Jeudi 29 octobre 2020

Pour Caroline Aragon « Être non-raciste n’est pas suffisant »

Par Rachel Brunet | Publié le 01/06/2020 à 21:36 | Mis à jour le 02/06/2020 à 09:49
Photo : Marche pour dénoncer la mort de George Floyd, hier à Brooklyn ©️Caroline Aragon
raciste USA

Une semaine après la mort de George Floyd, à Minneapolis, suite à une violente interpellation par un policier et une longue agonie, des manifestations ont eu lieu un peu partout, ce week-end, aux États-Unis. Les citoyens crient leur colère et leur indignation face à l’oppression que subissent les afro-américains. Parmi eux, il y avait des Français. 

Caroline Aragon vit aux États-Unis depuis presque vingt ans. Un pays qu’elle aime, mais aussi un pays qu’elle filme. Elle est productrice. Cette Française de Brooklyn a participé aux marches de ce week-end. Et elle nous raconte pourquoi.

 

Racisme USA

©️Caroline Aragon

 

Lepetitjournal.com New York : Qu’est-ce qui vous a motivé à participer à ces marches de protestation ce week-end   ?

Caroline Aragon : L’injustice vis-à-vis des populations de couleur et, l’oppression des noirs aux États-Unis est si profonde et omniprésente, qu’il faut un meurtre télévisé par la police, pour que les gens descendent dans la rue. Cela fait tant d’années que mes collègues noirs me racontent les multiples agressions qu’ils subissent, la peur de marcher dans la rue, la peur pour leurs enfants… Simplement parce qu'un policier pourrait les arrêter sans raison ou pire, leur tirer dessus.

Les manifestations de ce week-end sont simplement un point culminant, pas le premier, ni le dernier hélas. Et notre participation, en tant que citoyen(ne) blanc(he), devient indispensable.  Etre non-raciste n’est pas suffisant, les changements systémiques demandent des actions anti-racistes. Les citoyens non-oppressés ont un devoir de s’éduquer, de ne pas rester silencieux, de réfléchir sur leur propre privilège, et sur leurs propres actions, qui perpétuent le racisme.

L’article de l’auteur Scott Wood est un excellent exposé de ce besoin de réflexion. J’ai grandi à Paris et dans la banlieue du 93, j’ai étudié la Science politique et la littérature en Afrique du Sud, j’habite à Fort Greene, un quartier très gentrifié de nos jours, mais cependant encore divers par comparaison avec d’autres parties de Brooklyn, car c'était un quartier black de longue date ; mes auteurs préférés comptent Toni Morrison et James Baldwin. Il serait complicite de rester à la maison et de ne rien dire. Visa en jeu, ou pas ! Pandémie de Covid ou pas ! Comme le dit l’expression : you have to talk the talk and walk the walk.

 

Comment était cette marche, est-ce que les new-yorkais se sont joints dans une démarche pacifique ? Nous avons vu des images violentes dans le pays, mais aussi beaucoup d’images d’union.

Les marches et rassemblements sont foncièrement pacifiques. Les gens sont en colère, mais ne cherchent pas la violence. Les manifestants avaient tous des masques hier, et essayaient de garder leurs distances du fait du Covid. Des associations distribuaient même de l’eau car nous étions debout en plein soleil pendant plusieurs heures sur le parvis du Barclay Center. Les groupes extrémistes qui se rajoutent aux marches, souvent quand le soir vient, sont organisés pour mener à des actes de destruction, mais il faut bien comprendre que leurs buts sont différents. Qu’ils soient d’extrême gauche ou suprémacistes blancs, ce sont des groupuscules qui cherchent à réutiliser la force du mouvement pour d’autres raisons. Ce sont des casseurs semblables qui ont servi à discréditer une grande partie des manifestations des Gilets jaunes en France, par exemple. La violence fait parler d’elle, et les médias en oublient le véritable débat : une journée entière de manifestations pacifiques partout à Brooklyn, à Manhattan, et pratiquement dans tout le pays, mais on ne parlera que des quelques boutiques qui ont été détruites vers 23 heures ou de la voiture qui a été incendiée.

Ce qui m’a cependant surprise à Brooklyn vendredi soir, ou ailleurs à la télévision, c’est le degré de violence auquel la police était préparée. Comme si la violence incroyable que l’on voit comme des instants isolés dans les news, quand un homme ou une femme noirs sont tués, comme George Floyd ou Breonna Taylor, était soudainement visible et dirigée contre toute protestation. Les manifestations demandent justice pour la mort de George Floyd. Un seul des policiers a été incarcéré, les autres qui l’ont observé sans rien dire, ont simplement été suspendus. La demande est simple et légitime : le système judiciaire doit fonctionner également pour tout citoyen, il en va de la fabrique de notre société. Et pourtant…

 

racisme USA

©️Caroline Aragon

 

Il y a aussi des images de pillage et de débordements dans la pays, un camion-citèrne qui fonce sur la foule, des voitures incendiées. Vous qui travaillez dans l’industrie du cinéma, est-ce que vous n’avez pas l’impression de vivre un film ? D’ailleurs, la question du racisme est-elle souvent abordée dans le cinéma américain ou du moins, mise en avant ?  Peut-être dans la répartition des rôles ?

Non pas vraiment ! Je crois que 2020 jusqu’ici ne cesse de dépasser l’imagination des cinéastes. Même Steven Soderbergh, réalisateur de Contagion, a bien dit qu’il n’avait pas prévu l’irrationnel de notre pandémique mondiale. Je ne suis pas sure que la représentation du racisme dans le cinéma soit à la mesure de sa présence dans la société, franchement. C’est une inégalité insidieuse, ce sont des préjugés tellement ancrés dans la culture.

Mais j’ai souvenir, en 2014, d’avoir vu le film Selma, d’Ava Du Vernay, quelques jours avant celui de Clint Eastwood, American Sniper, et de ma colère de trois jours, quand, lors des Oscars, le second était porté aux nues alors que le premier était presque ignoré. Il y a encore beaucoup de travail à faire : tant d’histoires à raconter car elles ont été effacées trop longtemps.

À ce sujet, je recommande le roman Long Division, de Kiese Laymon. C’est une histoire fantastique et une voix unique, qui mérite d’être grand public.

 

Vous vivez aux États-Unis depuis presque 20 ans, est-ce que de ce vous observez, vous constatez une montée du racisme ?

Le racisme est culturel autant que politique. Il est disséminé un peu partout dans les disparités économiques, dans les statistiques de l'éducation ou de la santé, comme le montre l’épidémie de Covid. Cela n’a malheureusement pas changé tant que ça en vingt ans. Ce qui est plus dangereux, c’est que le gouvernement de Trump a donné une voix et a légitimé une plate-forme pour les suprémacistes blancs et les extrémistes. Pour chaque statue de soldat confédèré qu’un maire démocrate a enfin enlevé de la place du village, le président a invité la violence des extrêmes droites à venir rejoindre ses rangs.

 

Vous voyagez beaucoup dans la pays pour votre travail, est-ce que vous observez des distinctions selon les États sur cette question du racisme ?

Bien sûr, le pays est extrêmement divers. Je me souviens d’avoir été tellement surprise de travailler à Atlanta, et de voir les administrations et la mairie de cette grande ville avoir une représentation équivalente à sa population. Cela n’est pas le cas partout même dans des villes dites “progressistes". Au Mississippi ou en Louisiane, le racisme est tellement ancré dans l’histoire atroce de l’esclavagisme, que la ségrégation des espaces, des quartiers demeure palpable. On ne peut pas se leurrer et imaginer que les grandes villes libérales comme New York ou Los Angeles, sont “guéries” du racisme. Les inégalités et les disparités sont aussi flagrantes. Le système judiciaire, depuis les prisons jusqu'à la violence policière, les mettent en lumière à chaque fois.

 

Est-ce que New York vous parait plus hermétique au racisme ? Plus respectueux des minorités que d’autres États, peut-être plus conservateurs ?

Alors plus hermétique, je ne sais pas…  Mais si les événements de ce week-end doivent nous faire réfléchir collectivement, c’est bien sur le rôle que joue le racisme ou notre inaction dans la vie de tous les jours. Et se poser les vraies questions, au-delà d’une manifestation :  que puis-je faire dans mon travail, dans mon quartier, dans mon immeuble, dans ma vie quotidienne, pour m’éduquer et pour promouvoir un changement humain ? Par exemple, pourquoi Black History serait enseignée un mois dans l’année ? Ou bien est-ce que les articles de la presse que je lis ne sont pas eux-même en train de reproduire des préjugés ? En référence au travail de l’artiste Alex Bell. Ou bien simplement de donner pour les associations qui font le travail de fond jour après jour, there are so many. NAACP and ACLU pour le juridique et les droits civiques sont un bon point de départ. 

 

Cette interview a été réalisée dans le cadre d’un nouveau projet éditorial intitulé « Black Lives Matter » porté par le Petit Journal New York. En hommage à George Floyd - et à toutes les victimes de crimes racistes -, notre édition dénonce cette oppression en donnant la parole à ceux qui la subissent et à ceux qui la combattent.

 

Racisme USA

©️Caroline Aragon

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Rachel Brunet

Rachel Brunet

Après être passée par la presse économique et la presse spécialisée, Rachel Brunet est la directrice et la rédactrice en chef de l’édition New York du Petit Journal.
3 Commentaire (s)Réagir
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Sara lun 15/06/2020 - 22:49

Caroline Aragon est une personne formidable!

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New York mar 16/06/2020 - 16:20

Entièrement d’accord avec vous !

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KRISS ven 05/06/2020 - 00:06

Tant que nous n’aurons pas mis le curseur « raciste » à la hauteur de la réalité raisonnable de la sensibilité humaine il sera impossible de positionner une éducation, une législation une répression, pour obtenir une vie en commun! Voilà le problème ! Tout aujourd’hui est à l’encan de perceptions personnelles donc de « sensibleries » et ce manque de vouloir admettre la réalité de l’être humain est un énorme problème de nos jours ! On ne veut voir les choses telles qu’elles sont, il faut qu’elles soient telles que certains pleurnichards nous disent qu’elles doivent être ! Ainsi vont, moult stories-telling pour être acceptables, propagande pour faire accepter l’inacceptable, médiatisation de l’information qui se vend et non de celle qui est, déviation de l’histoire pour ne pas en avoir honte, exagération de la communication sur des banalités qui plaisent pour occulter le fond qui dérange etc..etc… Admettre l’immuable réalité de l’être humain et vouloir l’équilibre par la raison n’existent plus ! Ainsi ces mêmes insensés ne veulent plus même admettre que nous sommes différents nous-mêmes selon nos gènes, nos nations, nos éducations etc.., différents des autres aux coutumes autres, nos enfants ignorants de l’autre car privilégiés surprotégés, des femmes qui croient être différentes pour faire mieux que les hommes et la réalité est toujours pire, des foules manipulées : religieuses politiques nationalistes etc..etc..On a favorisé ainsi deux mouvements : d’un coté l’organisation d’un pleurnichage généralisé pour être soumis à ses élans sentimentaux et de l’autre des malfrats qui évidemment aux aguets de l’imbécillité ambiante, mouchoirs en mains, en jouent pour leurs buts : les politiques, les minoritaire, les dogmatique etc… Ainsi le « racisé » bien souvent emboîte le pas de mouvements déviés qui lui rapportent sans rien faire de profond pour lui-même et de l’autre le « raciseur » qui lui ne comprend pas que c’est simplement « naturel » chez lui et évidemment se protège d’avantage en se refermant plus encore dans sa xénophobie ! Tout n’est la plupart du temps que simples défauts de la nature humaine et rien de plus! Objectivité d'abord et éducation ensuite sont les solutions. Ainsi aujourd’hui de petits malins veulent ignorer les « races » qui font justement la grandeur de l’humanité par ses différences ! Les occulter, alors qu’il faut les revaloriser ! Races justement à comprendre pour se comprendre soi-même et admettre l’autre comme soi-même! Jamais aucune législation, aucune sanction n’y pourront rien si on ne relativise pas les attributs bons ou mauvais de la simple nature humaine ! Ainsi fait que de nos jours à force de baisser le curseur « raciste » pour tout et n’importe quoi il n’y a plus de normes raisonnables humainement compréhensibles en matière de différences ! Nous vivons dans les reflets de «miroirs aux alouettes » qui sont tous tombés en mains de perdreaux mafieux! La législation comme notre vocabulaire ont tant positionné le curseur bas sur la qualification de « racisme » que tout devient racisme et donc plus rien ne peut être jugé sereinement comme racisme, tout a été manipulé par des malintentionnés! Pour un regard malveillant envers un étranger pour ses manières « étranges » car simplement on n’a pas l’habitude, la peur naturelle d’un étranger qui frappe à sa porte, la préférence de quelqu’un comme soi plutôt que quelqu’un qui ne l’est pas etc..etc..n’est-ce tout simplement nature humaine fait d’instinct ? Idiot peut-être mais naturel, l’instinct est-il une tare ? Même entre soi en famille ne préfère-t-on un frère plutôt qu’un autre, ne préfèrent-on les blondes plutôt que les brunes etc.etc. est-ce aussi racisme ici alors? Il nous faut admettre que la différence existe, quelle qu’elle soit et qu’elle crée naturellement des frictions plus ou moins aiguëes c’est tout! Les aggraver par bêtise intellectuelle voilà ce que nous faisons. Qui peut prétendre changer la nature humaine ? La Loi ? Elle ne fera que rendre le problème sous jacent et augmentera les mafieux qui en profitent! Ainsi pour qui a bourlingué un peu, qui n’a constaté qu’il peut y avoir plus de « frictions » chez les noirs africains entre eux qu’entre blancs et noirs, idem chez les différentes ethnies arabes, qu’en est-il entre séfarades et Ashkénazes, parlons-en en business à NY justement ! Qu’en est-il toujours maintenue par un autoritarisme centralisé, la défiance millénaire entre chinois du sud et ceux du nord qui ne s'est encore pas déclarée? Bien entendu ce qui est arrivé à cet homme est dramatique mais de là à y voir absolument un acte foncièrement volontairement raciste et une réaction populaire aussi énorme il y a une marge qui n’aide en rien à combattre le racisme ! Vous dîtes que « ..Cela n’a malheureusement pas changé tant que ça en vingt ans… » . Ainsi voir du racisme partout comme vous le faîte, alors qu'il s'agit là d'une exception dramatique regrettable punissable individuellement c’est le banaliser pour le voir nulle part voilà pourquoi cela ne change pas. Et qui en est responsable ! Vous !

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