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IA, travail et dignité humaine : une lecture de l’encyclique Magnifica Humanitas

Il peut sembler surprenant qu’un texte religieux figure parmi les contributions les plus ambitieuses au débat contemporain sur l’intelligence artificielle. Pourtant, les grandes transformations technologiques n’ont jamais été de simples questions techniques. Elles interrogent notre conception du travail, de la liberté, de la responsabilité, de la justice et, plus fondamentalement encore, de ce que signifie être humain.

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Écrit par Lablaw
Publié le 29 juin 2026

L’intérêt d’un texte comme Magnifica Humanitas, première encyclique de Léon XIV publiée en mai 2026 à l’occasion du 135e anniversaire de Rerum Novarum, réside dans sa capacité à proposer une lecture anthropologique des mutations en cours. À une époque où le débat sur l’intelligence artificielle est souvent dominé par des considérations économiques, techniques ou réglementaires, ce texte rappelle que toute innovation transforme également notre manière d’habiter le monde, de travailler, d’entrer en relation avec les autres et de concevoir notre responsabilité envers les générations futures.

Le texte ne propose pas une théorie de la technologie, mais une réflexion sur la manière dans laquelle l’IA doit être gouvernée afin de demeurer au service de la personne et du bien commun. Cette perspective est illustrée par deux images symboliques, Babel et Jérusalem. La première représente la tentation d’un progrès qui s’autonomise de toute finalité humaine, où la puissance technique devient une fin en soi et où la concentration du savoir, des données et du pouvoir risque d’uniformiser les expériences humaines. La seconde évoque au contraire une ville construite collectivement, dans laquelle l’innovation demeure un instrument de coopération, de responsabilité et de participation. Plus qu’une opposition religieuse, ces deux figures proposent une véritable grille de lecture de la révolution numérique : le véritable enjeu n’est pas l’intelligence artificielle elle-même, mais les principes qui orientent sa conception, son déploiement et son utilisation.

L’intelligence artificielle et le monde du travail

L’encyclique Magnifica Humanitas consacre plusieurs paragraphes fondamentaux à la question du travail dans la transition numérique (§§148-156), offrant un cadre d’analyse d’une remarquable densité. Loin de se limiter à une condamnation abstraite des dérives technologiques, le texte construit une argumentation à plusieurs niveaux, qui mérite d’être lue à la lumière des trois exigences que toute transformation économique doit aujourd’hui satisfaire : la protection vérifiable de l’emploi assortie de requalification et de participation des travailleurs, l’adoption parallèle de politiques actives d’accès universel à la formation continue, et l’intégration de la qualité du travail parmi les indicateurs de réussite de l’entreprise.

Le point de départ est anthropologique. Les §§148-149 rappellent que le travail n’est pas un instrument parmi d’autres, mais une dimension constitutive de la personne humaine : il exprime sa dignité, la développe, l’inscrit dans un réseau de coopération et de contribution au bien commun. Cette affirmation fonde une exigence normative : si le travail est structurant pour la personne, alors toute politique qui le sacrifie au profit de la performance automatisée constitue une atteinte à la dignité humaine, et non simplement une inefficacité économique. C’est dans cet horizon que la première condition imposée par une transition juste prend tout son sens : les choix d’automatisation doivent être accompagnés de garanties vérifiables — en termes de maintien de l’emploi, de reconversion et de participation active des travailleurs aux décisions qui les concernent. Le §156 le formule avec précision : la technologie doit être orientée à libérer du temps et des capacités humaines, non à produire de l’exclusion. Le §150 approfondit le diagnostic. L’encyclique observe que les « nouveaux modes » de travail ne sont pas nécessairement les meilleurs :

L’IA, loin de libérer le travailleur, le soumet souvent au rythme de la machine, érode son autonomie, le relègue à des fonctions rigides et répétitives, et l’expose à une surveillance automatisée.

Cette déqualification paradoxale illustre l’urgence de la deuxième condition : des politiques actives qui rendent universellement accessibles la formation continue et les reconversions professionnelles. Le coût de l’adaptation ne peut pas reposer sur les individus seuls — car une transition supportée par les seuls travailleurs vulnérables génère des fractures durables, que ni le marché ni la charité privée ne peuvent combler. Les §§151-153 déplacent l’analyse vers l’échelle macro-économique et territoriale. Le chômage massif est qualifié de calamité sociale, et la quatrième révolution industrielle en accentue le risque, notamment par la concentration des gains au profit d’une minorité hautement qualifiée et l’appauvrissement progressif d’une large partie de la population active.

Ce qui frappe dans la lecture du §153 est la lucidité géopolitique du texte : les effets de l’automatisation sont profondément inégaux selon les territoires. Les sociétés riches s’automatisent rapidement, produisant des zones de chômage structurel ; les régions plus pauvres restent piégées dans des économies hybrides où travail humain sous-payé et technologies partielles coexistent sans véritable transformation. Cette asymétrie impose des réponses différenciées, adaptées aux contextes nationaux et locaux — ce qui constitue une critique implicite des solutions universelles abstraites, au profit d’expérimentations locales, de redistributions progressives et de nouveaux droits d’accès aux biens essentiels. Les §§154-155 complètent la réflexion en rappelant que le travail n’est pas seulement source de revenu, mais lieu d’expression, de relations et de contribution à la communauté. Une société qui condamnerait une part significative de sa population à l’inactivité forcée ne produirait pas seulement de la pauvreté matérielle, mais un appauvrissement anthropologique profond — un paradoxe de progrès technique et de régression humaine. Le §155 souligne la nécessaire évolution des syndicats : ils doivent s’ouvrir aux nouvelles formes de travail et aux travailleurs atypiques, sous peine de laisser sans représentation une multitude d’exclus. Cette remarque rejoint directement la troisième condition : la responsabilité d’entreprise. Si la qualité et la dignité du travail ne figurent pas parmi les indicateurs de succès — au même titre que la rentabilité ou la compétitivité — la pression du marché continuera de produire de l’exclusion, indépendamment des déclarations d’intention.

Une feuille de route en trois points

Le §156 synthétise l’ensemble en proposant une feuille de route en trois points, qui correspond précisément aux trois exigences appliquées comme fil conducteur de cette lecture : critères sociaux vérifiables pour l’innovation, politiques actives de formation et de reconversion accessibles à tous, et responsabilité d’entreprise élargie à la dimension humaine du travail.

Sans ces conditions, l’innovation technologique « tend à se transformer en accélération de l’injustice » — une formulation d’une franchise rare, qui mérite d’être retenue comme critère d’évaluation des politiques publiques actuelles, dans un contexte où les débats sur la régulation de l’IA peinent encore à intégrer la dimension du travail dans toute sa profondeur anthropologique et juridique.

Dans cette perspective, la gouvernance de l’intelligence artificielle ne relève plus exclusivement des pouvoirs publics. Les entreprises qui développent ou déploient ces technologies exercent aujourd’hui une influence directe sur l’organisation du travail, l’accès à l’emploi, les modalités de recrutement ou d’évaluation, et plus largement sur l’exercice de nombreux droits. Cette responsabilité implique également les investisseurs, les partenaires sociaux et la communauté scientifique, appelés à participer à l’élaboration de règles communes capables d’encadrer les transformations technologiques.

L’originalité de Magnifica Humanitas

Au fond, la véritable originalité de Magnifica Humanitas n’est pas de proposer des réponses définitives. Elle consiste plutôt à rappeler que la révolution numérique est d’abord une question humaine avant d’être une question technique. Le travail apparaît alors comme un observatoire privilégié de cette transformation. C’est dans l’entreprise, dans l’organisation du travail, dans les mécanismes de recrutement, d’évaluation et de formation que se mesureront concrètement les effets de l’intelligence artificielle. Bien davantage que l’efficacité des outils, c’est la capacité à préserver l’autonomie, la responsabilité et la participation des personnes qui déterminera la qualité de cette transition.

Peut-être est-ce là la question centrale de notre temps : non pas ce que l’intelligence artificielle sera capable de faire, mais quel humanisme nous serons capables de construire avec elle, et surtout quelle place nous entendons encore accorder à la dignité humaine dans un monde où la puissance technologique ne cesse de croître.

 

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