Édition internationale

Rola Tabech, avocate française fait de l'expatriation son métier à Valencia

Née sous les bombes au Liban, passée par Shanghai et la Côte d'Azur, cette mère de trois enfants parle cinq langues et accompagne aujourd'hui les étrangers qui veulent s'installer en Espagne. Son arme secrète ? Leur parler dans leur langue maternelle.

Rola TABECHRola TABECH
© Dominique Mail, DR.

« Je me présente tout le temps comme étant un miracle. » Rola Tabech a 44 ans, trois enfants, cinq langues dans la tête et un parcours qu'elle résume d'une traite, comme si le raconter trop lentement risquait de le rendre invraisemblable. Elle est née en pleine guerre civile au Liban, sous les bombardements. Sa mère accouche dans des conditions extrêmes. La famille quitte le pays quand Rola a deux ans, direction Paris d'abord, puis la Côte d'Azur, où la diaspora libanaise s'est installée, attirée par la lumière méditerranéenne. C'est là, entre mer et soleil, que grandit une gamine qui dit déjà à sa mère, après chaque bêtise : « Ce n’est pas grave. » Sa mère, elle, n'est pas toujours du même avis.

 

De la Côte d'Azur à Shanghai, le grand saut dans l'inconnu

Très tôt, Rola sait qu'elle veut faire du droit international. « Parce que je suis fille du monde », dit-elle simplement. À 25 ans, fraîchement diplômée et spécialisée en droit de l'immigration, elle se marie et suit son mari muté à Shanghai. Le choc est violent. Après 25 ans sur la Côte d'Azur, entourée de sa famille et de ses amis, elle devient un numéro parmi plus de 25 millions d'habitants. « Je ne savais pas parler, tout allait trop vite. C'est New York, mais en démentiel. »

Mais la Rola qui quitte la Chine est totalement différente de celle qui est arrivée des années au paravent :

« Je n'étais pas du tout curieuse de cette culture. Ni les dragons, ni la nourriture, ni rien. J'y suis allée avec des appréhensions et des préjugés. Et quand je suis partie, je pleurais de gratitude. La vie vous emmène là où vous n'avez pas envie d'aller au début. Et en fin de compte, on se rend compte de beaucoup de choses. »

Entre-temps, elle a appris le mandarin, est devenue maman trois fois et a mis sa carrière d'avocate entre parenthèses.

 

« No pasa nada », le déclic d'une nouvelle vie à Valencia

Puis vient l'Espagne, et le coup de foudre est immédiat. Petite, Rola avait une expression fétiche « Ce n’est pas grave. » En posant le pied à Valencia, elle entend les Espagnols répéter partout no pasa nada.

« Moi, enfant, je faisais tellement de bêtises et je disais la même chose à ma mère qui me reprenait sans cesse », raconte-t-elle en riant. La Méditerranée retrouvée, une ville à taille humaine, les enfants dehors jusqu'à pas d'heure, pour la jeune femme, « j'ai trouvé ma terre. »

Quinze ans plus tard, elle s'y sent encore chez elle. Mais la Rola qui s'installe à Valencia n'a pas de carrière. Ses enfants grandissent, et un jour, la liberté revient. « Mes enfants grandissant, ils m'ont offert cette liberté où à un moment donné je me suis dit : j'ai besoin de reprendre ma carrière. » Le défi qu'elle se lance alors n'est pas juridique, il est linguistique. En plein Covid, mère de trois enfants, elle retourne à la fac pour décrocher un master en droit international en espagnol.

 

« Il fallait que je me prouve à moi-même que je pouvais me défendre en espagnol. Le droit, ça a toujours été ma passion. Mais, en me retrouvant dans un nouveau pays, le principal défi, c'était la langue. »

Sa thèse sur le Golden Visa obtient les honneurs du jury. Mais le prix de cet acharnement, personne ne le voit sur le diplôme. « J'ai étudié dans les couloirs des soins intensifs de l'hôpital, pendant que mon père était entre la vie et la mort. Elle marque une pause. C'est tout ça qui rend mon parcours atypique. »

 

Cinq langues, un site web et un saut dans le vide

Le diplôme en poche, la réalité rattrape vite Rola. Sans équivalence complète, impossible d'exercer comme avocate espagnole. Se présenter comme juriste alors qu'elle est avocate de formation reste, avoue-t-elle, « une certaine frustration ». Mais plutôt que d'attendre, elle prend un risque fou : seule, sans portefeuille client, elle lance un site web.

« Il fallait que je raconte qui je suis et que je donne envie aux gens de m'appeler. Je suis seule sur ce site, il n'y a pas de groupe derrière moi. Je ne savais même pas si ça donnait confiance. »

Son atout le plus considérable, Rola parle cinq langues. Des appels arrivent alors d'Australie, de Chine, des États-Unis. Certains clients la trouvent même via ChatGPT, et au début, raconte-t-elle, ils étaient « pudiques » de l'avouer, comme si c'était un peu gênant.

« Mes langues, c'est ma richesse. Pouvoir passer du français à l'espagnol, à l'anglais, à l'arabe, ça me donnait l'impression d'avoir le monde dans mes mains. Quand on arrive quelque part et qu'on vous parle dans votre langue maternelle, on se sent protégé. C'est ça que j'offre aux gens. »

 

Au cabinet Delaguía y Luzón à Valencia, le droit comme boussole humaine

C'est par le réseau du lycée français de Valencia que tout s'accélère. En cherchant à s'installer, Rola repère un cabinet référencé auprès de l'école de ses enfants : Delaguía y Luzón, structure internationale dont la force est précisément le multilinguisme qu'elle incarne. Aujourd'hui, les clients qui la contactent via son site web sont redirigés vers le cabinet.

« C'est comme une pharmacie : le client arrive, il y a tout. » Déclarations fiscales, droit du travail, immigration, logement, inscription des enfants à l'école, permis de conduire, sécurité sociale... Tout ce qui fait qu'on s'installe vraiment, concrètement, dans un pays.

Son travail, Rola le décrit comme un jeu de Lego.

« Chaque étranger a son histoire. Il a peut-être un patrimoine ailleurs, des enfants, un conjoint. Il y a mille options possibles et il faut être attentif à tout, parce que chaque détail compte pour la résidence qu'on va construire ensemble. » Et la satisfaction, au bout ? « À la fin, ils ont leur titre de séjour, leur résidence, parfois leur passeport. Cette liberté que j'ai moi-même cherchée toute ma vie, je la donne aux autres. »

Quand on lui demande ce que l'expatriation lui a coûté, Rola ne se plaint pas. Elle constate :

 

« On doit tellement se justifier quand on intègre un nouvel endroit. Mais ça m'a tellement endurcie qu'en fait, je n'ai peur de rien. Et ça, je pense que c'est la première condition pour entreprendre. »

 

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