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Maçoğlu : «Des millions de gens suivent ce que nous faisons à Tunceli»

Par Nathalie Ritzmann | Publié le 09/09/2019 à 03:45 | Mis à jour le 09/09/2019 à 14:47
Fatih Mehmet Maçoğlu unique maire communiste en turquie

Unique mairie communiste de la Turquie, Tunceli suscite un intérêt qui ne se dément pas depuis les élections municipales de mars dernier. D’après le préfet de la province, la ville a accueilli plus d’un million de visiteurs ces derniers mois. Un engouement sur lequel Fatih Mehmet Maçoğlu compte miser afin de combattre le chômage endémique de la métropole. Nathalie Ritzmann, blogueuse et journaliste pour Lepetitjournal Istanbul, l’a rencontré.

Aîné d'une fratrie de 11 enfants d'une famille très modeste, Fatih Mehmet Maçoğlu est l'unique maire communiste de Turquie. Il s'est d'abord fait connaître en dirigeant pendant cinq ans Ovacık, un bourg de 3 000 habitants de l’est de la Turquie, qui fut la première mairie communiste du pays. Il y a relancé l'agriculture ; instauré une coopérative agricole dont les revenus sont redistribués, entre autres, sous forme de bourses aux élèves nécessiteux ; créé un service de transport municipal gratuit ; distribué l'eau publique à un prix défiant toute concurrence et sans augmentation ; instauré une assemblée populaire et donné de l'importance aux femmes.

Depuis les élections municipales du 31 mars 2019, ce personnage hors du commun est à la tête de la ville de Tunceli et de ses 33 000 âmes. Sur la façade principale de la mairie est accrochée une grande banderole sur laquelle figure l'état des dépenses liées au festival du Munzur. Comme lorsqu’il était maire d’Ovacık, Fatih Mehmet Maçoğlu joue la carte de la transparence. Rencontre.

Nathalie Ritzmann pour Lepetitjournal d'Istanbul : Le taux de chômage à Tunceli oscille entre 25% et 35% alors que la moyenne nationale est de 12%. Quels sont vos projets pour améliorer la situation ?

Fatih Mehmet Maçoğlu : Nous avons à cœur de développer le tourisme qui peut, selon nous, contribuer à résoudre une partie du problème de l'emploi. Depuis que nous avons gagné les dernières élections, beaucoup de gens viennent et nous suivent. Nous le savons à travers internet, les réseaux sociaux, les mails reçus. Le lendemain des élections, 2000 personnes sont venues à la mairie et tous les jours ils continuent à être nombreux. D'après la déclaration du Préfet, nous pensons que près d'un million de personnes ont fait du tourisme ici récemment. Et selon l'agence de presse Doğan, 150 000 véhicules sont passés ici avant et pendant la fête du Sacrifice [du 10 au 14 août, ndlr]. Face à cet afflux, nous devons planifier un programme relatif au tourisme afin de préserver notre environnement. En parallèle, nous avons commencé à nous entretenir avec les principaux artisans, la direction du tourisme et les agences locales dans le but de développer l'hébergement et le guidage touristique.

Pour remédier au problème du chômage, nous devons aussi augmenter la production. Pour ce faire, nous avons notamment identifié les réalisations municipales nécessaires à la dynamisation du secteur industriel. A Ovacık, suite aux travaux lancés et aux efforts fournis, près de 600 familles travaillent à présent dans la production agricole (apiculture, élevage, légumes, etc). Nous avons commencé à faire de même ici dans sept districts de la province de Tunceli, et donc pas uniquement dans la ville.

NR : Pouvez-vous nous en dire plus sur ce partenariat avec d’autres districts ? 

FMM : Nos plans sont les suivants : mettre sur pied une institution dans laquelle les sept districts seraient réunis et gérés conjointement par les maires sans distinction politique. Nous avons fait une première réunion mais lors des suivantes, les maires des différents partis regardaient cela d'un peu loin, attendant d'en savoir plus.

NR : Vous avez créé un conseil populaire à Ovacık. Allez-vous faire de même à Tunceli ? 

Fatih Mehmet Maçoğlu  : C'est en cours. Nous avons pris la décision d'organiser d'ici fin septembre des petites réunions de comités populaires, par exemple le conseil des femmes ou celui des jeunes. Et nous avons déjà fait une réunion avec la commission esthétique, une autre avec une partie de la commission financière, etc. Ce mécanisme de discussion suit son cours. 

NR : Vous accordez de l'importance aux femmes et en vous avez incorporé plusieurs dans votre équipe de travail …

FMM : Oui, quatre sur six sont des femmes. Ce n'est pas vraiment bien, on dirait que les femmes sont plus importantes, ce n’est pas égalitaire (sourire). En étant maire, vous ne faites pas seulement de la politique pour les 33 000 habitants de votre ville, vous touchez aussi les millions de gens qui vous suivent. Beaucoup de personnes viennent de l'étranger pour faire des interviews ou des reportages.  

NR : Un appel à dons de 25 TL a été lancé récemment. Est-ce pour rembourser une partie de la dette des 68 millions de TL dont vous avez héritée ?

FMM : Non. Pourquoi le ferions-nous puisque le remboursement de la dette se fait automatiquement via la banque İller [banque d'Etat pour le développement et les investissements, ndlr], qui donne l'argent aux municipalités en prélevant d’abord ce qui est dû ?

Avec l'argent reçu, nous allons régler plusieurs problèmes. Si nous disposons d’un budget suffisant, nous voulons donner la possibilité aux femmes d'exploiter des serres huit mois sur douze pour produire des tomates, des aubergines, des poivrons, etc. Nous souhaitons aussi construire des parcs de stationnement, car nos infrastructures actuelles ne suffisent plus du fait de l’augmentation du nombre de touristes. 

LI : La population de Tunceli et de la région est majoritairement alévie. Selon vous, existe-t-il des points communs entre l'alévisme et le communisme ? 

FMM : Au niveau culturel, on peut en trouver. Par exemple, dans l'Islam ou le christianisme, aider des personnes de religions différentes peut être considéré comme une croyance. Nous, nous considérons cela comme de la solidarité.

En revanche du point de vue idéologique, nous séparons les dogmes de la science. Nous penchons pour une politique proche de la science. Il ne s’agit pas de rejeter les croyances ou les cultures. Nous oeuvrons en les respectant et en les considérant.

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