et la rendre plus proche des Singapouriens. Dans ces espaces, seront créés 30 jardins thérapeutiques, spécialement conçus pour les personnes âgées souffrant de troubles liés à la vieillesse.

Les cours d’eau et les réservoirs retrouveront un aspect naturel, avec moins de béton, ce qui permettra de limiter les inondations, tout en soutenant la biodiversité. Le long des côtes, les mangroves seront restaurées, ce qui contribuera à la protection des côtes contre l’érosion des terres et contre la montée du niveau de la mer.

La végétalisation des immeubles de grande hauteur sera poursuivie. Une campagne de végétalisation des zones industrielles, qui sont aujourd’hui parmi les moins vertes et les plus chaudes de Singapour, sera lancée, avec notamment la plantation d’arbres. Cela permettra de les rafraichir, d’en améliorer la qualité de l’air, et de les rendre plus agréables.

 

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Le jardin thérapeutique de Telok Blangah Green (copyright NPARKS)

 

L’urbanisation assez dense de Singapour aboutit à une segmentation des réserves et parcs naturels, ce qui constitue un obstacle au développement de la flore et de la faune sauvages. Pour y remédier, des corridors écologiques, imitant la structure étagée des forêts, ont été développés ces dernières années, Ceux-ci seront étendus pour atteindre 300 kms d’ici 2030. De même, le réseau de « parc connectors » sera étendu pour atteindre 500 km d’ici 2030.

Tout cela est présenté, avec les autres aspects du plan occupation des sols à long terme, dans l’exposition gratuite « Space for our Dreams », qui se tient jusqu’au 4 août au rez-de chaussée du centre URA, 45 Maxwell Road. Si vous n’y êtes pas déjà allés, vous pouvez en profiter pour aller faire un tour à la City Gallery, qui est située dans le même immeuble. Vous y découvrirez les grandes étapes de l’évolution passée et future de Singapour et de remarquables maquettes de la ville.

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Jean-Michel Bardin

Scientifique de formation, mais curieux de tout. Ingénieur IT de profession, mais artiste de coeur. Citoyen du monde, d'une jeunesse au Maroc à la retraite à Singapour.
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