Symbole de la victoire des forces alliées, le mois de novembre est synonyme de célébration pour Ian Reed, directeur du Groupe du Patrimoine des Forces alliées. À cette occasion, nous l’avons interrogé sur ses missions, et sur le devoir de mémoire qu’il perpétue au travers du temps, grâce aux recherches historiques et empiriques qu’il effectue avec son association.


Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?
J'ai travaillé dans toute sorte de domaines : d’abord comme archéologue, puis en tant qu’ingénieur civil et hydraulique, au ministère de l'Intérieur, dans le génie civil et la conception ou encore la planification d'urgence. J’ai aussi été élu maire à l’âge de 18 ans, j'étais le plus jeune d'Angleterre.
Après avoir pris ma retraite de la fonction publique, j’ai rejoint le conseil d'administration du Yorkshire Air Museum and Allied Forces jusqu’en 2019. Mon dernier événement était de grande envergure, aux Invalides : j’avais fait venir du Royaume-Uni et de Bordeaux des avions de la Première Guerre mondiale. Finalement, cela fait désormais près de trente ans que je suis impliqué dans cette idée d'une œuvre commémorative franco-britannique, et c’est naturellement que j’ai décidé de rejoindre le groupe du patrimoine des forces alliées. En parallèle, je viens également d’être élu président de la Royal British Legion en Normandie.
Nous recevons des histoires personnelles du monde entier, concernant leurs expériences en temps de guerre. Parmi les plus récentes, une dame, écrivaine, qui a une fille de quatre ans, et qui vit dans le centre de Kiev.
Quels sont les différents rôles de l’Allied Forces Heritage Group ?
C’est une organisation qui regorge de spécialistes et de passionnés de l'histoire du XVIIIe siècle à aujourd'hui. Grâce à cela, nous proposons des services à d'autres organisations, notamment aux ambassades, pour les aider à se familiariser avec l'Histoire et leur proposer une recherche historique basée sur les faits, une recherche apolitique. Par exemple, nous aidons beaucoup l'ambassade de Paris qui reçoit environ 2.000 demandes par an de la part d’individus souhaitant en savoir plus sur les avions et les incidents qui se sont produits durant les deux guerres mondiales.
Nous aidons aussi à coordonner les relations franco-britanniques. Nous avons eu notre déjeuner annuel au Air Force Club le vendredi 10 novembre. Cela perdure depuis de nombreuses années et réunit autant de Français que de Britanniques. Cela permet de réunir toutes les personnes partageant les mêmes intérêts et nous pouvons alors réellement faire bouger les choses, nous ne nous contentons pas de parler.

Enfin, l’idée de raconter des histoires personnelles m'a amené à créer le site Allied Forces Heritage, qui est vraiment notre centre d'activités. Nous recevons des histoires personnelles du monde entier, concernant leurs expériences en temps de guerre. Parmi les plus récentes, une dame, écrivaine, qui a une fille de quatre ans, et qui vit dans le centre de Kiev. Elle est dans un abri antiaérien tous les soirs et écrit des histoires très explicites sur ce qui se passe.
J'ai aussi eu la chance de rencontrer de nombreux anciens combattants de la Première et de la Seconde Guerre mondiale. Je me rappelle avoir parlé à un homme qui avait 15 ans lorsqu'il s’engageait contre l'Allemagne. À l’époque, on leur disait : “vos chances de survie sont d'une sur deux. Voulez-vous toujours continuer ?” Ils ont tous répondu qu'ils savaient pourquoi ils se battaient, qu’ils le faisaient pour leur patrie.
Ce sont des récits de guerre qui touchent vraiment le cœur, car ils nous permettent de comprendre ce que ces personnes font et ressentent.
Quels sont les prochains événements importants pour votre association ?
En 2024, dans un peu plus d’un an, nous fêterons le 120e anniversaire de l’Entente cordiale. Ce sera un événement important pour la France et la Grande-Bretagne, et l’occasion de maintenir cette coopération que nous avons instaurée depuis la Première Guerre mondiale.
Récemment, nous avons aussi pris la décision d’aider les médias à publier des articles de manière responsable car ces dernières années, il suffit de regarder Hollywood pour voir à quel point l'histoire est tordue, cela ne devrait pas se produire. Il est de notre devoir de garder l'histoire claire et vraie parce que le temps la détruit. Pour cela, nous aimerions beaucoup réutiliser le documentaire de Cécile Coolen. Diffusé il y a environ un mois, La résistance au service de Sa Majesté avait eu un immense succès à la télévision…

Dans le cadre de la célébration de la libération de Paris, nous avons travaillé avec le musée des Invalides il y a peu, et leur avons donné 11 journaux parisiens imprimés pendant la semaine de la libération. Il est très rare de pouvoir détenir de telles archives !
Vous avez récemment affirmé dans une interview que « l’histoire se répète continuellement ». Pouvez-vous nous en dire plus sur cette phrase ?
Von Clausewitz assurait que “la guerre n'est qu'une extension de la diplomatie”. J’approuve cette idée, la guerre n’est en réalité que le mauvais bout de la diplomatie.
Si vous regardez l'Histoire, vous pouvez voir certaines choses se reproduire : elles se sont produites en 1930, au tout début du 20e siècle… Alors qu'une grande partie du comportement humain s'est développée, que les services sociaux et la médecine ont évolué, l'instinct humain reste quant à lui identique, peu importe l’époque. Les individus deviennent patriotes et font ce que nous appelons du chauvinisme, et c'est vraiment très grave parce que cela vous empêche de voir la réalité de ce qui peut arriver.
Menez-vous des actions ciblant les plus jeunes ?
Evidemment, cela est très important, l’Histoire est la base de l’avenir ! Il existe deux éléments essentiels auxquels faire attention avec les plus jeunes. D’abord, notre devoir de souvenir est primordial. Ensuite, il est primordial de les éduquer, afin qu’ils prennent conscience des événements et de leurs actes. Pour cela, nous essayons quotidiennement d’impliquer les écoles. Mais bien entendu, à moins d'avoir un programme annuel, tout est facilement oublié. La Grande-Bretagne a dépensé des millions pour emmener les écoles dans les tranchées en 2018, mais rien n'a été fait depuis.
Lorsque je dirigeais le musée, je me souviens de deux jeunes filles de 16 ans. Après avoir vu des articles sur la Première et Seconde Guerre mondiale, elles m’ont dit : « Et vous voulez dire que nous sommes entrées en guerre deux fois avec notre plus grand partenaire économique ? C'est ridicule. » C’est très intéressant car leur état d'esprit est davantage axé sur l'économie; l'idée que nous soyons entrés en guerre pour des raisons de moralité ne leur avait jamais vraiment traversé l'esprit. C'est intéressant de voir comment les jeunes générations oublient.
En dehors de leur parcours scolaire, nous essayons de les inclure grâce à notre site web, conçu pour être utilisé et lu comme une ressource historique. Nous faisons beaucoup sur les réseaux sociaux et certains de nos articles sont visités plus de 70.000 fois.
Nous sommes plus proches de la France que nous ne le sommes de n'importe quel autre pays.
Vous avez été médaillé de la légion d’honneur en France, et décoré membre de l’empire britannique. Est-ce important pour vous d’avoir cette reconnaissance des deux côtés de la Manche ?
Évidemment ! J'ai longtemps travaillé avec l'armée française et l'armée britannique, et je peux vous dire que nous sommes plus proches de la France, que nous ne le sommes de n'importe quel autre pays.
Je trouve aussi que bien souvent, il vaut mieux être un Anglais qui parle aux Français et un Français qui parle aux Anglais parce que nous, en tant que nations européennes, nous avons tendance à ignorer notre propre population et à écouter les étrangers.

J'ai donc obtenu le MBE, qui m'a été décerné par Sa Majesté la Reine, mais que j'ai reçu par le biais de l'ambassadeur britannique à Paris; et la Légion d'honneur m'a été décernée à Londres par Catherine Colonna, l'actuelle ministre française des Affaires étrangères, à Londres.. J’ai aussi reçu le titre d'officier de l'ordre national du mérite, qui m'a été décerné en 2011 par le général Josselin. Quand il l'a épinglée, il a transpercé mes habits. J’ai l’habitude de dire que j'avais du sang sur ma chemise pour prouver que c'était la mienne !



















