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ÉDOUARD BRAINE - "Donner du sens au travail consulaire"

Écrit par Lepetitjournal Londres
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 20 novembre 2012

Édouard Braine, Consul général de France au Royaume-Uni depuis 2009, quittera à l'automne prochain son poste à Londres. À la veille du 14 juillet, il revient pour Lepetitjournal.com sur cette année électorale chargée et les différents défis relevés par le consulat depuis son arrivée dans la capitale britannique

Lepetitjournal.com - Ces dernières semaines ont été marquées par différents scrutins. Les présidentielles dans un premier temps puis les législatives. Quel bilan tirez-vous de l'organisation de ces élections à Londres ?

Monsieur le Consul général de France - Edouard Braine - C'était un défi très important. Il faut appeler un chat un chat. Le Consulat à Londres, en effectif, c'est l'équivalent d'une petite ville de 2.000 habitants et on fait faire à celui-ci le travail qui correspond à l'organisation d'un vote dans une agglomération de 150.000 ou 200.000 habitants. C'est donc hors de proportion avec nos compétences ce qui nous amène à faire preuve de prouesses en matière d'efficacité.
Comme pour un amoureux qui pratique l'acte d'amour pour la première fois, nous ne savions pas très bien à quoi nous attendre au premier tour des élections présidentielles. On savait que ceci serait extrêmement difficile. Nous avions même peur, pour dire la vérité, que la mécanique explose. Nous avons quand même réussi à prévenir l'imprévisible en créant de toutes pièces un centre de vote offrant six bureaux vote supplémentaires au nouveau collège à Kentish Town. Si nous n'avions pas fait cela, effectivement, le système aurait explosé le 6 mai. Bien sûr, autour du site de South Kensington, il y a eu une attente qui a été jugé excessive par certains. C'est vrai que les gens qui ont attendu plus de deux heures pour aller voter avaient des raisons de ne pas être contents. En même temps, il faut regarder la réalité en face. Même si nous n'affichons pas une grande fierté, nous avons su nous rattraper en gardant les yeux ouverts pour mener une analyse profonde et publique de nos insuffisances et des choses qui n'avaient pas fonctionné. Notre deuxième "nuit d'amour" a été tout à fait remarquable. Nous étions même étonnés que les choses se passent aussi bien pour le deuxième tour des élections présidentielles.
L'autre chose à dire est que pendant ce temps là, le travail consulaire se poursuit. Effectivement, la conséquence de la tenue correcte de ces élections - nous sommes quand même assez contents  de ce que l'on a réalisé - est qu'une partie du travail ordinaire n'a pas pu être réalisée. Par conséquent, la délivrance des visas, cartes d'identité, passeports, etc. a pris du retard. Aujourd'hui, honnêtement, il n'y a aucune raison d'être fier des performances du consulat, qui se mesurent en délai d'attente. Le fait qu'il faille attendre deux mois pour renouveler son passeport ou sa carte d'identité n'est pas normal. Mais ceci est lié d'une part au fait que la demande a considérablement augmenté - on accroit notre activité de 30% par an, avec des effectifs qui sont stables ou diminuent à cause du nécessaire effort de rigueur budgétaire - et d'autre part aux efforts exceptionnels consacré à la préparation des élections. Ce dernier élément est venu amoindrir les performances jusque là tout à fait excellentes de l'activité consulaire ordinaire.

Quel est votre avis sur cette première que constituent les élections législatives des Français de l'étranger ?


La première chose à dire est qu'il n'y a pas de quoi se réjouir de ces élections en Grande-Bretagne. 80% d'abstention, cela me semble, excusez moi si je sors de mon rôle de Consul en disant cela aussi brutalement, très très insuffisant. Je suis interpelé par ce signal. Cela m'amène personnellement à me poser la question de savoir si les communautés expatriées méritaient autant d'attention de la part de la République. Les Français qui vivent hors de France ont déjà la possibilité d'être représentés au sein de l'Assemblée des Français de l'étranger qui regroupe 155 personnes dont 6 délégués pour la Grande Bretagne. Ils ont en plus douze sénateurs des Français de l'étranger qui sont élus par cette assemblée. Enfin, il y a désormais 11 élus au suffrage universel direct à l'assemblée nationale. Que nous soyons capables de les élire qu'avec une participation de 20% m'a semblé quelque chose d'un peu difficile à avaler.
Ensuite, sur la performance technique du scrutin, il faut dire un immense bravo à l'initiative qui a été prise d'expérimenter le vote par internet. Je sais que la mode est de toujours râler à propos d'un détail qui n'a pas marché et c'est vrai que le changement du logiciel Java a empêché certains de se connecter convenablement. Mais ce qu'il faut retenir, ce qui est le plus important, c'est le succès extraordinaire de cette initiative qui a permis à environ 18% des électeurs de Grande-Bretagne de voter sans attendre et sans mobiliser l'immense et coûteuse logistique du vote à l'urne.

 

(Leg : Edouard Braine et François Hollande le mardi 10 juillet 2012)

Comment expliquez-vous la très faible participation que vous évoquez ?

Je dirais que c'est une mentalité d'enfants gâtés. Plus on en fait, plus ils râlent et moins ils le méritent. Il faut aussi dire que la Grande-Bretagne est parmi les moins bons élèves de la classe. On va me dire qu'il y avait le long week-end du Jubilé de la reine mais avec le vote par internet, par correspondance ou par procuration, ces excuses ne tiennent pas. C'est donc qu'il y a des choses à dire un peu sévères sur l'insuffisance du civisme de nos concitoyens.

Quel sera le rôle de ce député de la troisième circonscription des Français de l'étranger ?

D'abord, rappelons que le député n'est pas l'élu de sa circonscription. Axelle Lemaire est le député de l'ensemble du peuple français et je crois que c'est une chose fondamentale. Notre députée va avoir, c'est d'ailleurs le sens de la politisation de cette élection, un rôle national. Seules les deux grandes écuries étaient représentées au second tour. Même les très bons candidats indépendants n'avaient guère de chance dans ce scrutin. C'est le premier enseignement à tirer alors qu'on aurait pu se dire que celui-ci serait très influencé par des considérations locales. Je dirais que la première impression qui se dégage de ce vote, c'est qu'il est un élément du scrutin national et que les personnalités et particularismes locaux n'ont que peu à faire dans cette élection. Il faut également saluer la performance exceptionnelle réalisée lors de la campagne d'Axelle Lemaire, qui, conjuguée avec la division des forces de droite, explique que cette circonscription "sociologiquement conservatrice" ait voté clairement à gauche. 

Revenons maintenant sur l'activité consulaire ordinaire. Quels ont été les principaux "chantiers" mis en oeuvre ces dernières années ?

Il y en a plusieurs à mettre en avant et qui nous ont beaucoup occupés. Nous avons travaillé sur quatre grands axes :

- Depuis deux ans, la fonction de délivrance des visas a changé avec l'externalisation. Nous avons réussi à relever ce défi. Ce n'est pourtant jamais évident de confier une tâche de l'administration au secteur privé. Nous avons organisé une compétition objective qui nous a amené à retenir la candidature de TLS qui n'a souffert d'aucune contestation.
De cette externalisation est née une nouvelle organisation du consulat dans notre département Visas. C'était une révolution dans la manière de travailler de nos effectifs. Une vingtaine d'agents oeuvrent sur les dossiers et ont plus de temps à leur consacrer. Ils font un travail de meilleur qualité, mais ils doivent désormais travailler sans contact avec le public. Le consulat et notre partenaire TLS ont également expérimenté une nouvelle technologie : l'insertion de données biométriques dans les visas. .

- Il y a aussi eu une forte amélioration des conditions d'accueil du public au consulat. Un ascenseur a été inauguré et les personnes à mobilité réduite ont donc désormais accès au bâtiment. C'est bien sûr quelque chose qui me touche personnellement* mais c'est surtout une mise en conformité avec la législation britannique de 1970 et avec les principes de la la loi française qui existe depuis 2005. C'est bien qu'elle soit enfin respectée au Consulat.
Nous avons aussi amélioré les outils informatiques qui permettent à nos "clients" de réaliser de nombreuses démarches en ligne et à nos agents de consacrer plus de temps aux rendez-vous sur place.

- Nous avons également oeuvré au développement du réseau des agents consulaires dans toute la Grande-Bretagne. Ils sont aujourd'hui 22 à relayer les missions du consulat. Ce sont généralement des Français bien implantés dans le pays ou des Britanniques heureux d'aider la France. Je leur tire un grand coup de chapeau. Il y a encore quelques "trous" sur le territoire mais j'ai voulu y apporter une attention toute particulière. Il faut rappeler qu'il y a quelques années, il y avait encore sept consulats généraux et consulats de carrière en Grande-Bretagne. Il ne reste aujourd'hui que Londres et Edinburgh.  
- Enfin, il y a eu le plan emploi et les "oubliés de St Pancras", comme je les ai surnommés. Mon "bébé" en quelques sortes, auquel il faut aussi bien sûr associer notre précédent ambassadeur ainsi qu'Arnaud Vaissié, la Chambre de Commerce Française de Grande-Bretagne et bien d'autres. Quand je suis arrivé en poste à Londres, il fallait sauver le Centre Charles Peggy qui était en difficulté financière et faisait un travail très important pour les jeunes Français arrivant à Londres. Nous avons donc mis en place un partenariat qui fonctionne. Il fallait aussi légitimer l'action du centre, ce qui a été fait avec le discours très élogieux de l'ancien Premier ministre François Fillon lors de sa venue à Londres. Cet effort de notre part était social bien sûr mais aussi économique avec des entreprises françaises qui se sont associées au projet. Aujourd'hui, un nouveau partenariat va permettre une montée en gamme des offres d'emplois proposés par le centre Charles Peggy à ses adhérents. Cela fonctionne et j'en suis fier. La consécration de ces efforts a été offerte hier par le Président de la République, qui a, dans la conclusion de son discours aux Français de Londres, le 10 juillet, fait l'éloge de l'action du centre Charles Péguy.

(Leg : une cérémonie de remise de nationalité au Consulat)

Avec une communauté française toujours plus importante en Grande-Bretagne, le rôle du consulat et la façon de répondre aux attentes ont-ils changé ces dernières années ?

C'est difficile parce qu'avec l'augmentation des cadences, nous sommes quasiment arrivés à une industrialisation des tâches, le seul moyen d'augmenter notre productivité. Mes dix années passées dans l'industrie m'ont d'ailleurs aidé à appréhender cet élément. Une fois la réponse à cette augmentation des cadences apportée, je voulais concentrer mes efforts sur le fait de donner du sens au travail consulaire. On a par exemple réalisé un travail important de communication en vue des élections, notamment grâce aux différents médias français locaux qui nous ont bien aidé. Je tiens aussi à féliciter les services du consulat qui ont mis à jour la liste consulaire. C'était un travail considérable qui n'avait pas été fait depuis longtemps. Nous nous sommes aussi attachés à mettre en avant dès que possible dans les médias britanniques et français nationaux la communauté française de Grande-Bretagne.
Une autre façon de donner du sens au travail du consulat a été de mettre en place une cérémonie de remise de la nationalité française. Une fois par mois, nos 20 ou 25 nouveaux compatriotes viennent chercher leurs papiers français et nous les réunissons autour d'un discours sur leur nouveau pays et ses valeurs. Nous chantons la Marseillaise et terminons la cérémonie autour d'un verre. C'est important que l'acquisition de la nationalité française soit marquée par un évènement fort et les participants en sont ravis.

Vous quittez bientôt votre poste à Londres. Que retenez-vous, sur un plan plus personnel, de ces années en Grande-Bretagne ?

Je quitterai Londres à l'automne après trois belles années. J'ai été très heureux d'être en poste ici, d'autant que mes trois enfants vivent dans cette ville et y sont presque enracinés. Cela m'a permis de profiter de mes petits-enfants.
Je ne peux pas non plus ne pas parler des facilités formidables d'accessibilité pour les personnes à mobilité réduite en Grande-Bretagne. On m'a d'ailleurs parfois reproché de sortir de mon rôle de Consul en mettant en avant cette réalité. Ce n'est pourtant pas pour critiquer la France mais bien pour aider mon pays à progresser. Il y a beaucoup de points sur lesquels on peut faire la leçon aux Britanniques, notamment dans le domaine de la santé. Mais il faut reconnaitre qu'ils ont de l'avance en matière d'acceptation du handicap dans la société. Ça reste un sujet difficile en France même si l'on progresse. Je vais d'ailleurs rentrer à Paris avec l'idée que, si on le souhaite, je pourrais faire partager mon expérience en la matière acquise de l'autre côté de la Manche. Je suis très heureux de bientôt rejoindre mon pays et d'apporter ma contribution dans des temps que l'on sait difficiles et pendant lesquels l'Etat aura besoin de fonctionnaires motivés et convaincus pour surmonter les difficultés qui nous attendent.

*Édouard Braine est tétraplégique depuis dix ans suite à un accident de cheval.


Propos recueillis par Simon Gleize (www.lepetitjournal.com/londres) vendredi 13 juillet 2012

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Publié le 13 juillet 2012, mis à jour le 20 novembre 2012
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