Édition internationale

Ces Français qui entreprennent en Espagne : sept parcours entre audace et réinvention

Ils viennent de la finance, du droit, du sport ou de la tech. Ils ont quitté un CDI confortable, un bureau à Paris ou une vie rangée à Bruxelles pour tenter leur chance de l'autre côté des Pyrénées. Ce qui les relie ? Une conviction commune : l'Espagne offre un terrain de jeu unique à ceux qui osent tout recommencer. De Madrid à Valencia, portraits croisés de sept entrepreneurs francophones qui construisent, chacun à leur manière, une vie professionnelle à leur image.

Ces français qui entreprennent en EspagneCes français qui entreprennent en Espagne
@montage canva, lepetitjournal.com
Écrit par Emmanuelle Johanna LIHAN
Publié le 16 juillet 2026

Marine Sire, la productivité comme philosophie de vie à Madrid

Quinze ans de management, un pré-burnout, soixante-dix heures par semaine dans un cabinet de conseil américain à Madrid, Marine Sire, 35 ans, connaissait la musique du salariat par cœur, jusqu'à ne plus pouvoir l'entendre. Licenciée en novembre 2024, elle panique d'abord. Passe des entretiens. Se fait recaler deux fois, pour des raisons diamétralement opposées : trop qualifiée pour l'un, trop junior pour l'autre. Le déclic vient de là. « Il fallait que j'y aille. Au pire, je me plante, mais je ne pouvais pas ne pas essayer. »

 

Marine Sire ceo de Tempo Productivity
@Marine Sire, DR.

En six mois, elle crée TEMPO Productivity, une agence de conseil qui aide les entreprises européennes à travailler mieux grâce à des outils technologiques et à l'automatisation. Son premier client arrive dès le premier mois. En parallèle, elle développe une formation en ligne destinée aux freelances et aux solopreneurs qui n'ont pas les moyens de s'offrir un consultant, condensant ses quinze années d'expérience en cinq modules. Son credo tient en une phrase : les outils existent pour libérer du temps, pas pour en consommer davantage. « Je crois profondément qu'il y a une façon de travailler avec la tech où tout le monde gagne, l'entreprise comme le salarié. »

Ironie du sort : installée à Madrid depuis dix ans, Marine n'a aucun client espagnol. Question de prix, mais surtout de culture. « Le présentéisme est encore un fléau ici. Quand j'arrive avec ma proposition de semaine de quatre jours, on me répond : pourquoi changer ? » Sa clientèle, elle la trouve en Angleterre, en Suisse, en Afrique du Sud. Et son réseau, elle le construit au sein de la communauté francophone madrilène, notamment via Mazette.

 

Clémentine Grosset, de la salle de marché parisienne au no-code madrilène

Clémentine Grosset
@Clémentine Grosset, DR.

À 41 ans, Clémentine Grosset a laissé derrière elle une carrière en finance de marché à Paris pour se lancer en solo dans la création de solutions sur mesure grâce à l'IA et au no-code. Risk manager, puis product owner dans plusieurs banques parisiennes, elle passait ses journées à analyser des données, à tenir des roadmaps et à faire le pont entre les équipes business et les développeurs. Un CDI solide, un salaire confortable. Et pourtant, l'envie de construire quelque chose à elle ne la lâchait pas.

Le tournant, c'est la mutation de son mari à Madrid. Avant même de quitter la France, elle active un dispositif que peu de salariés connaissent : le congé création d'entreprise. Un an sans rémunération mais avec la garantie de retrouver son poste. Elle se forme alors au product design à Paris, puis découvre Bubble en autodidacte. Quand vient le moment de rentrer dans son entreprise parisienne, la famille est déjà installée en Espagne. Clémentine démissionne et se lance définitivement.

Aujourd'hui installée à Pozuelo de Alarcón, elle accompagne des PME et des entrepreneurs en croissance qui ont bâti leur activité sur des Google Sheets et des bouts de ficelle, et qui se retrouvent dépassés quand les clients affluent. Elle les aide à identifier ce qui mérite d'être automatisé, puis déploie les outils sur mesure.

En parallèle, elle développe Balma, une marketplace qui met en relation des marques de cosmétiques avec des professionnels de la beauté pour produire du contenu vidéo authentique, là où une vidéo d'influenceur coûte entre 5.000 et 10.000 euros et un contenu UGC expert autour de 300 euros. Elle en est convaincue : si elle était restée à Paris, elle n'aurait probablement jamais sauté le pas.

 

Stéphanie Declercq Sarat ouvre "La Maison", un coworking chaleureux à Madrid

Onze ans comme maman au foyer. Deux garçons. Un mari qui voyage sans cesse. Et un jour, une retraite de dix jours, seule, pour la première fois sans ses enfants. C'est là que Stéphanie Declercq Sarat, Française installée à Madrid depuis quatre ans, prend sa décision : ce sera maintenant ou jamais.

 

Stéphanie Declercq Sarat ceo de l'espace de coworking La maison à Madrid
@ Stéphanie Declercq Sarat, DR.

Le projet s'appelle La Maison. Un espace de coworking dans le quartier du lycée français, conçu comme un véritable foyer où l'on vient travailler, lire un livre ou simplement prendre un café en se sentant chez soi. Le concept : on paye à l'heure, et tout est compris, boissons, collations, wifi. « Tout ce que j'ai fait à la maison pendant onze ans, accueillir, organiser de grands dîners, faire venir des gens, là je le fais pour tout le monde. »

Pour financer ce pari, Stéphanie a vendu son appartement de Bruxelles. Les banques espagnoles n'ont pas suivi, le concept étant trop nouveau pour elles. Alors elle a misé sur elle-même. La Maison est désormais ouverte au Avenida de los Andes 10, à deux pas du lycée français. L'inauguration officielle, elle, est prévue pour septembre. Son mantra, emprunté à Paulo Coelho : « Si vous pensez que l'aventure est dangereuse, je vous propose d'essayer la routine. Elle est mortelle. »

 

Rola Tabech, avocate franco-libanaise devenue juriste à Valencia

Née sous les bombes à Beyrouth, arrivée en France à deux ans, Rola Tabech a grandi sur la Côte d'Azur avant de suivre son mari à Shanghai à 25 ans.  Elle passe d'une vie entre mer et famille à une mégapole de 25 millions d'habitants dont elle ne parle pas la langue. Elle apprend le mandarin, devient mère de trois enfants et découvre que l'expatriation transforme autant qu'elle bouscule. « La vie vous emmène parfois là où vous n'avez pas envie d'aller. Et finalement, on se découvre autrement. »

 

Rola Tabech, juriste qui accompagne les personnes expatriés à Valencia
Dominique Mail DR 

À Valencia, elle a le sentiment d'avoir enfin trouvé sa place. Mais pour exercer à nouveau, cette avocate française doit reprendre ses études. En pleine pandémie, elle décroche un master en droit international en espagnol, tout en traversant une épreuve familiale : une partie de son mémoire est écrite dans les couloirs des soins intensifs, où son père est hospitalisé.

Sans réseau ni clientèle, elle lance ensuite son propre site et mise sur ce qui fait sa singularité : cinq langues parlées et une expérience personnelle de l'expatriation. Aujourd'hui juriste au cabinet Delaguía y Luzón, elle accompagne les étrangers dans toutes les étapes de leur installation, de la résidence à la fiscalité, en passant par le logement ou la scolarisation des enfants. « Quand on arrive dans un pays et qu'on vous parle dans votre langue maternelle, on se sent protégé. C'est ce que j'essaie d'offrir à mes clients. »

 

Rola Tabech, avocate française, fait de l'expatriation son métier à Valencia

 

Karim Chauvin, trente ans à défendre le vin français en Espagne

Arrivé en Espagne il y a plus de trente ans, Karim Chauvin n'a jamais cessé d'entreprendre. Restaurateur à Madrid avec le mythique Café Oliver dans les années 1990, il a ensuite pris la direction commerciale des Vignobles Austruy pour développer les vins français sur le marché espagnol. Un défi de taille dans un pays où le vin local règne en maître et où convaincre un restaurateur madrilène de proposer un bordeaux à sa carte relève parfois du parcours du combattant.

Karim Chauvin est en charge du développement en Espagne des Vignobles Austruy
@ Karim Chauvin DR

Sa philosophie, forgée par trois décennies d'expatriation, tient en une formule : « Il faut apporter quelque chose, pas arriver en conquistador. » Karim connaît le marché espagnol comme sa poche, ses codes, ses résistances, ses ouvertures. Il sait que la clé, ce n'est pas de vendre du vin français aux Français d'Espagne, mais de convaincre les Espagnols eux-mêmes qu'un cru bordelais ou un bourgogne peut enrichir leur table sans trahir leur culture gastronomique. Un travail de patience, de terrain et de conviction, mené jour après jour dans les restaurants, les salons et les caves de la capitale.

 

Karim Chauvin: "Il faut apporter quelque chose, pas arriver en conquistador"

 

Alexis Legent, l'ingénieur commercial qui a choisi Madrid

Quand Alexis Legent s'installe à Madrid, c'est avec une idée précise : mettre son expertise en développement commercial au service des entreprises européennes depuis l'Espagne. Ingénieur de formation, il fonde The Sales Engine, une structure spécialisée dans l'automatisation et l'optimisation du go-to-market pour les entreprises B2B. Son approche, très méthodique, consiste à aider les entreprises à structurer leurs processus de vente, à qualifier leurs prospects et à accélérer leur cycle commercial grâce à des outils digitaux.

 

Alexis Legent CEO de The Sales Engine
@ Alexis Legent, DR.

Le pari de Madrid s'est révélé payant. Lauréat du concours Emprende Ya! organisé par le réseau Mazette, Alexis s'est rapidement intégré dans l'écosystème entrepreneurial francophone de la capitale. Sa conviction : la rigueur technique et l'approche data peuvent transformer la façon dont les entreprises abordent la prospection, à condition de sortir des méthodes artisanales qui prévalent encore dans beaucoup de PME. Un positionnement de niche, exigeant, mais qui trouve un écho croissant auprès d'une clientèle internationale opérant depuis l'Espagne.

 

Alexis Legent, l’ingénieur du développement commercial qui a choisi Madrid

 

Alexis Haecker, le coach français qui vit le football madrilène de l'intérieur

À Madrid, le football n'est pas un sport. C'est un mode de vie. Alexis Haecker l'a compris dès son arrivée dans la capitale espagnole, et il en a fait son métier. Coach et consultant sportif, ce Français s'est taillé une place dans l'univers ultra-compétitif du football madrilène en proposant une approche qui mêle préparation technique, développement personnel du joueur et vision stratégique du jeu.

 

Alexis Haecker
@Alexis Haecker, DR.

Son parcours l'a mené des terrains de province français aux académies de la capitale espagnole, où il forme aujourd'hui des jeunes joueurs et accompagne des clubs dans la structuration de leur projet sportif. Dans une ville où chaque gamin rêve de porter le maillot blanc du Real ou les rayures de l'Atlético, Alexis apporte un regard extérieur, nourri par la culture footballistique française, qui séduit autant les familles que les dirigeants. Son quotidien se partage entre les sessions d'entraînement, le consulting auprès de structures sportives et un travail de terrain permanent pour se faire connaître dans un milieu où la confiance se gagne sur la durée.

 

Alexis Haecker : « À Madrid, le football n’est pas un sport, c’est un mode de vie »

 

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