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Chronique d’une saga italienne : L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante

Par Artémisia | Publié le 22/03/2018 à 00:03 | Mis à jour le 22/03/2018 à 10:32
l'amie prodigieuse elena ferrante

L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante est une saga italienne en 4 tomes ayant rencontré un succès planétaire. Retour sur une œuvre qui fait débat.

Si l’amie prodigieuse a rencontré un engouement planétaire, elle ne suscite pas moins le débat : valeur littéraire réelle ou simple effet de mode ? A cela s’ajoute le mystère entourant son auteur…
L’amie prodigieuse narre la naissance et les péripéties d’une histoire d’amitié entre deux femmes, Elena (la narratrice) et Lila, sur six décennies, entre les années 1950 et 2000.
Dans le premier volet, on assiste à la naissance de cette amitié sur les bancs d’école d’un quartier pauvre de Naples, avec la fascination d’Elena pour Lila. Le second décrit l’entrée dans l’âge adulte, les premiers choix de vie : Elena suit des études supérieures tandis que Lila se marie très jeune. Le 3ème tome entérine l’affirmation de deux caractères bien distincts : Elena finit ses études à l’Ecole normale supérieure de Pise puis se marie avec un intellectuel établi tandis que Lila, désormais divorcée avec un enfant, décide de retourner dans le quartier pauvre de son enfance et, bien qu’autodidacte, se lance dans l’informatique.

Qui est la mystérieuse Elena Ferrante ?
De Ferrante, nous connaissons un pseudonyme, des œuvres traduites en 42 langues et un talent pour soulever les rumeurs les plus délirantes. Elena est-elle Marcella Marmo, professeure d’université à Naples, Domenico Starnone, écrivain et scénariste napolitain, Anita Raja, une traductrice romaine ? De nombreux journalistes ont désespérément tenté de percer à jour le mystère d’une des plus grandes romancières italiennes d’aujourd’hui. Sans succès. Seul son éditeur italien E/O sait qui se cache derrière le pseudonyme

Une histoire d’amitié et d’opposition
L’amitié est au cœur de l’œuvre. Qui est d’ailleurs cette amie prodigieuse ? Tout porte à croire qu’il s’agit de Lila, la brune, la ténébreuse, la folle parfois, la sanguine, la fascinante, la rebelle mais « celle qui reste », décrite tour à tour avec amour et jalousie par la narratrice Elena, la blonde, la sympathique, la rationnelle souvent, la calme, la fade, la rangée et qui pourtant est « celle qui fuit ».
Cette opposition à première vue manichéenne est toutefois traitée avec nuance et réalisme grâce à une narration où les péripéties alternent efficacement avec des descriptions bien dosées, créant ainsi une impression de fluidité très agréable – voire addictive – pour le lecteur. Les deux amies murissent, changent, s’opposent, s’écoutent, se brouillent, s’éloignent et se retrouvent au fil du temps et des pages.
Lila est un moteur et une inspiratrice pour Elena qui sans elle s’ennuie, s’étiole et se fane avant l’heure. De son côté, Elena semble réussir son ascension sociale à force de volonté et de travail (alors que Lila, malgré ses erreurs et grâce à ses immenses facilités, réussit le plus souvent par intuition), mais dans le même temps subit les situations qui viennent à sa rencontre (ses professeurs l’apprécient et l’aident à sortir de son milieu, elle se marie et a des enfants sans trop y réfléchir). Pour autant, l’auteur s’autorise aussi parfois à faire sortir ses deux héroïnes de leur typologie prédéfinie et à les faire agir là où le lecteur ne les attendait pas, renouvelant ainsi l’intérêt de celui-ci.
Autour de ces deux personnages centraux gravitent aussi des personnages secondaires assez convaincants. Chacun des tomes s’ouvre sur un index des personnages permettant de naviguer, comme dans les odyssées antiques, à travers cette galerie impressionnante et sophistiquée. A la manière d’un Zola ou d’un Balzac, Ferrante utilise la multiplication des personnages peuplant son univers pour créer un effet réaliste fort.
Comme si son monde était naturellement habité par les êtres les plus divers, importants, repoussoirs, ou même sans intérêt. Comme dans la vie.

La description d’un monde qui change
Lila et Elena évoluent sous nos yeux, en tant que femmes et dans les rapports qu’elles entretiennent avec le monde qui les entoure. Ce monde est lui aussi en perpétuelle transformation, l’époque étant en effet charnière : à Naples, entre les années 50 et les années 70, la société ultra-patriarcale, à la violence latente ou effective, se transforme peu à peu et s’ouvre à la modernité. Elena choque sa famille en refusant le mariage religieux, mais sa sœur, quelques années plus tard, s’installe avec son fiancé sans être mariée à lui, avec le consentement de sa famille. La ville se transforme physiquement, comme les personnages eux-mêmes : les rues mal entretenues, les boutiques sombres disparaissent. Les magasins se modernisent, les appartements s’équipent de téléviseurs, de baignoires, de téléphones. La ville est en réalité un personnage qui mûrit.
Malgré tout, les rapports humains restent durs à l’extrême : la mafia des deux frères Solara s’étend et frappe à mort les communistes d’abord, les ouvriers et étudiants qui se révoltent trop ensuite. La violence sexuelle est omniprésente ; une femme qui dit oui est une femme perdue, et une femme qui dit non n’est pas toujours écoutée. Le patron de l’usine profite de ses ouvrières dans le séchoir à viande, les hommes comptent leurs conquêtes, maîtresses et prostituées confondues, ou humilient leurs épouses, trop dépendantes pour se révolter.
La force du souffle féministe des années 60 emporte Elena loin de sa mère, des frères Solara, des filles médisantes et vénales du quartier. C’est une saga d’apprentissage d’un genre nouveau : l’entrée dans l’âge adulte mène Elena et Lina vers des destins opposés mais tout aussi féministes l’un que l’autre. Elena est dans la réflexion philosophique et générale et diffuse en Europe cette pensée. Lila, elle, agit, devenant responsable d’un système informatique bourgeonnant, sur le point de révolutionner la société, et gagnant seule plus d’argent qu’aucune femme n’aurait pu en rêver dans leur vieux quartier napolitain. En cela, Elena et Lila sont les deux faces opposées d’une même carte à jouer.

A découvrir encore, le 4ème et dernier volet de la saga, paru en France le 18 janvier dernier. Et pour les fans : une série télévisée sur 4 saisons est en cours de préparation.

 

Artémisia et Olivia Audin

Paru dans la revue Forum 506

Artemisa

Artémisia

Française ayant découvert la beauté de la littérature italienne en vivant à Rome
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