Avec leur société de production Wichita Films, les réalisatrices Clara et Julia Kuperberg ont déjà signé soixante films qui explorent les coulisses de l’industrie hollywoodienne. Leur dernier documentaire, « Beyond the Border, latino representation in Hollywood », s’apprête à faire sa première mondiale le lundi 13 avril au Chinese Theater, lors du Beverly Hills Film Festival. Rencontre.


À West Hollywood, l’interview commence comme une scène domestique parfaitement chorégraphiée… Ou presque. Les sœurs Kuperberg sont installées côte à côte sur le canapé de l’appartement de Julia. À côté d’elles trône Isis, (« du nom de la déesse égyptienne », précisent-elles), adorable chienne au regard sérieux, qui semble superviser la conversation. « Attends, tu racontes ça comment ? » lance Clara. « Mais laisse-moi finir ! » réplique Julia. Elles se coupent, se corrigent, se taquinent - et éclatent de rire. On comprend vite : chez les Kuperberg, le débat est un sport familial.
Leur société s’appelle Wichita Films. Pourquoi Wichita ? « On s’est associées avec notre père. Il était fan des westerns. On s’est tous dit qu’on allait s’entretuer… en bonne famille ! » raconte Julia. D’où le nom de la ville des règlements de comptes de Wyatt Earp. « Et ça n’a pas loupé d’ailleurs », ajoute Clara. « On s’est tous entretués. » Ambiance OK Corral, version production indépendante.
Clara débute au Centre National de la Documentation Pédagogique pour « faire des documentaires littéraires ». Puis leur père l’embarque sur des films sur la mafia. Julia, elle, vient d’ARTE, d’une émission musicale. Très vite, le duo comprend qu’il ne fera jamais de fiction : « On est trop dans les faits. On n’arrive pas à fictionnaliser. » Le documentaire, pour elles, est « comme une enquête ». On part d’une idée, « et parfois le film prend une direction totalement différente ». Elles adorent « rebondir ».
« Parfois, je me dis qu’on est cinglées »
Depuis 2005, elles travaillent ensemble. Soixante films en vingt ans. « Parfois, je me dis qu’on est cinglées », lâche Julia. « On en a fait 60, on est deux. » La répartition ? Clara traque les archives - « hyper fastidieux, mais j’adore chercher, chercher, chercher » - et prépare le terrain. Julia monte : « J’ai un esprit très montage, très factuel. » Elles mènent les interviews ensemble, sélectionnent leurs experts « dans les livres », et enchaînent les projets avec une semaine de vacances par an.
Wichita Films existait déjà depuis dix ans lorsqu’un film va véritablement les propulser : « Et la femme créa Hollywood ». Un clin d’œil assumé à « Et Dieu... créa la femme » de Roger Vadim avec Brigitte Bardot. En mai 2015, le film attire l’attention du délégué général du Festival de Cannes, Thierry Frémaux. À l’époque, aborder frontalement la place des femmes à Hollywood n’a rien d’évident. « On nous prenait pour des mythomanes », se souvient Clara. Deux ans plus tard, en octobre 2017, le mouvement Me Too devient viral. Leur intuition était la bonne.
« Beyond the Border : Latino Representation in Hollywood » sera projeté le 13 avril au Beverly Hills Film Festival
La collection Women Who Run Hollywood prolonge cette exploration. Le dernier volet, « Beyond the Border : Latino Representation in Hollywood », qui met en lumière la manière dont les latinos sont portés à l’écran, sera présenté le 13 avril au Beverly Hills Film Festival, qui se tiendra cette année du 12 au 19 avril au Chinese Theater (tickets disponibles ici). « À chaque décennie, ça change, à chaque président ça change », analyse Julia, faisant référence à l’Histoire des États-Unis. Leur grille de lecture est constante : raconter l’Amérique à travers Hollywood, ce « cinéma de propagande le plus efficace ».
Le prochain choc s’intitule « Hollywood sous la croix gammée » (« Hollywood & Hitler », titre pour le marché US). Tout est parti « d’une archive dingue » : un rassemblement nazi au Madison Square Garden, à New York, en 1939. Les deux sœurs détaillent comment Hollywood a négocié avec l’Allemagne, comment Warner Bros. fût le premier studio à rompre cette idylle, et comment le marché allemand représentait près de 30 % des revenus de certains studios. « C’est trop facile de juger a posteriori. » Leur angle : comprendre les zones grises du pouvoir.
En parallèle, elles préparent un film sur Marilyn Monroe, dont on fêtera les 100 ans de la naissance le 1er juin 2026. « Il existe 600 docs sur elle, tous déprimants ». Leur ambition ? Montrer « une femme brillante, intelligente ». « Si elle est là-haut, elle va aimer ! » rajoute Julia avec un sourire entendu.
« C’est de l’argent français qui finance l’histoire américaine »
Leur double culture franco-américaine est leur moteur : « Notre intellect a été nourri par la France, notre boulimie par l’Amérique. » Financées en grande partie par la France - CNC et chaînes - elles rappellent volontiers aux Américains que « c’est de l’argent français qui finance l’histoire américaine ». Face à l’IA et aux deepfakes, Clara est catégorique : « Encore plus aujourd’hui, on a besoin de documentaires. Avec de vrais historiens. »
Leur credo : développer une pensée en une heure, pas en dix secondes sur TikTok. « On ne va pas mettre des aliens au milieu d’Hitler ! » Isis, elle, la truffe frémissante, ne dit rien. Elle observe. Les sœurs, elles, continuent de débattre, d’argumenter, de monter, de chercher. À Wichita, les duels sont permanents - mais ils accouchent, visiblement, de films qui font mouche.
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