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Danda Santini : « L’Italie est un pays de femmes très fortes »

Par Marie-Astrid Roy | Publié le 09/03/2020 à 14:19 | Mis à jour le 14/09/2020 à 17:13
Photo : Danda Santini, directrice de Io Donna (Corriere della sera)
Danda Santini

Au lendemain de la journée des droits de la femme, rencontre avec Danda Santini, grand nom du journalisme féminin en Italie. La directrice de Io Donna (féminin du Corriere della Sera) et ancienne directrice de ELLE Italia, nous livre avec clairvoyance sa vision sur la situation des femmes dans la péninsule.

 

Lepetitjournal Milan : On parle souvent de « la Parisienne », incarnée à des époques successives par des figures féminines telles que Coco Chanel et Inès de la Fressange. Comment caractérisez-vous « la Milanaise » ?

Danda Santini : Je me suis justement souvent posé la question, car j’ai toujours lu avec amusement les articles relatifs à Inès de la Fressange. J’ai toujours apprécié que les parisiens aient un personnage aussi juste, précis et transversal, capable d’incarner les valeurs de la ville, du style, du charme, de la nonchalance et de l’insouciance. Toutes ces valeurs que nous attribuons aux parisiennes.
En Italie, la milanaise est à part. Il s’agit d’une femme qui a toujours été considérée comme plus active que les autres italiennes. Elle travaille depuis toujours, elle est donc plus rigoureuse. Elle représente la working woman d’Italie et cela se ressent dans son style. Conformément à la tradition lombarde de ne pas exhiber, elle apparaît sobre, dotée d’un chic et d’une élégance assez discrète, mais très précise dans le choix des couleurs.

Et qui pourrait incarner cette « Milanaise » que vous décrivez ?

J’ai souvent réfléchi à cette question, sans trouver de réponse... Sûrement car la milanaise type, née à Milan, d’une famille milanaise depuis 3 générations, n’existe plus. Aussi, plutôt qu’une figure féminine, ce sont des stylistes qui me viennent à l’esprit.
Dans les années 80/90, j’aurais dit la femme « Armani » : elle endosse une veste, va au bureau, se montre discrète tout en étant active. Elle s’agrémente de beaux accessoires : des belles chaussures, mais pas trop hautes ; des beaux sacs aussi bien sûr. Un signe distinctif pour nous ! Elle exhibe sa féminité avec quelques bijoux, mais toujours design. A un certain moment, la « femme Armani » s’est muée en « femme Prada ». Elle a adopté un côté un peu intellectuel, un brin excentrique et une féminité pas nécessairement sensuelle ou sexy. Elle est en effet peu maquillée, peu accessoirisée. Mais l’élément design chez la femme milanaise, se ressent toujours.

Pourriez-vous nommer deux femmes italiennes du siècle dernier, que vous admirez ?

Je partirais des années 80, car ce sont les années durant lesquelles j’ai grandi et où ont grandi les baby-boomers qui ont vécu le féminisme de la fin des années 70. Sans aucun doute, dans le monde de la politique : Emma Bonino [figure phare du radicalisme libéral italien, ancienne députée et commissaire européenne, ex-ministre des Affaires étrangères et déléguée pour l’Italie à l’Onu]. Représentante du féminisme des années 70, tout au long de sa carrière, elle a mené une bataille pour les droits civils en général, ceux des réfugiés, des immigrés, des femmes aussi beaucoup.  Elle s’est notamment battu pour le droit à l’avortement [légalisé en 1978], ce qui lui vaut en quelque sorte d’être considérée comme la « mère de la patrie ».
Une autre figure italienne vraiment extraordinaire pour les femmes de ma génération : Marisa Bellisario. Manager, ingénieure électronique de formation, elle a travaillé au début des années 80 dans les premières entreprises électroniques italiennes. Dans un secteur innovant – c’était alors avant l’explosion du digital -, elle a su arriver au sommet. Elle était une femme très précise, considérée avec respect dans le monde entier, mais surtout par nous italiennes. En sachant parfaitement conjuguer son leadership avec un style féminin, elle incarnait d’ailleurs la parfaite femme Armani ! Si elle est malheureusement morte très jeune (à la fin des années 1980), elle représente encore symboliquement pour l’Italie, la femme de carrière qui arrive au pouvoir, la première qui a su le faire de manière si exemplaire.

Et deux ou trois femmes italiennes qui se distinguent dans leur domaine aujourd’hui ?

On en trouve dans chaque profession. Dans le journalisme par exemple, je citerais sans hésiter Lilly Gruber, présentatrice de l’émission d’actualité Otto e Mezzo sur La7. Dans notre environnement, elle est sans aucun doute la plus respectée, mais aussi la plus crainte de ceux qui se font interviewer. Très lucide, bataillante sur les droits des femmes, elle représente un modèle pour tous. Son récent livre [intitulé Basta ! Le pouvoir des femmes contre la politique de la testostérone] manifeste qu’il est temps pour les femmes de prendre le pouvoir, pour le bien de la planète. Car selon elle, la façon masculine de gérer le monde et la politique, crée des dommages.
Dans le secteur de la mode, je nommerais Miuccia Prada, qui a fait un travail extraordinaire. Mais aujourd’hui, il existe tant d’autres jeunes très intéressantes, d’une façon différente car la mode ne sera sûrement plus celle des grands designers comme elle a été durant le 20ème siècle.
Dans le monde politique, par rapport au passé, les femmes réussissent à être plus transversales. Elles savent parler de manière accueillante, se détacher de la doctrine du parti. Citons par exemple Elly Schlein (1985), qui est à la fois féministe et environnementaliste, un binôme vraiment nouveau dans la politique selon moi. Elle exprime une nouvelle façon de faire de la politique : très concrète, peu idéologique, avec beaucoup d’interventions quotidiennes pour la planète. Et ça, c’est quelque chose de très féminin.
Je pense aussi à de nombreuses femmes, des entrepreneuses notamment. Car en Italie, l’entreprenariat est très riche et animé, aussi parce qu’il est souvent plus facile de trouver du travail en tant qu’entrepreneur, en s’inventant sa propre activité. Il comporte aussi bien des femmes qui se retroussent les manches, ouvrent leur partita iva pour se mettre à leur compte et vendent ce qu’elles savent faire, que celles qui exercent à un niveau plus élevé.

La famille a sa part de culpabilité

Pour autant, le taux d’occupation des femmes est bas en Italie, surtout au sud. L’Italie est-elle un pays pour les femmes ?

L’Italie est un pays de femmes très fortes en réalité. Elles ont toujours montré beaucoup de détermination. Les femmes qui travaillent atteignent des niveaux très hauts. Le problème, c’est qu’elles sont mal payées. Il s’agit par ailleurs d’un pays très jeune et encore très traditionnel. La famille a sa part de culpabilité. Encore aujourd’hui, il existe des beaux-parents qui ne voudraient pas voir la belle-fille travailler autant. Mais ça évolue ! Je suis très confiante dans les nouvelles générations qui ont grandi dans un monde déjà plus paritaire, avec les deux parents qui travaillent. Ce sera donc différent. Ce traditionalisme s’estompera de manière naturelle.

En attendant, des lois telle que celle sur les « quote rosa » (loi Golfo-Mosca de 2011), a permis de porter à 40% aujourd’hui la présence des femmes dans les conseils d’administration des sociétés cotées. L’intervention politique est-elle suffisante ?

Grâce à la loi, il s’agit de l’une des parts les plus élevées d’Europe. Pour autant, malgré toutes les politiques, toutes les attentions et les mesures internes aux entreprises les plus évoluées, ce sont les pressions qui empêchent les femmes d’arriver au sommet. Les critères pour lesquels une personne avance dans une entreprise, résultent encore des règles de jeu établies par les hommes. Aussi, les entreprises priment encore, inconsciemment, par inertie et non pas de façon volontairement discriminatoire, un modèle de leader masculin. Cela vaut pour le monde entier et non pas seulement l’Italie.
Les managers doivent s’interroger sur le modèle de leadership. Il faut changer les conditions pour lesquelles on fait carrière afin de favoriser la diversité encore trop peu diffuse. Car encore aujourd’hui, les similaires choisissent les similaires.
Il faut avoir de la patience. Pour les moins de 40 ans, ce problème n’existera plus, je suis très confiante avec l’arrivée des nouvelles générations.

Par ailleurs, l’Italie n’est pas un pays de multinationales, de grandes entreprises comme en France. Nous sommes le pays des petites et moyennes entreprises. Elles représentent notre richesse car elles sont excellentes sur le produit. Ce sont toutefois des entreprises peu structurées, avec des patrons qui ont tendance à distribuer les rôles de manière familiale. Il n’existe pas dans ces entreprises une forme de management et de gouvernance. Elles symbolisent en quelques sorte l’héritage de la culture italienne patriarcale, un peu machiste par rapport au reste du monde. Mais encore une fois, je suis très confiante en la mentalité des nouvelles générations !

 

MAR

Marie-Astrid Roy

Rédactrice en chef et Directrice des éditions Lepetitjournal.com Milan et Rome
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