La mise en ligne des archives de l’OFPRA éclaire d’un jour nouveau les trajectoires de milliers d’exilés espagnols. Ancien professeur d’histoire, Gilbert Lledo y retrouve les traces de sa propre famille et livre un récit poignant, entre mémoire intime et histoire collective.


Dans un article publié le 31 mars dernier, lepetitjournal.com nous apprenait que l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) mettait en ligne les archives de son « fichier espagnol », soit plus de 185.000 fiches consacrées aux personnes qui au début de l’année 1939, ont fui l’Espagne franquiste. C’est la Retirada, un exode brutal, précipité par la peur des représailles qui touche non seulement les militaires de l’armée républicaine mais aussi femmes et enfants, ouvriers, paysans, intellectuels, responsables politiques.
L’exil et l’émigration se poursuivront après la guerre, favorisés par la répression politique du franquisme et les besoins de main d’œuvre d’une France en reconstruction économique. Ces événements ont évidemment contribué à la formation d’une mémoire partagée qui affecte profondément, aujourd’hui encore, de nombreuses familles franco-espagnoles, résidant en France ou en Espagne : d’innombrables documents privés soigneusement rangés parsèment l’intimité des appartements de nos lecteurs. Il est clair que la publication des archives françaises peut faciliter leur mise en perspective et compléter notre mémoire familiale. Moi-même ancien professeur d’histoire aujourd’hui retraité, je vous propose de partager mon petit parcours mémoriel.
Une famille emportée par la guerre civile espagnole
En effet, où que l’on regarde, aucun membre de ma famille n’a été épargné : tous, à leur manière, ont été frappés et bouleversés par le drame de la guerre civile espagnole. Les uns, comme mon beau-père, simple soldat de la République enrôlé du seul fait de son lieu de résidence, furent précipités sur les plages d’Argelès avant d’être rapatriés en Espagne, où les attendaient encore les camps franquistes, tels celui de Miranda de Ebro.
Pour d’autres, comme ma famille maternelle — militants républicains ou officiers de l’armée de la République —, le chemin vers la liberté s’est révélé plus long et plus tortueux encore, allant jusqu’à l’exil, notamment au Venezuela en 1948. Quant à mon père, mobilisé à seulement 17 ans dans les rangs républicains, il fut contraint, après la fin de la guerre civile, d’effectuer trois années de service militaire dans les possessions espagnoles du Maroc.
On comprend dans ces conditions que l’appel à l’émigration ait fait sentir ses effets de nombreuses années après. Dans mon cas, Papa et Maman passeront clandestinement les Pyrénées peu après leur mariage en 1947 : au moins à cette date, éviteront-ils les drames de la Retirada comme ceux de l’occupation allemande sous le régime de Vichy.
Commencera alors un séjour relativement tranquille, mon père exerçant un métier d’ouvrier serrurier là où d’autres immigrés seront employés dans des secteurs essentiels comme les mines, des chantiers de toute sorte, le travail dans l’agriculture ou des exploitations forestières. Ce retour à une vie normale de couple marié avec enfant s’accompagnera néanmoins de diverses obligations administratives, pas toujours agréables à respecter : par exemple, une décision de refoulement qui leur communiquera l’interdiction de s’installer près de la frontière espagnole ou encore un refus d’accepter une demande de naturalisation française. Au total, une histoire profondément humaine représentative des souffrances endurées par une large partie du peuple espagnol.
Ce que les archives nous rendent
On comprend dès lors mon intérêt pour la consultation des archives de l’OFPRA et, en fonction des éléments recueillis, pour l’orientation de nouvelles recherches vers des fonds mieux identifiés : archives départementales, collections associatives ou bases de données espagnoles.
En effet, les fiches communiquées par l’OFPRA peuvent paraître relativement décevantes. Des vies entières s’y trouvent résumées en quelques lignes : seuls le nom, le prénom, la date et le lieu de naissance sont rendus publics et indexés, à côté d’un lieu de naissance, d’un métier, d’une adresse en France, parfois d'une mention politique, souvent d'une trace d’une persécution. Il est clair qu’un travail historique approfondi doit être mené pour mettre en perspective ces renseignements et leur donner tout le sens qu’ils méritent. Deux exemples ci-dessous des fiches familiales demandées et du genre de renseignements fournis :


Malgré tout, telle quelle, l’information est précieuse et permet de compléter bien des investigations en cours. Et il y a mieux que cela, la découverte de dossiers auxquels on ne s’attendait pas. Dans mon cas, celui de ma propre mère : quelle émotion de la voir surgir ici, alors que je n’ai jamais vraiment eu la chance de la connaître, emportée en janvier 1951 quand je n’avais pas encore quinze mois. Voilà qui viendra enrichir photos et anecdotes familiales et que je transmettrai à mon tour avec tout l’amour du monde à mes petites-filles.

Quelle belle conclusion d’avoir démontré tout ce que la flamme mémorielle met en évidence, ici dans l’espace social et familial, et dans bien d’autres domaines au fur et à mesure de ce que les archives découvrent. Les hasards des archives font ainsi apparaître ce que l’on n’imaginait pas et qui nous interpelle. Les rendre accessibles au corps social honore l’OFPRA comme le gouvernement espagnol, qui en a facilité la mise à disposition. Il est bon de transmettre à ces organismes toute notre gratitude.








