Le plus vieux restaurant français de la ville, ouvert en 1927 et installé à Echo Park depuis 1962, a fermé ses portes fin mars 2026, pour au moins trois ans. Une page qui se tourne. Pour Le Petit Journal, Michael Taix rembobine l’histoire de cette adresse française mythique, fondée par son grand-père en 1882, dans ce qui était alors le quartier de « Frenchtown ».


Michael Taix est sous l’eau. La pompe du puits qui alimente sa propriété de Park City, dans l’Utah, vient de rendre l’âme. Le restaurateur doit aussi répondre aux questions des journalistes, dire au revoir à ses habitués, faire la chasse aux collectionneurs qui s’enfuient avec un cadre ou une lampe, et liquider aux enchères le matériel de son établissement de Los Angeles.
« Mes sentiments sont partagés », explique le propriétaire de Taix French Restaurant. Au téléphone, sa voix est lasse, fatiguée. Voici plus de dix ans qu’il se démène pour maintenir à flot l’affaire fondée par son grand-père. Mais l’espace, avec six salles de banquets, chacune capable d’accueillir jusqu’à 150 personnes, était devenu trop vaste, trop cher à entretenir. En 2019, Michael Taix s’est résolu à vendre le terrain.

La pandémie n’a fait que retarder l’échéance. Bientôt, le bâtiment à colombages sera rasé pour laisser place à un immeuble résidentiel, avec plusieurs commerces et une version réduite du restaurant au rez-de-chaussée. Les néons extérieurs, quelques vitraux, fenêtres et portes, ainsi que le bar en cerisier seront conservés, assure l’héritier de la maison Taix [prononcez ‘tex’]. « Nous avons dû faire face à de nombreux coups durs et à beaucoup de changements en 99 ans. »
Un siècle d’histoire française à Los Angeles
Tout commence dans les années 1870, lorsqu’une famille de boulangers et de bergers des Hautes-Alpes s’embarque pour la Californie. Les voici à Los Angeles : une bourgade de 10 000 habitants, avec des moutons, des vignes et des rues de terre battue. Le français y est la deuxième langue la plus parlée après l’espagnol. En 1882, Marius Taix ouvre une boulangerie au 321 Commercial Street, en bordure du quartier qui s’appelle alors « Frenchtown ».
La bâtiment sera remplacé par un hôtel, le Champ d’Or, puis un restaurant en 1927. Le repas coûte alors 50 centimes et tout le monde mange la même chose, façon table d’hôtes. (Comptez 25 centimes de plus pour une table privée.) Pour contourner la prohibition en vigueur, Marius Junior sert du « vin médicinal ». La communauté française, les employés de la mairie et ceux du Los Angeles Times viennent déjeuner.

Au début des années 1960, la ville change de visage et le site est menacé par un parking. La famille Taix s’installe à Echo Park, sur Sunset Boulevard. « J’avais 6 ans lorsque le restaurant de Downtown a été démoli [en 1964] », se souvient Michael Taix. Plongeur, serveur, barman, commis, cuisinier… À côté de ses cours au Lycée Français, il commence à aider ses parents, avant de prendre les rênes au milieu des années 1980. Tant pis pour sa carrière de géologue.
En 1990, il s’indigne de l’interdiction du tabac dans les restaurants
La première décision du gérant sera de recruter un chef français. « Nous servions une cuisine continentale, populaire dans les années 1970, et avions perdu nos racines », explique-t-il. Peu à peu, il renouvelle le menu : steak-frites, soupe à l’oignon, moules marinières, truite amandine, côtes d’agneau, cuisses de grenouille. Des classiques de la « country cuisine » qui feront la réputation de « Taix 2.0 ».

En 1990, le conseil municipal propose d’interdire le tabac dans les restaurants. Une nouvelle épreuve pour Michael Taix, qui s’indigne du manque à gagner dans le New York Times : « Les fumeurs dépensent plus d’argent. Ils respectent moins leur corps. Ils boivent davantage et mangent des desserts ! » Son établissement survivra, mais c’est le début de la fin pour les grands gueuletons.
Taix aura marqué les esprits. Et accueilli en toute simplicité les plus grandes vedettes, de Doris Day à Steve Martin en passant par les Dodgers, qui jouent non loin. Le propriétaire promet d’être là lorsque son restaurant rouvrira ses portes – en 2029, dit-on. Nostalgique, il évoque l’héritage de ses grands-parents : « Les Français de Los Angeles se sont intégrés à la culture américaine. La communauté n’est plus aussi distincte qu’autrefois. »
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