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#blacklivesmatter : Dans la peau d’un jeune Afro-Américain en 2021

Par Rachel Brunet | Publié le 11/03/2021 à 19:39 | Mis à jour le 12/03/2021 à 12:31
Jeune afro-américain

Marcus Hunter II est un jeune homme afro-américain. Il vit à North Minneapolis, non loin de là où George Floyd a été tué par un policier en mai dernier, donnant lieu au soulèvement d’une partie de la population américaine affectée et ulcérée par les violences policières à l’égard des Noirs.

Depuis, l’administration Trump a cédé sa place à une administration démocrate dont la vice-présidente est elle-même une personne de couleur. Mais les mentalités américaines ne changent pas en quelques mois et le racisme reste une réalité. Criante. Insupportable. Une autre réalité, la violence qui règne dans certains quartiers où vit la communauté afro-américaine. Sanglante.

Marcus Hunter a grandi dans une famille devenue monoparentale à la mort de son père, abattu par arme à feu. Une famille pauvre qui ne laissait guère entrevoir un avenir joyeux à Marcus. Inégalités des chances, quand tu tiens l’Amérique ! Mais ce jeune homme brillant a un talent, l’écriture. Son ambition, devenir journaliste.

Le Star Tribune, principal quotidien du Minnesota, a ouvert ses colonnes au jeune homme. Il y relate au travers de tribunes, sa condition de jeune homme noir. Suite à cette publication, une cagnotte GoFundMe a été ouverte. L’objectif, récolter 50,000 dollars afin de financer les études de journalisme de Marcus Hunter II.

 

Être un jeune homme noir en Amérique

« Un mardi soir, je suis rentré à pied de ma séance de sport quotidienne. Je suis sorti de la salle et j’ai été saisi par le bruit assourdissant des sirènes de véhicules de police et de secours lancés à pleine vitesse. J’ai commencé à marcher et en jetant un œil à ma droite, j’ai vu des ballons blancs et verts accrochés à un tronc d’arbre, au pied duquel il y avait des fleurs et des bougies.

J’ai accéléré le pas jusqu’à ma rue. J’ai repéré au loin une nuée de gyrophares rouges et bleus. Mon cœur s’est serré, et j’ai soudain eu une boule à l’estomac. J’ai vu un homme noir sur un brancard, emmené dans le camion des secours. Du ruban jaune délimitait un périmètre, signe incontestable qu’un crime avait été commis.

J’avais déjà vu d’innombrables scènes comparables à celles du journal télévisé, et généralement, il y avait eu un mort. Plusieurs personnes – sans doute la famille de la victime – étaient sur le perron, en état de choc. Elles fixaient la scène et tentaient de se consoler. Leurs visages tordus de douleur m’ont empli de tristesse quand je suis passé devant eux sans ralentir, voulant à tout prix arriver chez moi. J’ai filé devant les huit maisons qui me séparaient de ma porte, je suis entré et j’ai tout de suite fermé à clé, angoissé par ce nouveau drame.

Des heures plus tard, cette fusillade était relatée à la télévision. Deux personnes avaient été touchées par balles, l’une était gravement blessée et l’autre avait succombé. D’après ce que j’ai vu au journal, la fusillade a eu lieu neuf minutes avant que je passe devant cette maison.

J’étais en colère, ébranlé. J’avais peut-être échappé à la mort à dix minutes près. Plus tard, dans la rue, j’ai vu un autre arbre où des offrandes avaient été posées après un décès de plus dans le quartier.

Dans le North Side de Minneapolis, de nombreux arbres portent le nom des victimes de la violence par armes à feu, dont celui de mon père. Son sang a aussi coulé dans ces rues. Lors d’un vol à main armé, quelqu’un lui a tiré dessus et l’a tué. Son corps a été abandonné sans vie, courbé sur le volant de sa voiture. Aujourd’hui, il a son arbre.

Je suis un adolescent noir et je ne me sens plus en sécurité dans mon quartier. Après le meurtre de George Floyd et la baisse des moyens affectés à la police à Minneapolis [en décembre, le conseil municipal avait réduit de 8 millions de dollars le budget de la police, avant de l’augmenter de 6,4 millions de dollars en février 2021], la criminalité est devenue incontrôlable.

Les balles fusent dans les rues et traversent les carrosseries et les murs. On entend jour et nuit des coups de feu, été comme hiver.

Je crains, pour moi et mes voisins, l’arrivée du printemps et la montée des températures.

Vers qui se tourner pour se sentir en sécurité ? J’ai l’impression que ma mort est écrite d’avance sur les trottoirs, comme si j’avais un sablier au-dessus de la tête indiquant le temps qu’il me reste avant d’être assassiné. Tout espoir semble perdu. Continuer de vivre ici pourrait me coûter la vie.

Je ne pense pas pouvoir rester dans les quartiers nord de Minneapolis cet été. Je vis dans un cimetière, où les arbres sont comme les tombes de ceux qui ont péri sous les balles. Les familles viennent s’y recueillir tout comme d’autres se rendraient sur la stèle d’un proche.

Dans un cimetière, il y a des personnes décédées de vieillesse et de maladie. Dans le North Side, à Minneapolis, les tombes sont celles de personnes qui me ressemblent – hommes, jeunes, noirs. Quand je vois un arbre, j’imagine mon nom et une photo accrochés sur le tronc avec des ballons. Sous les ballons, des fleurs et des bougies.

Imaginez-vous vivre en face d’un cimetière. Imaginez votre état d’esprit chaque matin en marchant dans la rue, en voyant chaque semaine de nouvelles sépultures. Ça n’a rien d’amusant. Il est difficile de se dire qu’on n’est pas en sécurité chez soi. Je crains de n’être qu’un fait divers parmi d’autres, une dépouille parmi d’autres, un chiffre parmi d’autres.

Je crains qu’un jour mon nom soit affiché sur un arbre. »*

 

Tribune de Marcus Hunter II, traduite en français.

 

 

 

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Rachel Brunet

Rachel Brunet

Après être passée par la presse économique et la presse spécialisée, Rachel Brunet est la directrice et la rédactrice en chef des éditions New York et Miami du Petit Journal.
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