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Michel Barnier : "La guerre d’Ukraine montre que rien n’est acquis pour toujours" premium

Par Armelle Pape Van Dyck | Publié le 06/03/2022 à 17:43 | Mis à jour le 07/03/2022 à 10:14
Photo : Michel Barnier à Madrid, au cours de l'interview / DR
michel barnier à Madrid

De passage à Madrid, Michel Barnier a accepté de recevoir lepetitjournal.com, en compagnie de Ronan Le Gleut, Sénateur représentant les Français établis hors de France, entre deux réunions (avec la Présidente de la Région Isabel Diaz Ayudo notamment).

 

Loin de la langue de bois, l’ancien ministre et commissaire européen est très clair : l’UE traverse, avec la guerre de l’Ukraine, son 3e électrochoc en moins de 6 ans, et il faut savoir en tirer les leçons. Rien n’est acquis pour toujours, ni la paix, ni les libertés, ni même les démocraties. Plus prosaïquement, cette guerre montre aussi l’absolue nécessité d’un statut de "résidence d’attache" pour les Français de l’étranger.

Patriote et Européen, telle est la devise de Michel Barnier. Il faut dire que l’ancien commissaire européen, qui a défendu les intérêts de l'Union européenne dans les négociations du Brexit pendant 1.600 jours, est persuadé que l’Europe est la solution, et que, plus que jamais, l’union fait la force. C’est en fait dans les épreuves et les crises que l’Union européenne sort renforcée et montre sa "valeur ajoutée". 
Dans ses mémoires, Jean Monnet en était d’ailleurs convaincu : "J’ai toujours pensé que l’Europe se ferait dans les crises, et qu’elle serait la somme des solutions qu’on apporterait à ces crises". Alors, face aux dernières crises, Michel Barnier explique les leçons qu’il faut en tirer et qui nous touche à tous les niveaux. 


La guerre en Ukraine n’a-t-elle pas réveillé de sa léthargie l’Union Européenne, en la faisant réagir ?

La guerre qu’a déclarée Poutine contre l’Ukraine suppose un véritable électrochoc pour l’Europe, le troisième en l’espace de cinq ans. Le premier a été le Brexit, un échec de l’Union européenne. Le deuxième électrochoc est la crise sanitaire violente du Covid, qui a mis à l’arrêt l’économie du monde et l’européenne en particulier, et le troisième, plus grave encore, est cette guerre qui a lieu sur le continent européen. Ce que j’observe est que les Européens font preuve de résilience et d’unité. Et dans ces trois occasions graves, dont nous devons tirer les leçons, l’Union Européenne a montré sa valeur ajoutée.


Et quelles sont ces leçons ?

Cette guerre suppose un véritable moment de vérité pour nous. Et c’est toujours le cas depuis 60 ans. L’Europe est d’ailleurs née après la guerre, et s’est renforcée à coups de crise. Et ce conflit montre bien combien l’Europe est nécessaire et l’importance d’être ensemble. S’agissant de cette guerre déclenchée par les Russes sur notre continent, je pense que l’électrochoc souligne plusieurs défis : celui de la paix qu’il faut rétablir et celui de la propre sécurité européenne dont nous devons être les premiers responsables, notamment. En effet, on voit bien que ce que l’on ne fait pas par nous-mêmes, personne ne va le faire à notre place et, dans le cas de l’OTAN, nous devons respecter nos alliances, renforcer les défenses européennes et faire les efforts budgétaires et d’organisation. Le troisième défi, à mes yeux fondamental dans les vingt ans qui viennent, est notre indépendance énergétique : il faut moins dépendre des autres, du gaz russe bien sûr, mais pas seulement. C’est aussi produire chez nous, privilégier le nucléaire et les énergies renouvelables, consommer moins et diversifier nos approvisionnements. Enfin, le quatrième défi est un défi alimentaire. Il faut produire mieux et plus, afin de rester souverain et autonome. 

 

michel barnier isabel Diaz Ayuso
Lors de son déplacement dans la capitale espagnole, Michel Barnier s'est entretenu avec la présidente de la Communauté de Madrid / DR


La guerre de l’Ukraine ne montre-t-elle pas également la fragilité de nos démocraties ?

L’Union européenne est un formidable projet politique de démocraties et progrès partagés, mais c’est un projet européen fragile, comme notre république est fragile. Cette guerre en Ukraine montre effectivement que rien n’est acquis pour toujours,  ni la paix, ni les libertés, ni les états souverains, ni les démocraties. On s’est fait une promesse de paix entre Européens qui a été respectée depuis soixante ans, mais cela exige de la vigilance, de la détermination, du courage politique. On constate parfaitement que là où il n’y a pas eu d’Union européenne, il y a eu la guerre. On l’a vu dans les Balkans et on le voit maintenant en Ukraine. 


Et quelles leçons tirez-vous du Brexit ?

Le Brexit est un échec pour l’Union européenne. Dans cette longue négociation que j’ai conduite pendant 4 ans et demi, nous avons limité les conséquences et réussi à établir deux traités pour organiser le divorce. Le problème, c’est que les Britanniques ne respectent pas leur signature, ni sur la pêche ni sur l’Irlande. Les Européens ont fait preuve d’unité, pour défendre ce qu’est leur bien le plus précieux : le marché unique. Il n’était pas question de le fragiliser ni d’accepter que les Britanniques puissent avoir le beurre et l’argent du beurre ! C’est eux qui ont voulu partir. Et il convient de ne pas confondre zone de libre-échange et marché unique, qui constitue une force considérable de 450 millions de consommateurs et 22 millions d’entreprises. 


Vous expliquez dans votre livre « La grande illusion », paru en septembre dernier, que le Brexit, c’est aussi un signal d’alarme pour l’Europe ?

Un changement est nécessaire, parce qu’il faut bien penser que le Brexit n’est pas survenu par hasard. Il y a un sentiment populaire très fort, qu’il ne faut pas confondre avec le populisme, selon lequel l’Europe ne protège pas les individus, que les usines sont parties, qu’il y a une immigration qui n’est pas contrôlée, qu’il n’y a plus d’avenir dans certaines régions. Or, ce sentiment populaire n’était pas seulement très fort au Royaume Uni, mais aussi sur le continent. Par conséquent, il faut bien prendre en compte ce sentiment populaire, l’écouter et y répondre. 

 

Michel Barnier et Ronan Le Gleut
Michel Barnier en comapgnie du Sénateur des Français de l'étranger Ronan Le Gleut, à Madrid / DR


Lors des négociations du Brexit, ne pensez-vous pas que l’Espagne aurait dû en profiter pour réclamer Gibraltar, dernière colonie sur le sol européen ?

C’est un sujet extrêmement complexe et sensible. La question de la souveraineté n’a pas été posée. En revanche, celle de remettre de l’ordre dans la relation entre Gibraltar et l’Espagne, oui, et il y a pour cela une négociation parallèle qui a lieu sur les différents problèmes avec Gibraltar comme par exemple l’aéroport, la mobilité des personnes, le contrôle de certains trafics, la fiscalité, etc. L’une des questions auxquelles se heurtent les négociateurs se situe au niveau du contrôle des frontières. Les 26 pays sont toujours solidaires de l’Espagne et il est bien évident qu’il n’y aura pas d’accord si l’Espagne met son veto. 


En ce qui concerne les entreprises françaises à l’étranger, qu’est-ce qui peut être fait pour les aider depuis la France ?

L’un des grands échecs de ce quinquennat est le déficit énorme du commerce extérieur, avec 85 milliards d’euros, alors que certains de nos pays voisins ont des excédents, comme l’Allemagne ou l’Italie. C’est la photographie de la faiblesse française, ce défaut évident de compétitivité. Pour redresser cette balance, il faut soutenir davantage nos secteurs de production et d’exportation que sont l’industrie et l’agriculture, au-delà du tourisme, bien sûr. Il faut produire plus, mieux et exporter davantage. La clé est d’abord la compétitivité des entreprises françaises, il est donc important de  réduire les impôts qui pèsent sur la  production, et faciliter le travail en en baissant le coût, parce que toutes ces contraintes freinent la bonne marche d’un commerce extérieur dramatiquement déficitaire. 

 

De nombreux entrepreneurs français qui vivent à l’étranger participent au commerce extérieur français et font rayonner la France


Des chefs d’entreprise français à l’étranger se plaignent d’être les "oubliés" du gouvernement et de ne recevoir aucun soutien, comme on l’a vu avec la crise du Covid. Qu’en pensez-vous ? 

De nombreux entrepreneurs français qui vivent à l’étranger participent au commerce extérieur français et font rayonner la France, et on ne les valorise pas assez. Il faut absolument créer une communauté de ces entreprises françaises, qui n’ont droit pour l’instant à aucune aide, alors qu’elles importent des produits de France, et d’une certaine façon participent à la valorisation de la France et à créer des emplois. La réponse du gouvernement actuel est que ces entreprises ne sont pas de droit français, mais il faudrait pouvoir les accompagner, parce qu’elles bénéficient la France. Nous avons un autre regard sur les entrepreneurs français à l’étranger.


Et pour les familles ? Les Français expatriés sont souvent vus depuis la France comme des gens riches, ou des "mauvais" Français qui ont quitté leur pays pour des raisons fiscales, et n’ont donc droit à aucune aide. 

Nous en sommes conscients. Il n’est pas normal par exemple que le pied à terre que les Français conservent dans leur pays soit considéré comme une résidence secondaire. On le voit actuellement avec les 1.500 Français d’Ukraine qui retournent en France ou, il y a un an, en Éthiopie quand les Français ont dû partir précipitamment et rentrer en France. On ne peut pas parler de résidence principale, mais ce n’est pas une résidence secondaire, c’est un potentiel refuge, et donc il faut absolument changer ce statut de résidence secondaire à "résidence d’attache". Et les causes d’un retour en France peuvent être multiples, pas seulement une guerre, mais aussi, on l’a vu, une pandémie, ou une catastrophe climatique. Et ce statut de résidence d’attache aura aussi des conséquences fiscalement, ce qui permettra aux Français de payer moins d’impôts en France. Voilà le projet que porte Valérie Pécresse et qui est soutenu par le Sénateur Ronan Le Gleut et les autres parlementaires représentant les Français établis hors de France.

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Armelle pvd

Armelle Pape Van Dyck

Après 15 ans à la direction de la communication de la 1ère banque espagnole, elle a décidé de concilier vie pro & perso, comme journaliste freelance en français ou espagnol. Elle est vice-présidente de l’Association des Correspondants de Presse Étrangère.
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