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Français d'Espagne, comment préparent-ils "l'après Coronavirus" ?

Par Vincent Garnier* | Publié le 20/04/2020 à 12:43 | Mis à jour le 21/04/2020 à 09:49
Photo : Daoudi Aissa
coronavirus espagne

Ils sont entrepreneurs, élus politiques, représentants institutionnels ou membres du réseau diplomatique. Pro-actifs pendant le confinement, ils ont fait preuve d'une capacité d'adaptation et d'une réactivité certaine pour gérer le présent et se tournent progressivement vers l'avenir. Nous leur avons demandé quelle était leur vision de la sortie de crise et de nous parler du monde auquel ils se préparent, notamment dans le cadre de leur activité professionnelle. Tout un défi, compte-tenu des incertitudes d'une situation inédite.

 

Ainsi, pour Bertrand Barthélémy, directeur de la Chambre franco espagnole de Commerce et d'Industrie -La Chambre- "il est clair que cette crise sanitaire a chamboulé en quelques jours le monde tel que nous le connaissions. Elle va également nous amener à voir bien des questions, tant sociétales qu’entrepreneuriales, sous une autre perspective, provoquant une remise en cause de notre rapport au travail". La Chambre a rapidement mis en place une interface dédiée à l'information entrepreneuriale relative au Covid-19, et regroupant les mesures prises en la matière tant en France qu'en Espagne. Face à l'impossibilité de mener à bien ses activités dans leur cadre conventionnel, l'institution anime une multitude de webinars et informe de la tenue de ces ateliers en ligne, via une newsletter particulièrement actualisée tout au long du confinement. 


Les ressources intérieures de chaque individu

Et, certes, les outils existent pour repenser demain. Encore faut-il qu'ils soient adaptés à l'activité de tout un chacun. Mais au-delà de l'aspect technique, c'est aussi notre capacité à nous réinventer, voire à tout recommencer depuis zéro, qui sera cruciale dans cette sortie de crise. Comme l'affirme Clotilde Bétermier, fondatrice de l'agence de communication Intro Iberica, au-delà des aptitudes -et des responsabilités- professionnelles, l'appréhension de la crise du Coronavirus est aussi une question d'aptitudes personnelles : "le manque de visibilité, le chamboulement des repères quotidiens et du rapport aux autres génèrent une sensation nouvelle : celle de faire face à une équation encore inconnue où chacun aura à trouver la force intérieure qui lui permettra de rebondir et de trouver son équilibre". Et de poursuivre : "C’est dans cet esprit d’innovation, de mise à profit des ressources intérieures de chaque individu que j’ai orienté l’organisation de mon activité professionnelle".

S'il s'avère crucial de savoir se réinventer, notamment en tant qu'entrepreneur, le contexte de confinement ne facilite rien. "La question de la gestion du temps reste une notion clé. Nous ne sommes plus dans la gestion de la rareté mais dans la gestion de l'abondance", éclaire ainsi Audrey Marin Laflèche, fondatrice à Barcelone de l'entreprise Plug and play. "Cette crise reste 'time-consuming' ne serait-ce que sur le volume de minutes passées chaque jour à échafauder des scénarios de déconfinement, de dates, de retroplanning avec les clients", évoque-t-elle. "Plus le temps à lire de l'information soit des sites medias, soit les réseaux sociaux. Justement pour anticiper le futur, il est indispensable de digérer ce qui se passe et de comprendre les effets induits par cette crise". De fait, on risque de perdre pas mal de temps à comprendre ce qui nous arrive et à chercher à comprendre ce que nous devons anticiper. Mais à trop se confiner, on risque aussi de s'engluer dans "un temps qui n'existe plus" et le retour à la normale -pour autant que cette nouvelle "normalité" soit "normale"- risque de nous paraître plus ardu qu'un simple retour de congés payés.


Reconstruire la France à l’international

"Le Covid pour moi, C’est un peu comme l’après 11 septembre 2001, celui que j’ai vécu de plein fouet lorsque je vivais à New York, au drame auquel j’ai assisté par la fenêtre. Évidemment on ne peut pas comparer les deux événements. Ils n’ont rien à voir l’un avec l’autre. Le seul point qu’ils ont en commun, c’est qu’on ne pourra jamais plus voir la vie de la même façon. Il y a un avant et un après", déclare Géraldine Filippi, directrice de Business France pour la péninsule Ibérique.

Après le Coronavirus, l'ordre mondial sera certainement chamboulé, c'est évident. Les institutions françaises d'Espagne font leur possible pour minimiser les effets de cette crise sur l'économie nationale, à l'instar de Business France ou d'Atout France, et de préparer les différents secteurs d'activité à l'après. "Le gouvernement français vient de confier une mission à la Team France Export dont nous faisons partie. Celle de reconstruire la France à l’international lorsque la crise sera passée. Cette preuve de confiance ne sera pas prise à la légère", déclare ainsi Géraldine Filippi. À ces fins "l’activité traditionnelle de Business France change. Nous la faisons évoluer vers plus de gratuité, vers de l’information pour tous (...) Il y a aussi ceux qui voient une opportunité dans cette période de crise et que nous accompagnons tant bien que mal (...) et pour ce genre de mission, nous avons baissé nos prix de 50% alors que personne ne nous l’a demandé. Les gens nous sont reconnaissants pour cette adaptation si rapide". 

"Après avoir passé la phase d'urgence avec la déclaration d'état d'alerte en Espagne le 14 mars et d'état d'urgence en France le 16 mars, nous avons aidé les professionnels du tourisme espagnols à comprendre les mesures gouvernementales françaises et leur application au Tourisme. Nous avons dû annuler ou reporter toutes nos opérations du premier semestre", évoque de son côté Dominique Maulin, directrice pour l'Espagne et le Portugal d'Atout France, l'organisme en charge de promouvoir le tourisme français à l'étranger. "La demande va évoluer après le déconfinement vers un tourisme 'démassifié', des lieux moins connus, plus exclusifs, plus nature, où la distanciation sociale sera facile à réaliser. L'équipe d'Atout France Espagne est présente pour diffuser des informations, de nouvelles idées, de nouvelles destinations méconnues des Espagnols", explique-t-elle. 


Demain sera une époque formidable...

"Je n’ai pas encore assez de recul mais oui, ce 'demain', le moment que nous attendons tous, le déconfinement, suscite beaucoup de questionnement, de doutes et d’inquiétudes. Moi j’ai envie d’y voir aussi des opportunités, des changements positifs notamment concernant l’empreinte écologique. À nous d’avoir la force, l’imagination et la créativité pour penser autrement. Cela entraîne forcément une autre forme de vie, de pensée mais aussi de mobilité", exprime Pauline Leroyer, Secrétaire Générale de l'association Mujeres Avenir et juriste chez Renault. 

Mêmes espoirs -teintés d'inquiétude- chez Annaïck Locqueneux, responsable en Espagne du développement de l'initiative "C'est qui le Patron ?! – La Marque du Consommateur" ("Quién es el Jefe? - La marca de los consumidores"), une marque créée par les consommateurs pour reprendre le contrôle de leur alimentation, en redevenant acteur dans la conception d'un produit, de sa production à sa commercialisation. "À mes yeux, rendre résiliente l'Espagne consisterait précisément à refaire du lien social tout en apprenant de nos erreurs collectivement et en nous posant des vraies questions sur notre manière de vivre", avance-t-elle. Pour elle, il ne s'agit pas seulement de se concentrer "sur ce que l'on voit", mais d'être "surtout toujours capables de s'interroger sur les problèmes de fond au-delà des symptômes". 

Et de poursuivre, rapportant sa réflexion à son activité professionnelle : "Notre rôle est de faire en sorte que cette transition soit possible et de trouver une autre façon d’habiter cette planète. Ce confinement nous permet finalement de prendre en compte les conséquences à long terme de nos actions pour ne pas retomber dans les mêmes travers et relativiser l'urgence permanente de certaines de nos activités inutiles (...) Serait-il utopiste de penser que nos actions en tant que 'consom´acteurs' peuvent faire la différence ? En tout cas, une question se pose : quel genre de nouveau monde voulons-nous habiter une fois la tempête passée ?"

Même son de cloche enfin chez Éric Mangin, entrepreneur à impact, fondateur de U2Guide.com et auteur dans nos pages d'une tribune intitulée "Demain sera une époque formidable". "Depuis des années, de nombreux entrepreneurs adaptent, voire métamorphosent l'économie traditionnelle en associant aux objectifs purement financiers des buts socio-environnementaux", défend-il notamment. "Du danger de considérer cette crise comme une parenthèse à l'opportunité de façonner de nouvelles formes de penser et d'agir, nul ne saurait prédire l'avenir : si nous semblons désormais naviguer vers une terre inconnue, nous pouvons raisonnablement penser que la compréhension des causes liées à la crise que nous traversons sont notre meilleure boussole". 


... Ou pas. Au menu, chômage massif et économie ralentie

Stéphane Vojetta, entrepreneur et business angel, mais aussi suppléant de Samantha Cazebonne, la députée LREM des Français de l'étranger pour la 5e circonscription (Espagne, Portugal, Andorre, Monaco), nuance avec une bonne dose de réalisme ces visions d'un monde meilleur et d'un avenir plus juste. En posant d'abord un constat : "Il va sans dire que les secteurs qui s'appuient sur le transport collectif ou les agglomérations massives de public (hôtels, aéroports, cinémas, centres commerciaux, centres de conventions, concerts, sport professionnel) vont souffrir d'une manière disproportionnée", analyse-t-il. "En revanche, tout ce qui contribue a la digitalisation du monde actuel, au service à domicile, et à un meilleur traitement des données (notamment de la mobilité humaine et de la santé) pourrait bénéficier de vents favorables". 

Puis en évoquant l'urgence dans laquelle cette crise risque de nous plonger : "En ce qui concerne le débat sur 'le monde d'après', je crois que nous n'aurons pas vraiment le loisir de philosopher sur ce qu'il devrait être ou ne pas être, car je suis plutôt pessimiste quant à l'issue de la situation actuelle. L'économie n'est pas faite pour hiberner et je crains que la liquidité promise par l'Europe et les gouvernements européens ne se diffuse pas assez rapidement pour empêcher des faillites en série chez les PMEs (on le voit déjà aux États Unis), voire dans certains grands groupes représentant les secteurs les plus touchés. Par conséquent le chômage sera sans doute massif, en particulier en Espagne. On entend souvent évoquer la dépression de 1929, mais notre génération ne comprend pas réellement la réalité des bouleversements qui se cachent derrière ce terme. Des carrières, des vies entières seront à reconstruire et beaucoup rêveront de revenir à ce 'monde d'avant' pourtant tant décrié aujourd’hui".

Gaëlle Lecomte, conseillère consulaire à Madrid s'inquiète aussi des conséquences qu'aura cette crise, même si elle en tire d'autres conclusions. "En tant qu’élue des Français d’Espagne, la situation de nos compatriotes retient mon attention d'autant plus que certains d'entre eux ont déjà subi de plein fouet la crise de 2008. Aujourd'hui c’est un nouveau coup dur mais c'est en travaillant en lien avec nos institutions françaises en Espagne, en réfléchissant conjointement, en apportant un soutien renforcé aux services publics consulaires, en accompagnant les familles demandeuses de bourses, sans oublier les Entraides, Bienfaisances et associations, que nous pourrons apporter une aide ancrée sur du long terme", estime-t-elle. "La quarantaine est aussi l'opportunité de non seulement repenser la société individuellement, mais aussi d'engendrer une force de propositions collective et, pour nos dirigeants, de prendre un nouveau virage", avance-t-elle.

 

zoom confinement


Rebondir professionnellement

"En somme, cette crise sanitaire a accéléré la digitalisation des entreprises forçant celles que ne l'étaient pas encore à franchir le pas au risque, si non, de disparaître. Il en va de même pour le télétravail, qui s'est souvent instauré par nécessité avec le Covid-19 et qui devrait se consolider comme une option de travail, pas uniquement au sein des grands groupes, basée sur la confiance entre l'entreprise et le collaborateur", signale Bertrand Barthélémy. 

L'entreprise va changer, le monde salarié aussi. Pour Marielle de Spa, fondatrice de TCKapital, cabinet de conseil en ressources humaines spécialisé sur le public expatrié, mais aussi membre du comité de direction de Mujeres Avenir, "un choc externe tel que cette pandémie constitue une excellente opportunité pour repenser et éventuellement engager, d'ores et déjà, un certain nombre d'initiatives. Toute disruption de notre routine représente aussi une occasion pour réfléchir à notre parcours, notre situation actuelle et les possibilités envisageables dans l'évolution de notre avenir professionnel".

Marielle de Spa propose ainsi un inventaire de bonnes pratiques à mettre en œuvre dès maintenant :

. Mettre à jour nos connaissances par le biais de formations online, courtes et spécialisées qui permettront d’affiner notre domaine d’expertise (actuel ou souhaité) ; . S'engager à réaliser d’autres formations plus approfondies post crise, et adopter ainsi une mentalité de "life long learner"
. Anticiper les besoins et différents scénarios au sein de notre secteur d’activité et de notre métier : de Qui et de Quoi auront-ils le plus besoin dans un contexte de management de crise ? 
. Imaginer notre futur professionnel dans un contexte de télétravail "intermittent" : quelle infrastructure digitale doit-on adopter dès aujourd’hui pour nous y adapter ?
. Exercer nos compétences digitales et renforcer notre aisance et communication "online" en participant activement à des forums, communautés digitales et discussions de groupe virtuelles.
. Chercher à renforcer nos "Soft Skills" et surtout nos niveaux de créativité, de flexibilité, de collaboration et d’empathie -qualités très prisées en période de crise, et pour l’avenir du travail. 
. Revisiter nos 5 priorités professionnelles et les réajuster en fonction des besoins de notre marché "post crise" afin de mieux rebondir par la suite.


Je vous embrasse de loin

Au-delà des incertitudes, la solidarité et les liens forts qui unissent notre communauté expatriée seront essentiels pour atténuer les effets de la crise. On a déjà pu assister au cours des 6 dernières semaines à une multitude d'initiatives visant à aider nos compatriotes et à ne laisser personne sur le carreau. Lorsque les Français d'Espagne pourront à nouveau sortir et se regrouper, nul doute que cette dynamique perdurera. L'humain sera alors plus que jamais central dans notre façon d'aborder ce nouveau monde, comme le montrent la plupart des témoignages reçus pour concevoir cet article. "Savoir qu'il y a un super réseau autour des gens que l'on aime aide énormément et je sais que nous nous soutiendrons tous psychologiquement et financièrement", estime ainsi Pauline Leroyer. "Comme de tout un chacun, nous attendons avec impatience le déconfinement. Le retour, que nous espérons proche, nous fera probablement prendre conscience des changements qui auront été opérés dans nos habitudes, nos mentalités. Notre relationnel sera lui aussi très certainement différent", observe pour sa part Clotilde Bétermier. "Je vous embrasse de loin. Pour l’instant. En espérant quand même que ce virus n’aura pas détruit toutes ces traditions humaines comme les bisous. l’ocytocine des calins n’est pas un mythe. Et nos cerveaux en ont bien besoin, en ce moment, de cette hormone du bonheur", soupire Géraldine Filippi. 

4 Commentaire (s)Réagir
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Virginie perrier mar 21/04/2020 - 17:20

On parle des familles qui sont séparés? De l'Espagne fermé et dictatoriale? Des contraventions abusives? Je pense que l'on devrait aussi jeter le pavé dans la mare. Beaucoup de français se retrouve dans des situations désastreuses et pas seulement les français mais tous les résidents EUROPÉENS j'appuie sur ce mot car je ne vois pas l'Europe dans cette crise. Beaucoup de couple sont séparés dans des pays différents pour le travail et non pas de possibilités de revenir avec un domicile ici. EUROPE?

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Danielle Canet mar 21/04/2020 - 23:47

Les personnes se séparent par apport à ce virus, ils sont en état de choc ? Et pour la situation financière aussi ? Vous habitez l Espagne ?

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Olga1995 dim 03/05/2020 - 22:42

Personnellement j'étais en stage rémunéré de quelques mois en Espagne et je suis bloquée seule dans une chambre d'étudiante depuis bientôt deux mois. D'après l'ambassade aucune possibilité de rentrer en France avant le 30 octobre minimum ( si il n'y a pas de deuxième vague d'ici là), après cinq billets d'avions annulés ( prévus cet été) Je vous garantie que ça n'a rien de drôle d'être séparée de sa famille pour une très longue durée, ni de se retrouver sans un sou en poche ( mon contrat est fini du coup) sans que l'état ne fasse rien pour nous aider. J'ai contacté l'ambassade dès le début de la quarantaine et les compagnies aériennes mais on ne m'a JAMAIS tenue au courant d'un quelconque vol de rapatriement. Je suis bloquée dans une ville portuaire de quelques kilomètres carrés dont tous les commerces ont fermés, il n'y a pas de travail. Une honte que l'état ne fasse rien pour nous aider!

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Zaza13 lun 04/05/2020 - 21:59

Vous n'avez pas une situation agréable certes. Mais vous êtes dans un pays étranger de votre plein gré pour un stage. Ce n'est pas à l'état espagnol de vous prendre en charge, ni à l'état français. Vous et vous seule avez décidé de venir. Arrêtez de demander de l'assistanat permanent. Regardez autour de vous, les espagnols ne sont pas autant aidés que les français mais ils se plaignent moins. Et vous ferez comme nous, vous attendrez de pouvoir rentrer. Quand on voit comment on réagit en tant que français, de plus en plus, on a honte de notre nationalité et de ce que notre pays est devenu. Vous êtes encore un exemple typique de "je, je je ". Remuez vous et arrêtez de gémir, vous êtes encore en bonne santé....

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